1-1: Les aspirations contradictoires d’Abel Tiffauges.

Tournier emprunte de la tradition les traits de l’ogre pour composer ce personnage ambigu et troublant qu’est Tiffauges. Les images de la mort, de l’animalité, du mal et de la masculinité habitent Tiffauges, tout comme celles de la vie, de la naïveté, de la maternité qui les accompagnent. Cette figure de l’ogre nous permet de percevoir l’ambiguïté profonde de Tiffauges qui se manifeste dans sa recherche d’identifications aux modèles mythiques et historiques. Comme nous l’avons déjà vu, le roman suggère les deux grandes tendances qui s’opposent dans ce personnage à travers ses nom et prénom : son prénom Abel -victime d’une fratricide- et son nom Tiffauges- symbole du bourreau, en évoquant Gilles de Rais- cohabitent, suggérant ainsi la dualité dans son être. Nous verrons qu’en fait toute identification de Tiffauges se divise selon ces deux axes opposés, même si quelques fois ils sont inextricablement mêlés.

L’image de victime se présente dès les premières pages du roman où Tiffauges exprime son profond malaise vis à vis de soi et de la société où il vit. Tout au long de sa vie, il fait des expériences malheureuses d’un moi différent, opprimé, incompris de tous, et la force surhumaine en laquelle il veut croire est une autosuggestion, un effort désespéré pour exister. A partir de cet état oppressant, le roman nous révèle petit à petit la quête de Tiffauges qui s’oriente en deux directions : d’abord, au niveau social, Tiffauges rêve d’une puissance qui lui permette de dépasser les gens qui le méprisent. Cette soif de puissance est très liée à son goût pour la maîtrise totale de la réalité et de l’objet aimé. Ensuite, au niveau affectif, Tiffauges désire une fusion totale avec les enfants et avec la nature, ce qui révèle sa quête de la plénitude mythique.

La première tendance explique son individualisme absolu et son attitude anarchiste qui balayent les valeurs sociales existantes, et qui mettent l’accent sur le bien être de l’individu en tant que valeur suprême. La deuxième relève du thème de la phorie qui est un véritable mot clé dans ce roman. La conjonction de ces deux tendances fait naître les actions symboliques de l’ogre que sont la prédation -chasser- et la consommation –manger-. Ces deux aspirations sont souvent entremêlées et font de ce personnage un être ambigu qui oscille entre bien et mal, serviteur et destructeur, victime et bourreau. Nous étudierons en partie 3 l’inversion des valeurs provoquée par la vision individualiste et par le désir de puissance, et nous centrons dans l’immédiat notre analyse sur la démarche de Tiffauges qui assimile les mythes afin de devenir lui-même une figure mythique.