Les deux aspirations de Tiffauges que sont désir de puissance et désir de possession trouvent dans l’image de l’ogre un terrain idéal pour s’épanouir. D’abord, Tiffauges, animé par son désir de puissance, change à son gré la signification du mot «ogre» : la première apparition du mot «ogre» dans la parole de Rachel sonne plutôt négativement, en comparant Tiffauges à un amant impuissant. Tiffauges prend ce mot à la lettre, en considérant l’ogre féerique, doté d’un pouvoir surhumain186. Désormais, Tiffauges prend toute liberté pour s’assimiler à une galerie de surhumains imaginaires. Il se croit «issu de la nuit du temps», doté d’un «pouvoir surnaturel» et «immortel». En se cherchant des ascendances prestigieuses, il trouve dans les légendes et dans les mythologies des héros à son goût auxquels il ne tardera pas à s’assimiler pour s’attribuer des origines surhumaines : Atlas, Pégase, Saint Christophe, Raspoutine, Albuquerque, etc. Cette démarche de possession de l’éternité traduit son désir profond de dépasser le temps linéaire qui fait la condition de l’homme. La question du temps, essentielle dans l’oeuvre de Tournier, revient ainsi une fois encore sous la plume de Tiffauges.
Mais, avant même tous ces modèles qui constituent une sorte «d’idéal de moi», son intime relation avec l’être occupe une place privilégiée. Il croit avoir un lien particulier avec l’être et se sent appartenir à un destin glorieux :
‘L’être et moi, nous cheminons depuis si longtemps côte à côte, nous sommes de si anciens compagnons que, (...), nous nous comprenons, nous n’avons rien à nous refuser (RA, 14).’C’est cette conviction qui le pousse à interpréter l’incendie de son collège et la guerre comme des interventions du destin devant le sauver de situations humiliantes : «‘Le destin était en marche, et il avait pris en charge ma pauvre petite destinée personnelle’ (RA, 200)».
Pour être attentif aux appels du destin, et ainsi confirmer que la direction prise par sa vie est belle et bien dans l’intention du destin, Tiffauges s’engage dans une lecture spécifique des événements qu’il appelle le «déchiffrement des signes ». Ce déchiffrement est «la grande affaire de sa vie», grâce à laquelle Tiffauges peut affirmer le sens de son existence. C’est ce besoin d’appartenir au Destin qui entraîne sa lecture des signes qui seront «la conduite de (sa) vie» :
‘Tout est signe. Mais il faut une lumière ou un cri éclatant pour percer notre myopie ou notre surdité. Depuis mes années d’initiation au collège Saint Christophe, je n’ai cessé d’observer des hiéroglyphes tracés sur mon chemin ou d’entendre des paroles confuses murmurées à mes oreilles, sans rien comprendre, sans pouvoir en tirer autre chose qu’un doute supplémentaire sur la conduite de ma vie, mais aussi, il est vrai, la preuve réitérée que le ciel n’est pas vide. Or cette lumière, les circonstances les plus médiocres l’ont fait jaillir hier, et elle n’a pas fini d’éclairer ma route (RA, 15-16). ’Etant lié à l’être, le déchiffrement des signes ne doit pas seulement porter sur le sens commun des choses, mais plutôt sur leur sens «caché» aux yeux des autres. Il rejette le sens et la valeur communs et par conséquent exalte la force qui infléchit la signification donnée. Ce déchiffrement des signes guide toute la vie de Tiffauges, en devenant une véritable source d’interprétation tiffaugéenne des événements historiques, mythiques, sociaux et personnels.
Nestor occupe une place fondamentale dans ce lien avec le Destin et la lecture des signes. Ce garçon étrange se présente dès le départ comme messager du destin, en sauvant miraculeusement Tiffauges enfant, persécuté et méprisé par tous, alors que lui-même jouissait au collège de tous les pouvoirs et du plus grand respect. C’est également l’image de Nestor, interprétée comme le signe du destin, qui revient dans son écriture avec la main gauche que Tiffauges appelle «sinistre». Après avoir eu un accident banal qui le prive de l’usage de sa main droite, Tiffauges découvre qu’il sait, comme Nestor, écrire avec la main gauche et que cette écriture est chargée de l’esprit peu commun de Nestor :
‘S’il me fallait la preuve irréfutable qui fait de moi le légataire de Nestor, il me suffirait de regarder ma main courir sur le papier, (...). Toute la force de Nestor, tout son esprit dominateur et dissolvant sont passés dans cette main, celle dont procèdent jour après jour ces écrits sinistres qui sont ainsi notre oeuvre commune (RA, 54-55).’
Nestor est le véritable initiateur de Tiffauges : il lui a donné son goût pour l’absolu, la phorie, la consommation, la défécation et la puissance, et lui a même légué ses propres traits physiques que Tiffauges va progressivement reprendre.
La soif de puissance de Tiffauges traduit sa mégalomanie et également son profond malaise face à la médiocrité et la marginalité de sa vie. Les «Ecrits sinistres», journal intime qu’il entretient, expriment cette volonté d’échapper à sa vie médiocre, d’appartenir au monde et de donner un sens à son existence : « ‘Je compte en partie sur ce journal pour échapper à ce garage, aux médiocres préoccupations qui m’y retiennent, et en un certain sens à moi-même’ (RA, 15) ».
Son obsession du déchiffrement des signes rejoint également cette volonté d’intégration de moi dans le monde, mais dans le sens inverse. Car sa différence ne permet pas une relation harmonieuse avec le monde, il veut le dominer avec sa volonté, en détournant les sens établis. Ainsi, donner une grande valeur aux choses insignifiantes tout en méprisant les valeurs établies sont autant de signes de sa volonté de créer le monde à son gré, et expriment aussi son désir de maîtriser le réel. C’est pourquoi toutes les identifications de Tiffauges aux héros mythiques et légendaires constituent une justification : ces héros sont sollicités par son rêve de puissance, et vêtus du sens qu’il leur accorde, et par là ils servent à affirmer ce dont Tiffauges a besoin. C’est pourquoi, également, le déchiffrement des signes, et par là son identification aux êtres surnaturels, est «la grande affaire de sa vie» qui permet de donner le sens voulu à tout événement. Ainsi, l’identification aux héros mythiques est un moyen d’assumer et de transformer sa vie malheureuse, du négatif en positif.
Bien qu’attentif aux signes de son destin, Tiffauges révèle son aveuglement total par rapport à la réalité : tout ce qui n’apporte pas une confirmation à son attente est exclu ou ignoré. Ainsi, la guerre et le rôle de prisonnier perdent leur sens réel, et l’accusation de Martine pour viol trouve sa raison dans la surprenante conclusion de Tiffauges : «la petite fille n’existe pas».
Cet aveuglement volontaire de Tiffauges traduit sa relation avec la réalité qu’il considère comme «non-être», et sa recherche de son être véritable dans l’illusion. Clément Rosset signale que ce genre de perception qui anéantit le réel est une «perception inutile» qui déplace l’intérêt de la choses vue, et que cette attitude qui s’écarte sans cesse de la réalité est similaire au mécanisme de l’illusion :
‘L’illusionné, dit-on parfois, ne voit pas : il est aveugle, aveuglé. La réalité a beau s’offrir à sa perception : il ne réussit pas à la percevoir, ou la perçoit déformée, tout attentif qu’il est aux seuls fantasmes de son imagination et de son désir187. ’Cette attitude qui place la réalité dans l’illusion conduit finalement à l’avènement du double et à la duplication d’une réalité unique, puisqu’elle scinde sans cesse «l’événement unique en deux événements». Le regard de Tiffauges qui dédouble la réalité unique le conduit à concevoir la Prusse Orientale comme une terre élue, sans pouvoir déceler la vérité de cette terre maudite. C’est également le cas du «Canada», une cabane de la Prusse Orientale où il retrouve son rêve d’enfant, sans pouvoir comprendre que le «Canada» est aussi un lieu d’horreur, Auschwitz, où l’on entreposait les restes des détenus gazés. Son regard qui n’arrive pas à faire coïncider la chose perçue et son sens réel conduit finalement Tiffauges à collaborer activement avec le nazisme. Car, en se consacrant à sa seule passion de la phorie, il participe au rapt des enfants, et aide malgré lui, en raison de son intérêt pour la gémellité, la recherche médicale des nazis.
Ce regard de Tiffauges qui voit toujours «ailleurs», dans le sens de son désir, rejoint l’inversion maligne, concept organisateur de Roi des Aulnes, autour duquel tourne toute l’ambiguïté de la tendance ogresque de Tiffauges et du roman lui-même qui présente sans cesse deux aspects du même événement.
Il est intéressant de noter le jeu étymologique de l’auteur associé à la donnée traditionnelle sur l’aveuglement réel et psychique de Tiffauges. Comme Nestor, Tiffauges est frappé d’une myopie importante. Pour évoquer ce double aveuglement, Tournier fait parler le raciologue Blättchen qui imagine pour le nom de Tiffauges une étymologie allemande. Elle pourrait être «Tiefauge» qui signifie «l’homme à l’oeil profond, l’oeil enfoncé dans l’orbite» -une allusion évidente au pouvoir visionnaire de Tiffauges-, ou bien «Triefauge», «‘l’homme à l’oeil malade, larmoyant’ (RA, 406-407)». Les doubles visions opposées qui caractérisent Tiffauges sont suggérées ainsi d’une façon ludique, mais révélatrice.
Cet aveuglement rapproche davantage Tiffauges de la nature de l’ogre, et de la nature animale par son flair, sa vue insuffisante et ses appétits de grand prédateur. Tiffauges, tout comme l’ogre et Nestor, fait preuve d’un grand appétit, prend un poids démesuré et atteint cent vingt kilos. Les nombreux héros mythiques aveugles 188, comme Wotan (dieu germanique aveugle qui a perdu la vue pour acquérir le pouvoir visionnaire) et Orion (dieu gréco-romain, chasseur géant qui a perdu la vue pour avoir violé Mésopée, la fille du roi Chios et la retrouve en portant un enfant sur ses épaules -nous retrouvons ici le thème de la phorie, similaire à la légende de Saint Christophe- ) montrent l’appartenance de Tiffauges à la tradition des géants aveugles et soulignent l’importance de cette vue défaillante. Nous verrons plus tard le rôle maléfique du regard de l’ogre, d’abord dans la prise de possession des enfants par la photographie, ensuite dans la scène finale où Tiffauges perd ses lunettes, ce qui lui ouvre le passage vers la spiritualité. Ainsi, la terrible myopie de Tiffauges peut annoncer son pouvoir visionnaire du destin, mais aussi la fausseté de sa vision qui tisse Le Roi des Aulnes.
La Prusse Orientale offre à Tiffauges une occasion de rencontrer un animal portant lui-même cette image d’un ogre aveugle, un peu gauche : l’Unhold 189 est un élan aveugle, solitaire, «silhouette gauche et pesante» comme Tiffauges. La relation intime qu’il noue rapidement avec cet animal révèle la nature de Tiffauges qui appartient plus au monde des animaux qu’à celui des hommes. Dès lors, la valorisation de la nature et de la primitivité devient évidente chez Tiffauges, de même que son épanouissement dans la terre archaïque de la Prusse Orientale.
Ainsi, chez Tiffauges, le désir de puissance accompagne la mégalomanie sur ses origines fabuleuses et l’aveuglement volontaire face à la réalité. Cette aspiration s’épanouit au niveau mental dans l’identification à l’ogre féerique que nous venons de voir, mais aussi au niveau physique. Tiffauges commence en effet à grandir comme si son corps obéissait à son goût de puissance :
‘J’ai été petit et chétif jusqu’à douze ans. Puis je me suis mis à grandir démesurément, (...). A vingt ans, je mesurais un mètre quatre-vingt-onze et je pesais soixante-huit kilos (RA, 109).’Cette évolution de taille s’accompagne par la suite d’un grand appétit, comme si cette contamination de la grandeur se généralisait à tout le corps de Tiffauges. Il est remarquable que sa faim dévorante suit une progression particulière qui commence avec des «brioches et croissants» qui rappellent la sucrerie et l’enfance, donc l’univers maternel, pour aller jusqu’à la possession de l’aliment et à «la crudité absolue» comme les huîtres que Tiffauges avale : ‘«ces petits corps qui s’abandonnent mous et amorphes à la possession orale ’(RA, 111)». Cette évolution de l’appétit atteint l’étape de «la chair fraîche» avec le «bifteck tartare». Ce goût pour la chair fraîche qui le rapproche davantage de sa nature ogresque révèle également son désir de puissance et de possession, en faisant une évidente allusion à son obsession de possession des enfants.
Cependant, ce grand corps possède un sexe minuscule, comme s’il obéissait à un principe d’inversion ou d’opposition. Ce corps ambivalent fait de Tiffauges un être ambigu, déchiré entre le désir de puissance et un corps réel quasi impuissant. Toutes les dualités de sa nature ogresque qui bascule du côté du mal et du bien (de la possession de l’enfant et de la maternité) trouvent leurs racines dans ce corps ambivalent qui prend, mais qui ne peut reproduire.
La déchirure de Tiffauges entre son goût de la puissance et sa réalité médiocre le rend à la fois bourreau et victime vis-à-vis de soi et de la société. Son identification avec Weidmann, assassin de plusieurs personnes, met l’accent sur cette double tendance. En découvrant trait pour trait une similitude incontestable entre cet assassin et lui-même (même mensuration, même physique, gaucher, même jour de naissance...),Tiffauges sent qu’il est obligé de reconnaître que sa partie bourreau s’incarne dans cet homme, puisque «‘le destin s’acharne à le rapprocher de moi’ (RA, 184)». Tournier joue ici pour reproduire le double de Tiffauges en servant la réalité historique : Weidmann étant un personnage réel, l’écriture provoque un certain malaise, mêlé de fascination face à la coïncidence entre historicité et fiction. Par ailleurs, l’auteur fait dire à Mme Eugénie que cette similitude est reconnaissable au regard d’autrui :
‘Mais, monsieur Tiffauges, c’est qu’il vous ressemble ! Ma parole, on dirait votre frère ! Mais c’est vous, monsieur Tiffauges, c’est tout à fait vous ! (RA, 190). ’Le vertige et le sentiment d’assister à sa propre exécution saisissent Tiffauges, tout en révélant sa peur d’être assassin à son tour. S’il ressent cette angoisse terrible de devenir un criminel, n’est-ce pas déjà là le signe de reconnaissance de sa nature ogresque ? Sa partie inhumaine, qu’il sentait vaguement germer en lui, se concrétise dans cette peur. Elle s’épanouira en Prusse Orientale, dans sa collaboration avec le nazisme :
‘Je vais par le monde mi-chair, mi-pierre, c’est-à-dire avec un coeur, une main droite et un sourire avenants, mais aussi en moi quelque chose de dur, d’impitoyable et de glacé sur quoi se brisera inexorablement tout l’humain qui s’y heurtera (RA, 127).’Sa différence et le mépris des autres qui le poussent à s’éloigner de la société humaine font naître le sentiment d’être martyr et victime, ce qui alimente le regard justificatif de Tiffauges pour Weidmann. Dès lors, le renversement qui transforme l’assassin en victime en raison de la méchanceté de la foule devient l’expression de sa propre légitimation.
Le désir de puissance apparaît également dans l’identification de Tiffauges avec Barbe-Bleue, ce «‘hongre noir, gigantesque, bosselé de muscles, chevelu et fessu comme une femme’ (RA, 346)» qui lui donne l’impression de posséder une force surhumaine : «‘la véritable source de la force nouvelle et de la jeunesse conquérante qui bouillaient en lui, c’était Barbe-Bleue, ce frère géant qu’il sentait vivre entre ses cuisses, et qui le haussait au-dessus de la terre et des hommes’ (RA, 355)». Cette impression de puissance lui procure une jouissance extrême dans l’épisode où son cheval éclabousse les gens de purin :
‘Eclaboussés par le purin, les gens s’écartaient précipitamment en riant ou en grommelant, et le Français, impassible, enveloppé par les vapeurs mielleuses qui montaient sous lui, avait l’impression enivrante que c’était lui --et personne d’autre-- qui se soulageait superbement, à la face des manants de son royaume (RA, 356). ’Non seulement sa position de puissance -haussé sur le cheval- traduit un sentiment de supériorité, mais aussi les vocabulaires «royaume», face à «ses manants» révèlent son goût du pouvoir.
C’est également par son désir de puissance et d’immortalité que Tiffauges s’identifie au «Roi des Aulnes», découvert dans la tourbière. Cette momie est en effet un ancien Germain, décédé depuis plus de deux mille ans, exhumé dans le bois d’aulnes. Signalons que dans ce nom du «Roi des Aulnes» sont superposées deux figures antithétiques : le Roi des Aulnes goethéen qui est voleur et dévoreur d’enfants, et celui de la tourbière (invention de Tournier) enseveli avec un enfant et dont l’image est plutôt salvatrice et éternelle. Ce roi des tourbières ressemble étrangement à Tiffauges, comme le remarque le lieutenant Teschemacher :
‘On a sorti hier un cadavre des tourbières de Walkenau, (...). J’avais peur que ce soit toi, d’autant plus que la description qu’on m’en a donnée par téléphone correspond assez à ton signalement (RA, 290-291). ’Comme le regard de Mme Eugénie, ce regard d’un tiers authentifie la similitude entre les deux personnes, facilitant ainsi l’identification de Tiffauges à ce «messager de la nuit des temps», figure immortelle.
La certitude qu’a Tiffauges de percevoir un signe de son destin le conduit à assister à d’autres travaux d’extraction des momies, et à découvrir «‘un petit visage émacié, puéril et triste auquel un bonnet formé de trois pièces de tissu grossièrement cousues donnait un air de prisonnier, de bagnard même’ (RA, 295-296)». Tiffauges l’observe attentivement comme s’il voulait l’imprimer dans sa mémoire. Ce visage qu’il reconnaîtra en Ephraïm vers la fin du roman et son ultime geste d’ensevelissement dans le sol prussien font de cette scène de la découverte du Roi des tourbières une scène centrale du roman, grâce à laquelle Tiffauges transforme sa mort en un acte d’accomplissement de son Destin.
Son désir de maîtriser la réalité par le déchiffrement des signes et sa tendance à la domination violente s’épanouissent pleinement en Allemagne. Ce pays «noir et blanc» apparaît aux yeux de Tiffauges comme un «‘pays des essences pures, où tout ce qui se passe est symbole, tout ce qui se passe parabole ’(RA, 472)», contrairement à la France où sa vie était vécue sous le signe de la différence et de la victime (sa vie au collège Saint Christophe et l’accusation injuste de Martine).L’Allemagne va lui offrir les modèles historiques de ses aspirations de puissance avec Göring, Hitler et le nazisme lui-même.
Ainsi, le désir de puissance de Tiffauges traduit sa soif de grandeur pour dépasser sa situation médiocre et par là la condition même de l’homme. La maîtrise de la réalité et l’immortalité qu’il veut atteindre sont autant d’exemples de ce désir profond qui anime la quête de la plénitude et du dépassement de la condition humaine chez Tiffauges. Nous verrons que cette tendance rejoint, d’une certaine manière, son désir de fusion dans la mesure où la phorie (fusion avec les enfants) exprime le dépassement de la séparation qui caractérise la condition de l’homme.
Michael Worton, Myth reference in Le Roi des Aulnes, signale que cette métamorphose de l’ogre péjoratif en l’ogre mythique s’effectue par une simple modification typographique : l’ogre écrit en minuscules désignerait l’impuissance sexuelle de Tiffauges alors que l’Ogre écrit avec une majuscule dénoncerait un être mythique surhumain. Cette technique qui peut renverser toute la signification donnée à un mot ou à une notion à partir d’un léger décalage est caractéristique du style de Tournier.
Clément Rosset, Le réel et son double, op, cit., p. 11.
Concernant le lien entre Tiffauges et la tradition des héros malvoyants, Tournier nous indique : « Abel Tiffauges (...) s’inscrit dans la tradition des géants aveugles, présents dans nombre de mythologies. Exemple : le géant Polyphème, dont Ulysse crève l’oeil unique, le chasseur Orion... », “Petit lexique d’un Prix Goncourt. Treize clés pour un ogre”, Le figaro Littéraire, 30 /11/ 1970.
Le texte suggère le rapprochement entre l’élan et Tiffauges à travers le nom même de cet élan : “Unhold” signifie “la brute, le malgracieux, mais aussi le sorcier, le diable (RA,285)”.