(1) : L’ambiguïté de l’oralité et de l’ogre.

Comme l’illustre l’image de l’ogre, Tiffauges valorise l’acte de manger. Tournier signale le caractère fidèle de Tiffauges à l’ogre traditionnel qui se présente comme «‘un type d’homme jovial, gros mangeur, mais finalement assez chaste et se répandant en plaisanteries scatologiques’ 190«. La trilogie ogresque de Tiffauges, «consommation- microgénitomorphisme- défécation» coïncide avec cette définition de l’auteur. Tiffauges retrouve chez ses confrères en Allemagne, surtout en la personne de Göring, les mêmes préoccupations avec les chasses aux cerfs, les appétits de géant et son goût pour la coprologie. Cette trilogie de Tiffauges, très liée à son désir de fusion et de possession, illustre la relation ambiguë qu’il noue entre la destruction et l’amour, la sexualité et la scatologie.

Tout d’abord, l’acte de manger est, chez Tiffauges, indissolublement lié à l’amour. Manger-posséder-aimer sont perçus par lui comme un même acte ambigu :

‘Quand je dis « j’aime la viande, j’aime le sang, j’aime la chair », c’est le verbe aimer qui importe seul. Je suis tout amour. J’aime manger la viande parce que j’aime les bêtes (RA, 112). ’

Ainsi, Tiffauges lie amour et destruction, vie (Eros) et mort (Thanatos) et par là, justifie toutes ses tendances destructrices. Les exemples de ses trois pigeons qu’il dévore et de ses trois enfants préférés qui sont empalés à la fin du roman, symbolisent la pulsion de mort qui conduit à la destruction finale de l’objet aimé.

Par cette liaison «manger-aimer», Tiffaugesélève sa faim physique au rang de faim métaphysique, et par là exprime son désir de fusion, puisqu’il s’agit de faire communier son âme avec l’objet aimé. La transformation de l’acte de manger en une identification à l’objet est encore soulignée dans le discours du Kommandeur de Napola. Il signale que la possession par voie digestive équivaut à une incorporation de l’objet, comme l’illustre le repas totémique où «‘l’animal totem est un animal possédé, tué, mangé et c’est ainsi qu’il communique ses vertus au porteur de l’emblème’ (RA, 493)». Cette image d’incorporation de l’objet désiré par consommation est reprise par Tiffauges dans l’épisode où, à Napola, il participe à la douche collective des enfants. Sa tendance ogresque le pousse à comparer la salle de douche à un «chaudron géant» où les enfants se préparent avant «d’être mangés» :

‘Tous ces enfants bouillent dans un chaudron géant avant d’être mangés, mais je m’y suis jeté par amour, et je cuis avec eux (RA, 516).’

Le désir de posséder le corps des enfants se métamorphose constamment en un désir de s’identifier à eux. Ce thème d’identification aux enfants suggère, par ailleurs, la relation de haine qu’il entretient avec lui-même, puisque la fusion avec l’objet aimé permettra d’oublier sa propre identité et les limites de son corps méprisable. La fusion avec les enfants est donc perçue comme une voie salvatrice qui lui permet une réconciliation avec lui-même, et également comme une voie de dissolution de son identité dans l’autre. En ce sens, la phorie qu’il rêve d’accomplir avec les enfants, est motivée par ce désir de la fusion où s’abolit toute distance entre moi et autre. Par ce désir d’une fusion complète, Tiffauges rejoint la quête du double identique de Paul des Météores :

‘Je songe à la résurrection de la chair que nous promet la religion, mais d’une chair transfigurée, au plus haut degré de sa fraîcheur et de sa jeunesse. Je déploie toute ma peau brune et souillée d’adulte, je tends mon visage bistre et buriné à ces jets de vapeur bouillants, j’enfouis ma figure noire et ravinée dans cette fleur de farine, je l’offre à ces houppettes de chair vive pour la guérir de sa disgrâce (RA, 517).’

Les vocables religieux de «résurrection», de «transfiguration» lui permettent, par ailleurs, de justifier sa tendance cannibale. La résurrection de l’âme par la consommation de l’objet aimé rappelle explicitement l’acte sacré de l’eucharistie. Le corps du Christ consommé par ses fidèles, au mode symbolique, acquiert un sens réel chez Tiffauges : «‘Fraîcheur revigorante de la chair pantelante de l’Enfant Jésus sous le voile transparent de la sèche petite hostie de pain azyme’ (RA, 207)». Tirant de l’hostie un argument justifiant l’acte de consommer, Tiffauges camoufle la violence de son acte réel et poursuit son fantasme de possession. C’est pourquoi la phorie, expression de son amour des enfants, est ambiguë dans ce roman, en basculant sans cesse entre la destruction des enfants et l’amour réel que Tiffauges porte pour eux. Les deux figures antithétiques qui symbolisent cette double tendance de Tiffauges sont suggérées dans le titre même du roman : Roi des Aulnes goethéen qui possède l’enfant en le détruisant et celui de Tournier (en le superposant à la légende de Saint-Christophe) qui exprime la fusion avec l’enfant, en le restituant dans sa totalité.

Notes
190.

M. Tournier, “Portrait d’un ogre”, Le Nouvel Observateur, 30/11/1970.