L’épanouissement de Tiffauges, qui y trouvait un climat idéal pour sa vision absolue du monde, dans l’Allemagne nazie, a provoqué de vives réactions de la part des lecteurs ou des critiques191. La réponse de l’auteur nous éclaire tout d’abord sur sa relation ambiguë, faite d’un mélange de haine et d’amour, avec l’Allemagne. Tournier explique longuement, dans Le Vent Paraclet, que l’apport de la culture allemande a joué un rôle essentiel pour sa famille et pour lui-même : baigné de culture germanique dès son enfance, le futur auteur a assisté à la montée du nazisme en Allemagne, ce qui a fait naître sa déchirure envers cette terre adorée. Le besoin de «‘dire quelque chose sur l’Allemagne’ 192« constitue la première pièce de construction du Roi des Aulnes.
Pour montrer l’Allemagne dans son ensemble, il lui fallait un personnage étranger qui s’intègre dans ce pays avec bonheur, et qui rapporte de l’intérieur l’Histoire des nazis. Ce fût la rencontre fortuite avec le thème du prisonnier qui trouve «‘sa patrie dans l’exil et sa liberté dans la captivité’» qu’illustre «Le passage de Rhin», film de Cayette. Cette rencontre lui fournit ainsi la deuxième pièce pour la construction du roman. Tournier avoue que ce thème du prisonnier français qui se sent si bien en Allemagne construit l’embryon de l’oeuvre :
‘J’ai su très tôt que si je déversais dans un roman mes expériences, mes déceptions et mes enthousiasmes ayant l’Allemagne pour objet, le personnage principal en serait un prisonnier français en 1940, heureux de l’être, et franchissant le Rhin avec la certitude de ne jamais revenir en France (VP, 105).’Pour faire fonctionner le roman avec plus de vraisemblance et plus de force, il fallait également que le personnage ressemble au système nazi. Le mythe de l’ogre permetde les associer, comme l’indique l’auteur : « ‘Je me trouvais en présence de deux pièces qui devaient engrener l’une dans l’autre -le prisonnier, l’Allemagne nazie- et qu’il s’agissait de façonner à cette fin. Assez vite le mythe de l’Ogre s’imposa comme le thème central qui permettrait cet emboîtement’ (VP, 105) ».
Ainsi, l’image de l’ogre permet à l’auteur de représenter l’Allemagne sous le signe d’ambivalence, tantôt fascinant, tantôt fantastique, peuplé de forces ogresques. En ce sens, les caractéristiques de Tiffauges que sont son désir de puissance, de possession et de prédation sont construites par l’auteur pour évoquer la démarche des nazis. Les multiples ressemblances entre les deux histoires -l’histoire individuelle de Tiffauges et l’Histoire collective des nazis- permettent de penser que finalement Roi des Aulnes est autant une oeuvre sur l’Allemagne nazie qu’un roman sur la phorie de Tiffauges 193.
A signaler notamment la réaction de Jean Amery qui voit dans la description du nazisme dans Le Roi des Aulnes “l’esthétisation de la barbarie”, (Jean Amery, “Asthetizismus der Barbarei, über Tournier’s Roman Ber Erlkönig”, Merkur, janvier, 1973, n° 297). Cet article est cité par Tournier lui-même dans Le Magazine littéraire, n°226, 1986, “Tournier face aux lycéens”, p. 24.
“Au départ, j’avais quelque chose à dire sur l’Allemagne et sur le rôle que celle-ci a joué dans ma vie (...)”, dans l’entretien avec Jean-Louis de Rambures, “De Robinson à l’ogre. Un créateur de mythes”, Le Monde, 24/11/1970.
Pour Tournier, Le Roi des Aulnes est un roman sur la phorie : “Encore une fois, il ne s’agit pas d’un roman sur le 3e Reich mais sur la Phorie”, Préface à M. Fischer, (cité dans Le salut par la fiction ? Sens, valeurs et narrativité dans le Roi des Aulnes de M. Tournier, Liesbeth Korthals Altes, op, cit., p. 150).