2-1 : L’Allemagne - la terre promise.

Pour établir un rapprochement entre Tiffauges et les nazis, le roman présente l’Allemagne comme une terre promise par le destin. Ce pays offre à Tiffauges un espace magique où il peut enfin respirer et s’épanouir, contrairement à la France où il étouffait. La Prusse Orientale, avec sa pureté et son caractère archaïque, ses élans et ses oiseaux migrateurs, ses grands lacs salés et marécageux, et ses forêts hercyniennes de la préhistoire, paraît être, pour Tiffauges, une terre simplifiée en noir et blanc.

Parvenant dans cette terre féerique et primitive qui est peut être trop conforme à son caractère marginal et à ses aspirations à la nature, Tiffauges se sent enfin «‘arrivé quelque part, et une certaine sécurité lui (est) offerte’ (RA, 255)». C’est pourquoi l’épouvantable condition de prisonnier, la solitude et la nature hostile de ce pays ne le découragent guère, contrairement à ses collègues français. Il s’intègre rapidement au mode primitif de l’activité carcérale par couper le bois, creuser les tranchées et dormir dans des baraques en bois.

La découverte dans la forêt d’une cabane qu’il nomme le «Canada» conforte parfaitement la conviction de Tiffauges selon laquelle cette terre «‘lui était donné(e) par le destin’ (RA, 282)». Le «Canada» est en effet son rêve d’enfance, nourri par la lecture du Piège d’or de James Oliver Curwood. Il s’agit d’un espace «‘vierge et inhumain, blanc et pur comme le néant (’RA, 64)», peuplé par les «hurlements des loups et du vent» : en somme, c’est un lieu rêvé par Tiffauges enfant pour oublier son enfance malheureuse à Saint Christophe.La découverte de cet espace toujours rêvé et la visite que lui rend à sa cabane un élan aveugle confirment encore une fois le caractère paradisiaque de la Prusse Orientale, en apportant une preuve supplémentaire à la conviction «‘qu’il avait toujours eue de posséder des origines immémoriales, une racine en quelque sorte qui plongeait au plus profond de la nuit des temps’ (RA, 276)». Le Canada assume donc le rêve d’enfance et le rêve d’origine immémoriale de Tiffauges.

Avec le Canada, le souvenir de Bram, personnage principal du roman de Curwood qui fascinait toute son enfance, revient à Tiffauges, en lui proposant la possibilité d’une identification avec lui. Cette figure de Bram, un colosse, chasseur, mi-bête mi-homme qui a vécu avec des animaux, hors la société humaine, se superpose désormais à Tiffauges, en lui offrant un environnement idéal pour réaliser son mythe personnel, longtemps caché. Par exemple, quand Tiffauges, accompagné par une meute noire et par son cheval gigantesque, parcourt les villages pour rechercher les jeunes garçons destinés à la Napola, il reproduit parfaitement l’image de Bram «‘colosse apocalyptique et formidable’» qui chasse à l’aide de sa horde de loups. L’image sinistre de Tiffauges, son «‘spectacle brutal et coloré qu’offraient aux populations ces molosses noirs et hurlants, et ce cavalier au visage basané sur son cheval couleur de nuit’ (RA, 459)» montrent au grand jour la réalisation de son aspiration à la primitivité.

Ainsi, la Prusse orientale de la terre allemande permet le parfait épanouissement de Tiffauges, en faisant coïncider l’image intérieure et extérieure. La nature sauvage qui évoque l’origine primitive se prête d’ailleurs à son goût de «déchiffrement des signes», car ce pays en «noir et blanc» rend impossible toute tromperie visuelle grâce à ce caractère d’extrême simplicité dans lequel «les symboles brillaient d’un éclat inégalé» :

‘A l’opposé de la France, terre océanique, noyée de brumes, et aux lignes gommées par d’infinis dégradés, l’Allemagne continentale, plus dure et plus rudimentaire, était le pays du dessin appuyé, simplifié, stylisé, facilement lu et retenu (RA, 280).’

En exauçant tous les désirs de Tiffauges, secrètement retenus et intériorisés en France, l’Allemagne les fait exploser. De cette manière, l’alternance de la double tendance -ogre et géant doux - de Tiffauges disparaît pour laisser la place au seul signe de l’ogre. La distance avec les nazis se réduit à mesure qu’il réalise ses désirs de puissance et de possession qui se révèlent présenter les mêmes caractéristiques que le nazisme. Désormais, il ne se distingue plus des bourreaux, et d’ailleurs il utilise le terme fusionnel «nous» pour parler de lui et des nazis.