2-2 : Le nazisme et Tiffauges.

L’identification de Tiffauges avec les nazis s’effectue par une véritable «projection» de son désir de puissance. Elle provoque la suppression de l’autre face de son désir qui aspire à la fusion. Les quelques personnages historiques nazis que Tiffauges rencontre et dans lesquels il retrouve ses propres tendances conduisent à une identification diabolique. A travers cette identification, nous pouvons clairement cerner leurs aspirations communes194 pour le retour à la nature, le désir de puissance et de domination, et la fascination pour les symboles qui justifient leur destin particulier. La similitude de leur démarche commune montre le danger de s’inspirer aveuglement du mythe.

La première étape de l’identification entre Tiffauges et les nazis intervient à Romintin où Tiffauges participe à la chasse aux cerfs. Dans cette réserve naturelle, Göring, conservateur des forêts, second personnage politique du troisième Reich apparaît semblable à Tiffauges, par son physique et son goût ogresque. Il est gros, manifeste une pulsion dévorative et est passionné par la coprologie. Aimant la chasse, tout particulièrement la chasse aux cerfs, il semble proche de Tiffauges à tous les points de vue.

Pourtant, un regard différent sur la vocation cynégétique les éloigne profondément. Il y a d’abord un lien consubstantiel entre le cerf et Tiffauges qui rêvait d’avoir «‘le visage naïf et grave d’un chevreuil’ (RA, 74)». La chasse de Göring tourne en une véritable tuerie des trois jeunes cerfs (p. 329) et se termine par le massacre des chevaux, cet animal que Tiffauges aime particulièrement, et qu’il considère comme son frère (Barbe-Bleue, Pégase, Unhold). Cette tuerie fait douter Tiffauges de son affinité avec Göring :

‘Tiffauges défaillait de dégoût en observant ces opérations grossières qui évoquaient quelque assassinat gigantesque, perpétré au coin d’un bois, d’autant plus qu’il avait vite détecté l’affinité profonde qui le liait au cheval, animal phorique par excellence, et qui conférait un trait suicidaire à ces tueries (RA,312). ’

Ce décalage, qui fait reculer un moment Tiffauges dans son identification avec Göring, est pourtant provisoire. Aveuglé par le déchiffrement des signes, il se convainc que le massacre doit forcément être chargé d’une signification le liant à son destin, et participe alors lui-même à l’abattage des chevaux. Le thème du fratricide peut être lié à cet acte, puisqu’il tue son «frère» symbolique et cela rappelle inévitablement le meurtre de Caïn par son frère Abel. Liesbeth Korthals Altes signale à ce propos que toute l’horreur de Tiffauges provient de «‘l’identification simultanée avec les victimes et les bourreaux» et «la destruction de « l’autre » est en même temps auto-destruction ’»195. Ainsi, en tuant les animaux qu’il aime, Tiffauges élimine et nie son propre moi, comme c’est encore le cas lorsqu’il enlève les enfants pour Napola.

La deuxième étape d’identification se déroule en effet à Kaltenborn où Tiffauges participe activement à la chasse aux enfants. En remplaçant les animaux par les enfants, le texte annonce déjà le massacre des enfants de la Napola qui aura lieu à la fin du roman. Ce massacre est suggéré par le rituel du sacrifice symbolique qu’exige Hitler. Il s’agit d’une offrande d’enfants allemands pour son anniversaire : «‘Vous ne savez pas que le 20 c’est l’anniversaire de notre Führer ? Chaque année la nation allemande lui offre en cadeau d’anniversaire toute une génération d’enfants !’ (RA, 368)» En saisissant l’intérêt d’Hitler pour les enfants et pour le pouvoir, Tiffauges est plus que jamais charmé :

‘(Göring) était éclipsé par l’autre, l’ogre de Rastenburg, qui exigeait de ses sujets, pour son anniversaire, ce don exhaustif, cinq cent mille petites filles et cinq cent mille petits garçons de dix ans, en tenue sacrificielle, c’est-à-dire tout nus, avec lesquels il pétrissait sa chair à canon (RA, 369). ’

Ici se joue une identification décisive de Tiffauges vers la mort. Car dans ce croisement de la vie (les enfants de dix ans-Eros) et de la mort (canon-symbole de la mort-Thanatos), il est fasciné et s’assimile à Hitler qui cache à peine sa pulsion de mort et de destruction de la chair fraîche. Tiffauges semble même oublier sa propre conviction sur la guerre, «mal absolu», puisqu’il traque les enfants pour les envoyer à ce «culte satanique (RA, 124)».

C’est cette image de la mort qui règne dans la Napola, sous le signe de la pureté et de la puissance. L’obsession de la pureté se manifeste d’abord dans la recherche de la race aryenne, dont le raciologue Otto Blättchen se veut être le gardien, en sélectionnant les enfants pour Napola. Son propos qui tente d’expliquer la théorie raciste du nazisme se présente comme une défense légitime du sédentaire contre les nomades incarnés par les Juifs et les Gitans :

‘L’hitlérisme (...), doctrine d’agriculteurs et de sédentaires, (...). Pour nous, tout est dans le bagage héréditaire, transmis de génération en génération selon des lois connues et inflexibles. Le mauvais sang n’est ni améliorable ni éducable, le seul traitement dont il est justifiable est une destruction pure et simple (RA, 431-432). ’

Condamner le nomade de mauvais sang et prôner son élimination radicale comme solution pour promouvoir l’expansion de la race sédentaire suppose notamment la supériorité du sang sédentaire. Cette croyance aveugle à la supériorité, qui est le support premier de l’entreprise de «pureté», présente une similitude avec l’histoire personnelle de Tiffauges qui se croit doté d’un pouvoir surhumain. Comme Tiffauges, les nazis refusent les valeurs habituelles, et construisent leur éthique spécifique : puissance, supériorité, pureté, primitivité, homogénéité. Comme Tiffauges encore, les nazis cherchent la légitimation de leur désir de puissance dans un mythe des origines (peuple élu), et veulent trouver la preuve de cette conviction. La découverte d’une momie, rapprochée rapidement du Christ, ensuite du «Roi des Aulnes», qui incarnerait «‘la quintessence de l’âme allemande’ (RA, 295)» et par là justifierait leur démarche, illustre parfaitement leur désir de trouver la confirmation de leur destin particulier. En ce sens, la démarche des nazis rejoint le déchiffrement des signes de Tiffauges qui veut confirmer son appartenance au Destin.

Pour garder cette supériorité, Blättchen n’hésite pas à collectionner les crânes humains pour l’étude de «l’homo judaeus Blochevicus». Par cette juxtaposition de deux races, le nazisme revêt le mythe de Caïn (sédentaire) et Abel (nomade)196. Cette haine des nazis contre la race nomade va de pair avec le culte de l’origine et du retour à la terre, commun à Tiffauges qui rêve d’une vie primitive et de la terre archaïque. L’attachement extrême des nazis à la terre et à la nature se ressent d’abord dans leur haine des nomades qui troublent leur certitude de sécurité dans l’enracinement. En jugeant l’instabilité des nomades comme un signe de mauvais sang, les nazis sont complètement tournés vers le passé, vers la terre ancestrale qui, pour eux est une valeur sûre. Tiffauges le remarque :

‘La trajectoire du temps est ici --non pas rectiligne-- mais circulaire. On vit non dans l’histoire, mais dans le calendrier. (...). L’hitlérisme est réfractaire à toute idée de progrès, de création, de découverte et d’invention d’un avenir vierge. Sa vertu n’est pas de rupture, mais de restauration : culte de la race, des ancêtres, du sang, des morts, de la terre... (RA, 413-414) ’

Ce culte de l’origine et de la terre montre clairement le danger du fantasme régressif, puisqu’il masque la pulsion de la mort197. Le discours de Blättchen qui exalte la mort comme un retour à la terre, montre bien le fondement des valeurs du nazisme : « ‘Blut und Boden’ ‘. Les deux se tiennent. Le sang vient de la terre, et y retourne. La terre doit être arrosée de sang, elle l’appelle, elle le veut. Il la bénit et la féconde’ (RA, 432) ».

Déjà dans la Napola, tout enseignement est centré sur le culte des grands ancêtres teutoniques, chevaliers Porte-Glaive. La pureté, la sainteté et le courage de ces ancêtres que les nazis veulent commémorer sont, en fin de compte, l’éloge de leur acte de sacrifice par l’épée. L’attitude de Raufeisen, chef de Napola qui enseigne aux «Jungmannen» le culte du sacrifice et la pureté de la violence en disant «‘tout autre recours que celui de l’épée (est) lâche et traître’», illustre parfaitement le lien entre l’esprit de sacrifice, la pureté et la mort. D’ailleurs, c’est sa décision suicidaire de se battre contre l’armée russe, qui offrait pourtant la vie sauve, qui entraîne la mort cruelle des enfants de Kaltenborn.

Le discours du professeur Keil qui définit la ballade de Goethe comme «‘la quintessence de l’âme allemande’»démontre aussi l’exaltation de la mort chez les nazis. Car, comme chacun sait, «Le Roi des Aulnes» de Goethe est une figure de violence et d’enlèvement qui arrache l’enfant du bras de son père pour l’entraîner finalement à la mort.

Ces deux exemples sont particulièrement significatifs de ce caractère illusoire et nostalgique du culte des nazis pour la terre primitive. Le raciologue Blättchen rêve de fabriquer «Homo Aureus», l’homme de l’avenir qui incarnera la pureté de la race allemande. Il s’agit de former un corps fort aux cheveux blonds, aux yeux bleus et dolichocéphale qui exprimerait l’intuition et l’énergie. Pour cela, il utilise les enfants comme des cobayes humains, il les fait «‘peser, mesurer, toiser, étalonner, étiqueter et classer’ (RA, 389)». Cet usage scientifique a pour but de créer un homme proche du primitif, puisque « l’homo Aureus » ne se différencie guère de l’»homme-bête» dont rêve Tiffauges, avec l’exaltation extrême de la force et de l’intuition. Les défilés, les chants, les rituels qui soutiennent la discipline de la Napola sont autant d’exemples de ce culte du corps qui veut éliminer la conscience individuelle, c’est-à-dire l’esprit, en fondant l’individu dans le mouvement de groupe, dans la répétition interminable :

‘La moitié de cette foule en uniforme --c’est-à-dire uniformisée, homogénéisée, confondue sous le même drap, le même cuir, le même acier-- s’avance « au pas » --c’est-à-dire au même pas, (...). Cette foule-là est très avancée dans la métamorphose qui fait de plusieurs millions d’Allemands un seul grand être somnambule et irrésistible, la Wehrmacht. Les individus enveloppés dans le grand être (...) sont déjà agglutinés, englués, en voie de dissolution (RA, 393).’

La haine des nazis pour l’homme à lunettes qui incarne pour eux «‘l’intelligence, l’étude, la spéculation, bref le Juif’ (RA, 318)» illustre également leur culte du corps et de la nature. C’est pour cette raison que tous ceux qui sont porteurs de lunettes sont a priori exclus de la Napola.

L’anecdote de l’aurochs primitif recréé par le directeur du jardin zoologique de Berlin, le professeur Lutz Heck, accentue encore l’absurdité de la quête de pureté des nazis et de leur nostalgie de la terre archaïque. L’aurochs primitif est obtenu par un mélange de races de taureaux espagnols, camarguais et corses, par la voie de la sélection et de la reproduction. Cette bête préhistorique, en redevenant sauvage primitif, ne tarde pas à ravager toute la Réserve Romintin.

Ces deux anecdotes illustrent parfaitement le danger de la démarche des nazis aveuglés par l’origine et la nature. Cette attitude univoque des nazis qui exaltent le corps appelle inévitablement la destruction de l’âme, en créant une violente opposition entre l’âme et le corps. C’est pourquoi tout individualisme est exclu et est détruit, au nom de l’obéissance et de l’intérêt du groupe. Ce corps sans esprit que les nazis veulent cultiver est inévitablement voué à l’échec. Tiffauges le ressent lors de la fête du solstice d’été où les enfants sont invités à sauter par-dessus les flammes, en récitant des chants diaboliques de sacrifice :

‘Cette fois, nul besoin d’interprétation, ni d’aucune grille de déchiffrement. Cette cérémonie qui mêle si obstinément l’avenir et la mort, et qui précipite l’un après l’autre les enfants dans un brasier, c’est bien l’évocation en clair et l’évocation diabolique du massacre des innocents vers lequel nous marchons en chantant (RA, 444).’

Par ce caractère systématique qui veut une élimination radicale de l’esprit, du nomadisme, en somme de tout ce qui représente «l’autre», le nazisme rejoint les héros pervers de Tournier. Mais cette destruction de l’autre (Juif, Gitan) conduit à l’auto-destruction, parce que la construction d’un monde sous le signe du Même est vouée à l’asphyxie. Le refus du monde et de l’autre est visible dans la notion de sacrifice qui règne dans le nazisme, comme le symbolise la mort des Jungmannen. Le «Kommandeur» signale ce caractère d’auto-destruction dans le culte du sacrifice chez les nazis :

‘Dans tout ce qui touche désormais à l’Allemagne, l’homme est accessoire. (...). Désormais ce drapeau de sang -die Blutfahne- va devenir la relique la plus sacrée du parti nazi (RA, 476-477).’

Nous avons pu observer l’affinité profonde de Tiffauges pour le régime nazi. Les deux manifestent le même désir de puissance, de supériorité, de régression, et trouvent dans des mythes ou des légendes une légitimation et les bases de leur conviction. De cette manière, l’histoire collective des nazis présente un parallèle intime avec l’histoire personnelle de Tiffauges. Leurs aspirations communes pour le retour à la nature, la valorisation du corps et la totalisation qui veut éliminer la différence et l’esprit constituent en fin de compte une tentative d’échapper à la condition humaine, à la séparation et à l’altérité. La voie radicale et violente qu’ils ont choisie illustre leur négation de l’être et de la vie, et l’exaltation de la mort et du sacrifice. La fin de la Napola montre l’aboutissement logique du nazisme par la mort sacrificielle des enfants, parallèle à celle, pressentie, de Tiffauges.

Notes
194.

Liesbeth Korthals Altes montre bien l’analogie existant entre Tiffauges et les nazis, surtout à travers les valeurs accordées à un univers archaïque, et à travers la démarche de mythification de leur désir, in Salut pas la fictions ?, op, cit., pp. 82-87.

195.

Liesbeth Korthals Altes, “Le Roi des Aulnes ou l’appropriation de « l’autre »”, CRIN, De Ruyter-Tognotti, n°20, 1989, pp. 112-113.

196.

Cette interprétation banalisante du nazisme comme une continuité du conflit perpétuel entre nomade et sédentaire peut poser la question de l’éthique du Roi des Aulnes envers l’histoire. Cependant, nous ne pensons pas que cette interprétation va jusqu’à remettre en question le caractère atroce des actes nazis, ni l’idéologie de l’auteur.

197.

Nous remarquons que le rêve régressif est un thème répété dans le monde tourniérien. Il manifeste la tentation de sauvegarde de soi, le refus du monde extérieur, de l’autre et de toute idée de la création. En ce sens, la nazi est comparable à ce Narcisse qui a un regard fixé sur son propre reflet et qui aspire à un état d’anéantissement total par la construction d’un monde clos.