La dimension corporelle se manifeste tout d’abord en Allemagne dans l’oralité ambiguë de Tiffauges à l’égard des enfants. Nous avons vu l’évolution de son goût culinaire en France qui va de plus en plus vers la crudité et la fraîcheur. En Allemagne, sa faim s’exerce sur les animaux vivants dans l’épisode de la dévoration des pigeons. Loin d’être un acte imaginaire, cet acte réel marque l’abolition de la distance entre fantasme et réel. A Kaltenborn, la consommation d’enfants, bien que symbolique, est décrite sur le mode réel :
‘Il s’agit d’un tremblement tétanique dont toute ma carcasse retentit, et dont ma mâchoire est le moteur principal. Je lutte autant que je peux contre cette trémulation trismique qui fait mes dents s’entrechoquer et des petits jets de salive fuser à l’intérieur de ma bouche (RA, 447).’Bientôt, cette possession symbolique du corps des enfants vivants s’exerce à travers tous les sens : odeur, son, image, goût. Tiffauges sent «‘l’odeur de suint d’enfants (RA, 512)»’, goûte le «‘miel que sécrète le fond de leurs oreilles’ (RA, 524)» et se baigne dans la masse des cheveux coupés des enfants :
‘L’odeur de suint d’enfants m’est vite montée à la tête, et m’a jeté dans une ébriété heureuse. Joie, pleurs, pleurs de joie ! (...) Puis je les ai mêlés, brassées, pétris pour les serrer massivement dans mes bras. Alors j’ai été secoué de sanglots convulsifs, et je me suis demandé –et je me demande encore- si ma raison n’a pas commencé à craquer dans cet excès d’émotion. (...) Après cette nuit blanche, je me suis levé ce matin avec des rugissements (RA, 512).’Cette description montre l’excès d’ivresse et de joie ressenti par Tiffauges dans l’acte de posséder des cheveux d’enfants. Cette possession est animée, nous le voyons bien, par une pulsion de domination. L’ambiguïté affective suscitée par la présence de la chair apparaît encore dans la scène de la douche, où Tiffauges conçoit l’union corporelle avec les enfants comme un moyen de résurrection : «‘j’enfouis ma figure noire et ravinée dans cette fleur de farine, je l’offre à ces houppettes de chair vive pour la guérir de sa disgrâce !’ (RA, 517)». La mort des enfants requise par sa résurrection ne semble pas l’affecter, au contraire, il la ressent comme une nécessité pour son apothéose, et pour sa résurrection exclusivement corporelle.
L’image de la mort que provoque cette ambiguïté affective atteint son zénith dans la scène de l’hypodrome. Réveillé pendant la nuit, Tiffauges découvre les enfants allongés, leurs corps comme «‘couchés par la même décharge de mitraille’» :
‘La leçon de ce soir est d’une évidence effrayante. Toutes les essences que j’ai dévoilées et portées à incandescence peuvent demain, ce soir même, changer de signe et brûler d’un feu d’autant plus infernal que je les aurai plus magnifiquement exaltées. Mais la tristesse que me donnaient ces pressentiments était si haute et si majestueuse qu’elle se mariait sans peine à la joie grave que j’éprouvais en me penchant sur mes dormeurs (RA, 520-521). ’Ainsi, Tiffauges pressent que la mort des enfants est requise pour réaliser la phorie. A cette occasion, signalons l’inversion subie par la phorie de Tiffauges. Le désir de fusion qu’exprimait initialement la phorie est devenu en Allemagne un rapt, l’enlèvement d’enfants destinés à des S.S. Pour se justifier, Tiffauges invente une « superphorie » par mélange des figures de Saint-Christophe, d’Albuquerque et du Roi des Aulnes de Goethe :
‘Le cheval n’est pas seulement l’animal-totem de la Défécation, et la bête phorique par excellence. L’Ange Anal peut devenir en outre instrument d’enlèvement, de rapt, et –le cavalier portant phoriquement sa proie dans ses bras- s’élever au niveau d’une superphorie. Mieux encore ; le rapt peut intervenir alors même que la superphorie est d’ores et déjà acquise, par exemple si un être surhumain arrache au cavalier l’enfant qu’il emporte, comme dans le poème Le Roi des Aulnes. Cette balade de Goethe, où l’on voit un père fuyant à cheval dans la lande en serrant sous son manteau son enfant que le Roi des Aulnes s’efforce de séduire, et finalement enlève de vive force, c’est la charte même de la phorie qu’elle élève à la troisième puissance. C’est le mythe latin de Christophe-Albuquerque porté à un paroxysme d’incandescence par la magie hyperboréenne (RA, 469).’Cette réflexion marque la fascination de Tiffauges pour l’aspect négatif de la phorie, la pulsion d’emprise qui la commande. Les désirs de servir un enfant (Saint-Christophe), d’asservir un enfant pour se sauver (Albuquerque) et d’enlever un enfant (Roi des Aulnes) sont perçus comme un même acte, par conséquent, l’opposition entre fusion et domination dans la phorie initiale bascule finalement ici du côté de la domination, illustrée par le rapt. Désormais, la chasse aux enfants, de même que son trait prédateur, est justifiée par cette superphorie.
Ainsi, à Kaltenborn, les fantasmes sont devenus vivants et Tiffauges joue avec les enfants en chair et en os. A partir de cette réflexion, tout un processus de déshumanisation s’instaure chez Tiffauges et chez les enfants. L’enfant n’est plus qu’un objet du désir, assimilable à une proie. Ce trait rappelle fortement un autre chasseur d’enfants dans l’oeuvre de Tournier. L’histoire de Gilles et Jeanne montre en effet une certaine parenté entre Gilles de Rais et Tiffauges198, qui font preuve tous les deux des mêmes ambiguïtés corporelles et évolution régressive vers la bestialité. Suite à la mort injuste de Jeanne, Gilles sombre dans l’abîme et se livre aux plus noirs fantasmes de débauches corporelles : la souffrance, l’agonie, l’odeur de chair brûlée font partie de cette période, et Gilles sera brûlé lui-même à la fin du roman, comme Jeanne et comme ceux qu’il a brûlés. Par l’opposition entre la vie de Jeanne et celle de Gilles, entre sainteté et bestialité, le roman joue sur l’inversion, surtout sur l’inversion subie par Gilles. Ce processus d’inversion apparaît à travers l’élément significatif du feu qui oscille entre la vie et la mort, la sainteté et le diabolique. Par cette inversion, la descente aux enfers de Gilles, c’est-à-dire son abandon aux fantasmes corporels et bestiaux, semble justifiée, et les meurtres d’enfants sont rachetés par sa propre mort. Ainsi, chez Gilles, la thématique de la dimension corporelle est marquée par le sadisme : il va plus loin que Tiffauges dans la réalisation de ses fantasmes. Gilles sombre dans la corporalité sans pouvoir percevoir la lumière spirituelle, et ne trouve son salut ( ?) que dans la mort.
Notons la ressemblance entre ces deux personnages : la perception des enfants comme objet de désir, le plaisir excessif que chacun éprouve à chasser les enfants, le sacrifice des enfants perçu comme nécessaire à leur destin, et le sentiment de pitié et de plaisir mêlés dans les rituels de sacrifice, sont autant de points communs. La similitude des descriptions de la scène de la capture, par Tiffauges, de Lothar, l’enfant aux cheveux blancs et aux yeux mauves, d’une part, et celle de Gilles pourchassant un enfant fuyard, d’autre part, est frappante :
‘Il (Tiffauges) pressa Barbe-Bleue qui avait pris le trot, (...) Il rejoignit au petit galop la meute qui entourait le pied de l’arbre, et aboyait inextricablement en direction de ses grosse branches. Un enfant aux yeux mauves était accroupi dans la fourche de l’arbre, et se tenait des deux mains aux rameaux (RA, 468).’ ‘Gilles exaspéré par la déception se lance à sa poursuite avec un meute de chiens. Quelle ivresse de renouer avec ces plaisirs de jadis, mais cette fois pour courre une proie humaine ! Il y a eu d’ailleurs, comme dans une traque classique, débucher, rabat, forlonge, va-l’eau et finalement abois au pied d’un hêtre dans les branches duquel l’enfant s’est juché (GJ, 59). ’Ainsi, l’enfant devient l’objet du désir et du sacrifice. Les spectacles du massacre des innocents et de la chasse annoncentla phorie « noire », associée à la chair et à la mort.
L’attirance pour la chair conduit Tiffauges à un goût pour la chair morte. En soulevant un enfant en plein sommeil, Tiffauges remarque la densité et la lourdeur du poids de son corps endormi : «‘Mes grandes poupées moites et souples, je n’oublierai pas la qualité particulière de leur ’ ‘poids mort’ ‘ !’ (RA, 521)». Ici, nous remarquons que chez Tiffauges la liaison entre l’esprit et le corps est perçue par rapport au poids. La chair s’alourdit en l’absence d’esprit, et cette chair lourde signifie donc la mort de l’être. Cette liaison devient explicite à la mort d’Hellmut, un garçon dont la tête est arrachée par l’explosion du char. En veillant pendant la nuit auprès de ce corps décapité, Tiffauges perçoit sa densité extraordinaire de poids mort en l’absence de la tête, et établit une relation entre le corps et la tête :
‘J’ai toujours soupçonné la tête de n’être qu’un petit ballon gonflé d’esprit (spiritus, vent) qui soulève le corps, le tient en position verticale, et lui retire du même coup la plus grande partie de son poids. Par la tête, le corps est spiritualisé, désincarné, éludé. Décapité au contraire, il tombe sur le sol, soudain rendu à une incarnation formidable, doué d’une pesanteur inouïe (RA, 538- 539).’Selon Tiffauges, la tête garantit une personnalité et une présence d’esprit, qui, à son tour, rend la chair légère199. Ainsi, chez Tiffauges, l’esprit est perçu comme un élément corporel200 avec les jeux de mots étymologiques (spiritus, souffle, vent), et la relation entre le corps et l’esprit est liée au phénomène du poids : «‘J’affirme solennellement que ce corps sans tête pesait le triple ou le quadruple de son poids vif’ (RA, 539)». Avec la densité du poids mort, Tiffauges pressent que son extase phorique va conduire à l’Apocalypse. Nous verrons plus tard chez Ephraïm qu’une tête sans corps représente l’esprit, au contraire d’Hellmut.
Ainsi, l’ambiguïté de l’oralité et de la phorie qui oscillaient entre la vie et la mort, entre la fusion et la domination sont devenues le symbole du rapt et de l’Apocalypse en Allemagne, par l’abolition de la différence entre le monde réel et le monde imaginaire. La domination du corps sur l’esprit est explicite dans la fascination pour la chair qui conduit à la mort. Le salut de Tiffauges passera donc par la découverte de la présence de l’esprit. Le passage du corps à l’esprit est rendu possible par la figure du Roi des Aulnes et celle d’Ephraïm qui clôturent le roman.
Cette parenté entre ces deux romans a provoqué une interrogation chez Françoise Merllié : “écrit près de quinze ans après Le Roi des Aulnes, Gilles et Jeanne oblige à s’interroger à nouveau sur Tiffauges, et à remettre en question une évolution qui, dans l’élan du roman, semblait aller de soi : pourquoi Tiffauges n’est-il pas devenu un assassin à la mesure de Gilles de Rais, alors que son pouvoir dans le Napola lui en aurait laissé toute latitude ?” (in Michel Tournier, op, cit., p. 201) Tournier en donne l’explication, en appuyant sur le caractère « pervers polymorphe » de Tiffauges qui “assume une certaine innocence (VP, 122)”, contrairement au vrai pervers qui est enfermé dans “la pauvreté de l’unique geste tyranniquement stéréotypé qu’il s’oblige à accomplir”. Nous pensons qu’une explication peut se trouver dans le statut ambigu de l’enfant chez Tiffauges : l’enfant est à la fois l’objet du désir et l’idéal de moi qui permet d’atteindre une plénitude originelle. En ce sens, l’enfant ne constitue pas chez Tiffauges, un objet de « pédophilie » mais un objet « d’adoration », empêchant tout acte réel. Par ailleurs, pour Tiffauges, homme secondaire qui ressasse constamment le passé immémoriale, le fantasme est plus important que l’acte réel.
Cette réflexion a été déjà faite par Tiffauges lors de l’observation des jumeaux : “La personnalité qui est esprit pénètre la chair, la rend poreuse, légère, respirante, comme le levain spiritualise la pâte. Qu’elle s’efface, et aussitôt le lingot charnel retrouve sa pureté native et son poids brut (RA, 448)”.
Tiffauges a déjà joué avec le mot “esprit”, en y attribuant un aspect corporel : « esprit vient de spiritus dont le premier sens est souffle, vent(RA, 483)».