3-2 : La dimension spirituelle et l’accomplissement du destin.

La mort, qui permet l’ultime coïncidence avec soi-même où disparaissent tous les décalages entre moi rêvé et moi réel et toute distance entre bon moi et mauvais moi est la seule fin possible pour Tiffauges. Nous allons voir comment le roman présente sa mort comme une fin logique et sublimée qui donne l’impression d’une réconciliation. Cette mort est juxtaposée à la défaite des nazis qui, eux-mêmes, accomplissent leur destin.

Les divers signes qui ont provoqué un certain malaise chez Tiffauges dans sa démarche d’identification avec le nazisme deviennent très lourds et ne tarderont pas à s’opposer à sa profonde aspiration pour la phorie. Quant il voit Stefan de Kiel écraser les enfants, il est saisi par une haine violente contre cet homme à qui il obéissait jusqu’alors. Ainsi, une fêlure s’installe peu à peu dans son identification avec les bourreaux, et il est saisi pour la première fois par un sentiment de honte avec ses bottes des nazis, en voyant les prisonniers français libérés suite à l’écroulement du troisième Reich : «‘Il ouvrit la bouche pour les saluer, les interroger, mais une oppression qui ressemblait à de la honte lui nouait la gorge’ (RA, 530) ». 

Dans cette rencontre qui lui donne une possibilité de retour en France, Tiffauges se tourne définitivement vers l’Allemagne qui s’écroule et s’attache définitivement non pas aux nazis, mais à la terre de Prusse Orientale :

‘Il appartenait désormais à cette Prusse qui croulait autour de lui, mais il fut hanté jusqu’à son arrivée au château par l’image du Roi des Aulnes, immergé dans les marécages, protégé par une lourde nappe de limon, de toutes les attentes, celle des hommes et celle du temps (RA, 531).’

Ici devient très clair le lien entre la terre prussienne et Tiffauges. L’attirance de cette terre est concentrée dans la figure du Roi des Aulnes qui symbolise pour lui le retour au limon originel, la phorie bénigne et la mort. Cette image qui l’obsède depuis sa découverte se détache petit à petit de celle de Goethe (figure violente), et acquiert une nouvelle dimension à mesure que sa puissance grandit à la Napola. Etrangement, quand il parvient au zénith de son pouvoir de possession des enfants, comme il en a toujours rêvé, il est saisi soudain par une angoisse terrible :

‘ Que faire de ces enfants enfermés par moi dans le vase clos de Kaltenborn ? Je sais maintenant pourquoi le pouvoir absolu du tyran finit toujours par le rendre absolument fou (RA, 541).’

Avec cette réflexion, Tiffauges procède à un étrange retour vers son moi oublié qui aspire à la vocation phorique, autrement dit, à la fusion avec l’enfant par l’adoration. Tout se passe comme si la réalisation de son rêve lui faisait douter de la valeur même de celui-ci, comme si le mal absolu réveillait le bien en lui. Nous remarquons une fois encore l’usage caractéristique chez Tournier du mal qui est le moteur même de la conversion en bien. Ainsi, la figure du Roi des Aulnes permet à Tiffauges le passage du corps à l’esprit. Cette figure qui se présente comme une des ultimes images du roman aide Tiffauges à accomplir son destin : fusion avec l’enfant et avec la terre prussienne, terre-mère excellente. La mort est donc ressentie comme un accomplissement du destin et l’ultime identification avec le Roi des Aulnes donne à cette mort de Tiffauges un caractère d’immortalité.

La rencontre avec Ephraïm, enfant juif, marquera plus précisément encore la fin de l’identification de Tiffauges avec les nazis, ainsi que l’accomplissement du destin tiffaugéen. L’apparition de cet enfant, blessé et abandonné au milieu des dangers lors de l’évacuation des nazis à l’arrivée de l’armée russe, semble annoncer la fin du récit en raison de son caractère centripète qui ramène à lui toutes les figures présentées dans le roman. Tout d’abord, Ephraïm ressemble étrangement à l’enfant découvert à côté du Roi des Aulnes, dans les tourbières : «‘C’était un petit visage émacié, puéril et triste auquel un bonnet formé de trois pièces de tissu grossièrement cousues donnait un air de prisonnier, de bagnard même ’(RA, 296)». Comme l’enfant des tourbières dont il ne reste que la tête, Ephraïm est incroyablement léger «‘comme s’il n’y avait rien dans le ballot de tissus grossiers d’où sortait sa tête ’(RA, 551)». Toute son apparence suggère une similitude frappante avec l’enfant qui accompagne la «messagère de la nuit des temps» et révèle par là sa différence radicale des enfants de la Napola, sélectionnés pour la pureté de la race germanique. Par ailleurs, cet enfant qui semble constitué simplement d’une tête, c’est-à-dire d’un esprit, est une véritable antithèse des enfants de Kaltenborn et de Tiffauges qui exaltent la puissance du corps.

Par cette incarnation de l’esprit, la scène finale de la phorie qu’il forme avec Tiffauges peut être interprétée comme une réconciliation de la tension de l’âme et du corps. En réalisant la position verticale -monté sur les épaules- avec Tiffauges, Ephraïm devient sa véritable tête, et par là rend à ce dernier son statut initial : un géant tout en corps qui obéit docilement à l’esprit. L’assimilation de Tiffauges à «Béhémoth201«, monstre de chaos et de force physique, accentue encore cette union entre la tête et le corps. Car l’enfant assure parfaitement la maîtrise de ce corps qui s’apprêter à tuer un S.S. qui les avait surpris. En devenant ainsi un simple corps soumis à l’esprit, Tiffauges peut retourner à son état originel, et c’est pourquoi l’image de Béhémoth se mêle immédiatement à celle du Roi des Aulnes, suggérant la valeur du retour à l’origine : «‘l’image du Roi des Aulnes couché dans le secret des roseaux et des marécages’ (RA, 567-568)».

Par cette force d’esprit, Ephraïm est révélateur de la vérité. Cet enfant qui porte un nom biblique -Ephraïm est le fils de Joseph, petit fils de Jacob, il exerce le pouvoir prophétique qui le promeut comme le sauveur de la nation Israël- dissipe les malentendus et l’aveuglement de Tiffauges sur la Prusse Orientale : il lui révèle qu’Auschwitz, autrement appelé «l’Anus Mundi», est le lieu de toutes les souffrances et de la mort des Juifs, le «Canada» n’est autre que cette face grimaçante de la mort, et que la salle de douche est une chambre à gaz déguisée. Face à cette vérité apocalyptique, Tiffauges ressent l’écroulement de son monde rêvé :

‘Abreuvé d’horreur, Tiffauges voyait ainsi s’édifier impitoyablement, à travers les longues confessions d’Ephraïm, une Cité infernale qui répondait pierre par pierre à la Cité phorique dont il avait rêvé à Kaltenborn. Le Canada, le tissage des cheveux, les appels, les chiens dobermans, les recherches sur la gémellité et les densités atmosphériques, et surtout, surtout les fausses salles de douche, toutes ses inventions, toutes ses découvertes se reflétaient dans l’horrible miroir, inversées et portées à une incandescence d’enfer (RA, 560).’

L’horreur de Tiffauges augmente encore quand il découvre que les principales victimes des nazis étaient des races nomades comme lui : ‘«Juifs et gitans, peuples errants, fils d’Abel, ces frères dont il se sentait solidaire par le coeur et par l’âme, tombaient en masse à Auschwitz sous le coup d’un Caïn botté, casqué et scientifiquement organisé ’(RA, 560)». Il comprend alors qu’il se détruisait lui-même, en s’identifiant au nazisme, en réalisant son désir de puissance et de phorie ; il été lui-même «un Caïn botté» qui exterminait sa propre race nomade. C’est pourquoi il sent clairement que la fin du nazisme va de pair avec sa propre fin, puisque le nazisme était l’épanouissement de sa partie ogresque : «‘La déduction tiffaugéenne des camps de la mort était achevée’ (RA, 560)».

Tiffauges, déchiré par son identification simultanée à la victime et au bourreau, ce qui illustre la dualité de son être, trouve la paix dans la mort, en faisant coïncider son aspiration pour Thanatos et pour Eros. Quand il s’enfonce de plus en plus dans les marécages, en fuyant l’écroulement du monde, les flammes et la nuit. Dans cet anéantissement total de la vie, Tiffauges réalise l’astrophorie longtemps rêvée qui consiste, comme Atlas, à porter «une étoile»:

‘A mesure que ses pieds s’enfonçaient davantage dans la landèche gorgée d’eau, il sentait l’enfant --si mince, si diaphane pourtant-- peser sur lui comme une masse de plomb. (...). Il devait maintenant faire un effort surhumain pour vaincre la résistance gluante qui lui broyait le ventre, la poitrine, mais il persévérait, sachant que tout était bien ainsi. Quand il leva pour la dernière fois la tête vers Ephraïm, il ne vit qu’une étoile d’or à six branches qui tournait lentement dans le ciel noir (RA,580-581).’

Cette fin du roman, qui dégage une forte puissance symbolique et émotionnelle, synthétise les principales images présentées : d’abord, la scène initiale de la phorie nestorienne qui préfigure le destin de Tiffauges, ensuite, la superposition de la figure de Saint Christophe avec Christ, qui suggère la conversion du mal en bien, et enfin, le retour à la terre dont le Roi des Aulnes était le symbole. Ainsi, toutes les figures symboliques qui tissaient le destin de Tiffauges se retrouvent dans cette mort qui réunit finalement alpha (Eros)et oméga (Thanatos), âme et corps, victime et bourreau. L’ultime phorie de Tiffauges semble faire l’éloge de ce corps qui a enfin retrouvé sa juste place dans la terre. Car avec l’enfouissement, le corps de Tiffauges fusionne avec la terre et permet par là l’élévation d’Ephraïm. Avec cette mort, Tiffauges semble faire coïncider son destin avec les mythes qui le prophétisaient sans cesse.

Cependant, cette apothéose finale qui propose la réconciliation du corps et de l’esprit, de la vie et de la mort, ne semble pas résoudre la problématique du fantasme maternel. Le retour à la terre que symbolise sa fin montre l’irrésolution de l’affectivité féminine et corporelle chez Tiffauges, d’autant plus que sa mort ressemble à une fuite de la réalité. Car quand Ephraïm dévoile la réalité ogresque de l’entreprise nazie qui est, en fait, la propre réalité de Tiffauges, celui-ci se réfugie derrière la figure du Roi des Aulnes, ultime image qui lui reste, et choisit de mourir plutôt que d’accepter la réalité. Cette fuite volontaire et la persistance de ce narcissisme primaire dans la mort, rend son sacrifice ambigu, puisqu’il est l’unique moyen pour Tiffauges de rejoindre le mythe fabriqué par (et pour) son destin.

Cette réflexion sur la relation entre corps et âme se développe dans Gaspard, Melchior et Balthazar, où elle est liée aux deux problématiques essentielles qui composent le roman : la quête d’une réconciliation entre représentation du corps humain (image) et représentation de l’esprit divin (ressemblance), et la quête d’une nourriture qui répare l’unité brisée de la parole originaire.

Notes
201.

Ce monstre marin revient encore sous la plume de Tournier dans “Le bain et la douche” (Le miroir des idées) pour illustrer l’attitude régressive des baigneurs. La répétition de ladescription de cet animal dans les deux textes ( Le miroir des idées, p. 44, Le Roi des Aulnes, p. 567) montre la fascination de l’auteurpour cette figure originelle et régressive qui “vit dans le secret des marécages, couvert par l’ombre des saules. Il se couche au milieu des lotus et des roseaux”.