4 :L’analyse de Gaspard, Melchior et Balthazar.

Le sixième livre de Tournier, Gaspard, Melchior et Balthazar, qui raconte les voyages et les quêtes des Rois Mages, nous semble être une « oeuvre résumée », ou de « synthèse » qui conclut les oeuvres antérieures de Tournier. Ce caractère de « résumé » apparaît surtout aux niveaux de la thématique et de la structure, qui reprennent toutes les oppositions élaborées dans les oeuvres précédentes : fusion / séparation, univers féminin / univers masculin, corporalité / spiritualité, éternité / temporalité. Les structures des mythes originaires du paradis perdu et de la Chute restent omniprésentes dans ce roman qui recherche un moyen de réconcilier ces oppositions causées par l’unité brisée avec l’origine. Deux voies sont proposées à cet effet : la voie artistique qui sublime la vie humaine concrète, et la voie sacrificielle qui sublime l’aspect oral concret. La sublimation de l’aspect corporel qui caractérise ces deux voies indique clairement une évolution de l’oeuvre qui se détache du fantasme de fusion avec l’origine, et par là conclut, en quelque sorte, la quête et les problématiques des livres antérieurs.

L’image d’une « oeuvre synthétisée » apparaît aussi dans la structure de quête et oppositionnelle du récit qui reprend les caractéristiques de l’écriture tourniérienne. D’abord, le récit s’articule autour des questions posées par les trois personnages, qui sont d’ordre existentiel : amour, art et pouvoir. La quête de la Vérité par le voyage révèle ici la structure mythique de la quête, commune à la métaphysique, et chaque quête trouve sa parfaite antithèse dans la personne d’Hérode qui propose des solutions négatives aux questions soulevées. Face à ce modèle terrestre, l’Enfant Jésus forme un modèle céleste qui transcende toutes les questions et change le sens de la vie de chaque personnage. A cette structure dialectique qui correspond tellement bien à la thématique de l’oeuvre s’ajoute une nouvelle histoire, celle d’un quatrième roi mage, qui rassemble encore une fois l’essentiel de la thématique développée non seulement dans Gaspard, Melchior et Balthazar, mais dans toutes les oeuvres antérieures de Tournier. Cette structure emboîtée qui rappelle les « poupées gigognes », crée la densité et la redondance, en reliant entre eux tous les personnages et tous les thèmes tourniériens que nous avons analysés.

Ce récit contient également une diversité d’écritures qui marque un tournant décisif dans l’ensemble des oeuvres de Tournier. Comme le suggère le titre, Gaspard, Melchior et Balthazar est un récit fragmenté, comprenant trois histoires différentes, chacune racontée par un des trois personnages. Outre les récits de trois rois, le roman est composé par l’histoire du prince Taor, d’Hérode, du boeuf et de l’âne. Ce morcellement du récit qui mêle plusieurs voix différentes -déjà apparu dans Les Météores- et plusieurs événements disparates sans nécessité thématique profonde, accentue le sentiment de fragmentation qui va se développer dans les oeuvres ultérieures.

Ainsi, Gaspard, Melchior et Balthazar nous semble être une oeuvre décisive qui rassemble les principales problématiques des premiers romans et en même temps s’ouvre vers une nouvelle esthétique de l’écriture tourniérienne qui s’épanouira dans les récits courts et dans les contes. Ces quelques points de repères ainsi soulevés, nous examinerons les quêtes des personnages ainsi que les mythes sous-jacents qui les animent secrètement. Ensuite, nous analyserons la superposition de tous les personnages tourniériens dans l’aventure de Taor, ce qui constitue la clé de voûte de l’évolution de l’oeuvre. Nous terminerons notre analyse par l’examen des images de la résolution des contraires obtenues dans l’art visuel et dans l’art créatif des paroles, ce qui va révéler l’aspiration profonde de l’auteur et de son oeuvre romanesque qui se conjugue avec le mythe.