La première histoire est celle de Gaspard, roi de Méroé. Epris éperdument de sa très belle esclave blonde, Biltine, qui le repousse, Gaspard en attribue la cause à sa négritude. La première phrase qui ouvre le récit «Je suis noir, mais je suis roi»202 illustre parfaitement cette problématique. Face à la blondeur de Biltine, le roi noir prend conscience de sa négritude et cette différence devient la structure oppositionnelle qui va agencer son histoire. Gaspard réagit d’abord par la haine de soi. Bientôt, il se déteste, se juge grossier, bestial devant la beauté éclatante de blondeur de Biltine. Cela conduit Gaspard à se comparer à « Satan qui pleure devant la beauté du monde » :
‘Disons-le, je prenais en haine ma négritude. Et c’est alors que me vient la phrase du sage à la fleur de lys : « Cette musique déchirante, c’est Satan qui pleure devant la beauté du monde .» Le pauvre nègre, que j’avais conscience d’être, pleurait devant la beauté d’une Blanche. L’amour avait réussi à me faire trahir mon peuple du fond du coeur (GMB, 22).’Son amour non partagé pour Biltine prend une tournure plus inquiétante dans l’épisode de l’encens brûlé lors de leur festin nocturne. Par son caractère sacré, l’encens crée une «‘atmosphère de culte et de religiosité’ (GMB, 29)», donnant à l’amour de Gaspard pour Biltine une signification plus sacrée : ‘«idolâtrer, adorer, adoration’ (GMB, 29)» . Dès lors, l’amour de Gaspard dépasse le désir du corps réel de Biltine et aspire à un sentiment plus profond et plus large : «‘C’était un long cri silencieux qui ne voulait pas finir en moi203, un appel vers autre chose, un élan vers un autre horizon’ (GMB, 29)». Quand éclate la trahison de Biltine avec le prétendu frère qu’il a lui-même accueilli, Gaspard ressent une blessure plus causée par sa propre aspiration trahie que par la trahison réelle de Biltine. C’est alors que survient la comète, étoile aux cheveux d’or. Tout d’abord, Gaspard fait le lien entre l’astre aux cheveux dorées et la blondeur de Biltine, mais son astrologue Barka Mäi suggère une autre signification qui l’incite au voyage, sur les traces de cette comète d’or : «‘C’est peut être Biltine. Mais c’est peut-être en même temps quelqu’un d’autre, car il n’y a pas qu’une blondeur sur la terre’ (GMB, 34)».
Le caractère de quête du voyage de Gaspard pour soigner sa blessure narcissique est renfoncé par la comète, symbole de lumière et d’illumination. Ce voyage est jalonné par trois événements précédant sa rencontre avec l’Enfant Jésus, et se rapportant à sa préoccupation. Le premier a lieu pendant les premiers jours. En se promenant seul, Gaspard découvre un petit puits qui reflète sa propre image. Comme s’il voulait se fondre dans son reflet, il s’enfonce jusqu’au fond du puits en retirant tous ses habits, et quand l’eau monte jusqu’à ses yeux, il voit une première étoile, et entend une musique céleste qui enveloppe la terre et le ciel :
‘Je me penchai et vis mon reflet trembler sur un miroir noir. La tentation était trop forte. Je retirai tous mes vêtements, et empruntant le tronc de palmier, je descendis jusqu’au fond du puits. L’eau me montait à la ceinture, et je sentais contre mes chevilles les frais remous d’une source invisible. (...) Au-dessus de ma tête, je voyais le trou rond de l’orifice, un disque de ciel phosphorescent où clignotait une première étoile. Un souffle de vent passa sur le puits, et j’entendis la colonne d’air qui le remplissait ronfler comme dans le tuyau d’une flûte gigantesque, musique douce et profonde que faisaient ensemble la terre et le vent nocturne, et que je venais de surprendre par une inconcevable indiscrétion (GMB, 37).’Cette scène qui mêle le narcissisme et la fusion avec l’élément cosmique204 annonce la réconciliation ultérieure de Gaspard avec son corps grâce à une expérience mythique qui le fait sortir de la fixation corporelle.
Le deuxième événement se déroule au cours de la traversée du Nil. Ne supportant pas la foule, surtout les têtes blondes, Gaspard se réfugie dans l’image de deux colosses qui veillent sur la nécropole d’Aménophis. Alors qu’il veille sur les colosses, Gaspard perd connaissance et est réveillé par un étrange vagissement de bébé. Le souvenir d’une légende de Memnon surgit en lui pour expliquer cet étrange phénomène. La légende raconte que Memnon, fils d’Aurore et de Tithon, a été tué par Achille pendant la guerre de Troie. Depuis, «‘chaque matin, Aurore couvre de larmes de rosée et de rayons affectueux la statue de son fils, et le colosse prend vie et chante de douceur sous les chaudes caresse de sa mère (’GMB, 41)». Le souvenir de cette légende suggère nettement un autre aspect de l’amour, amour maternel qui s’élève du chagrin par sa grandeur et par l’effort de sublimation :
‘Pour la deuxième fois, je découvrais que la grandeur est le seul vrai remède de l’amour malheureux. (...). Et ce matin, je voyais la douleur d’une mère élevée à une hauteur sublime, j’entendais les épanchements filiaux du soleil levant et du colosse de pierre à voix de bébé (GMB, 41).’Cette sublimation de l’amour maternel répare le caractère possessif du modèle maternel dans les oeuvres antérieures, et annonce la réponse que recevra Gaspard avec la rencontre avec l’Enfant Jésus.
Le troisième événement se produit à Hébron, ville proche de Jérusalem. Le texte raconte qu’Hébron est la ville la plus ancienne du monde où se réfugièrent Adam et Eve après avoir été chassés du Paradis. De surcroît, c’est l’endroit où Yahvé a modelé le premier homme. Dans cette ville, Gaspard rencontre Balthazar et tous les deux se rendent à la grotte de Macpela qui abrite les tombes d’Adam, d’Eve, d’Abraham, de Sara, d’Isaac. A la différence de Balthazar qui semble fort ému en visitant la tombe d’Adam, Gaspard se sent très distant de ces noms légendaires et se préoccupe plutôt de la question de la couleur d’Adam. Car si Adam a été créé à partir de la terre d’Hébron qui est brune, rouge et ocre, n’est-il pas possible qu’Adam soit noir comme lui ? A cette question, Balthazar répond une parole mystérieuse qui a une portée immense pour Gaspard : ‘«Qui sait ? si le sens de notre voyage n’est pas dans une exaltation de la négritude ?’ (GMB, 49)»
Avec cette suggestion, la quête de l’amour devient pour Gaspard la quête de la réconciliation avec soi-même. Ces deux quêtes trouveront chacune une réponse positive avec la Nativité. Longtemps plus tard, lors de la rencontre des quatre rois, Gaspard raconte sa découverte à Bethléem. D’abord, il souligne l’épisode de l’encens qui lui a révélé son véritable malheur qui s’est trouvé finalement en lui-même : «‘En vérité, j’avais au coeur un grand amour (...) (qui) aspirait à s’épanouir en adoration. J’ai souffert aussi longtemps que je n’ai pas pu adorer’ (GMB, 218)». Ce besoin d’adoration inassouvi avec Biltine trouve sa juste place avec l’Enfant Jésus qui ne provoque pas la négation de soi, mais qui lui apprend que l’adoration est dans le partage et dans la communication totale de deux êtres. En signe de cette adoration, Gaspard fait cadeau du coffret d’encens à l’Enfant, qui, à son tour, lui adresse un sourire et tend les bras. Dans ce geste qui marque l’acceptation et la réciprocité de l’amour, Gaspard trouve la réponse à sa quête :
‘J’ai connu alors ce qu’était la rencontre totale de l’amant et de l’aimé, cette vénération tremblante, cet hymne jubilant, cette fascination émerveillée (GMB, 219).’
Un peu plus loin, il évoque la première leçon d’amour qui se trouve dans le plaisir que nous donne le plaisir de l’autre (GMB, 221). Cette formule d’amour rappelle fortement l’esthétique de second degré d’Alexandre, « la proie de la proie ».Alors qu’Alexandre donne une valeur suprême à la copie, et même à la copie de la copie, dans la mesure où le premier objet (ou proie) sert simplement à augmenter le désir pour sa copie, Gaspard trouve son bonheur dans la joie de l’autre : «‘La joie qui naît en moi du spectacle de sa joie, le bonheur que j’éprouve à le savoir heureux. Plaisir du plaisir, joie de la joie, bonheur du bonheur, c’est cela l’amour’ (GMB, 221)».
La quête de la réconciliation avec soi-même se développe plus fantastiquement à partir de la rencontre avec Jésus noir. Gaspard dit que le bébé dans la crèche était noir comme lui, malgré des parents blancs. Il explique que cette transformation de la couleur de peau constitue une image exemplaire de l’amour, car :
‘L’enfant de la Crèche devenu noir pour mieux accueillir Gaspard, le roi mage africain. Il y a là plus que dans tous les contes d’amour que je sache. Cette image exemplaire nous recommande de nous faire semblable à ceux que nous aimons, de voir avec leurs yeux, de parler leur langue maternelle, de les respecter, mot qui signifie originellement regarder deux fois. C’est ainsi qu’a lieu l’élévation du plaisir, de la joie et du bonheur à cette puissance supérieure qui a nom : amour (GMB, 220-221). ’
Ainsi, l’amour de Gaspard surmonte l’enfermement narcissique205 et devient l’expression du dépassement de soi par l’effort de la sublimation. Par là, il répare le rêve narcissique de Robinson, de Tiffauges et d’Alexandre ainsi que la sublimation narcissique de Paul.
Cette phrase qui annonce le problème de Gaspard trouve sa résonance dans la phrase de Melchior, “Je suis roi, mais je suis pauvre”. L’opposition et l’inversion qui forment ces phrases et leur rôle d’annonciateur du destin des personnages illustrent une fois encore le jeu ingénieux de l’écriture tourniérienne.
Signalons la répétition du thème du cri silencieux qui accompagne le destin de Tiffauges, de ses débuts à Saint Christophe (RA, 47) à sa fin à Kaltenborn (RA, 574-575). Le cri silencieux de Tiffauges qui est très lié à sa pulsion de mort, est inversé chez Balthazar comme un espoir vers un élan mystique.
Cette scène rappelle fortement la musique éolienne de Vendredi ou les limbes du Pacifique.
Nous retrouvons l’importance, dans le monde tourniérien, du regard qui déclenche le processus de la réconciliation avec soi.