L’histoire de Balthazar commence à partir de sa rencontre avec Gaspard à Hébron. Lors de la visite de la grotte de Macpela, Balthazar expose l’essentiel de sa préoccupation qui est une réflexion esthétique et intellectuelle sur le mythe d’Adam :
‘On ne saurait trop méditer les premières lignes de la Genèse, dit-il. Dieu fit l’homme à son image et à sa ressemblance. Pourquoi ces deux mots ? Quelle différence y a-t-il entre l’image et la ressemblance ? C’est sans doute que la ressemblance comprend tout être- corps et âme- tandis que l’image n’est qu’un masque superficiel et peut être trompeur. Aussi longtemps que l’homme demeura tel que Dieu l’avait fait, son âme divine transverbéra son masque de chair, de telle sorte qu’il était pur et simple comme un lingot d’or. Alors l’image et la ressemblance proclamaient ensemble une seule et même attestation d’origine. Mais dès que l’homme désobéissant eut péché, dès qu’il chercha par des mensonges à échapper à la sévérité de Dieu, sa ressemblance avec son créateur disparut, et il ne resta que son visage, petite image trompeuse, rappelant comme malgré elle, une origine lointaine, reniée, bafouée, mais non pas effacée. On conçoit donc la malédiction qui frappe la figuration de l’homme par la peinture ou la sculpture : ces arts se font les complices d’une imposture en célébrant et en répandant une image sans ressemblance. Enflammé d’un zèle fanatique, le clergé persécute les arts figuratifs et saccage les oeuvres, même les plus sublimes du génie humain. Quand on l’interroge, il répond qu’il en sera ainsi aussi longtemps que l’image recouvrira une dissemblance profonde et secrète. Peut-être un jour, l’homme déchu sera-t-il racheté et régénéré par un héros ou par un sauveur. Alors sa ressemblance restaurée justifiera son image, et les artistes peintres, sculpteurs et dessinateurs pourront exercer leur art qui aura recouvré sa dimension sacrée... (GMB, 47-48)’Cette longue phrase résume toutes les questions qui ont formé la vie de Balthazar, roi de Nippur. Dès son enfance, il est pris par une passion pour la beauté qui l’a mis en face de deux difficultés : un âpre contraste avec ses ancêtres à l’égard de l’objet de beauté, et le conflit avec la religion de son pays qui condamne toute représentation figurative. Le conflit entre Balthazar et son grand père apparaît comme une opposition entre matériel et spirituel. Son grand père accumule les pierres précieuses, en n’y trouvant qu’un symbole de matérialité, alors que Balthazar les contemple pour satisfaire son goût de la beauté et de l’imagination. Le contraste entre le symbole et l’imagination, le matériel et le spirituel s’établit malgré leur attitude commune de collectionneur. Son père accomplit la matérialisation de la beauté quand il abandonne les pierres précieuses pour des pièces d’or qui sont remplacées finalement par des abaques. Désormais, le monde sensible et imaginaire de Balthazar n’a plus de support dans son palais où règne la valeur suprême du matériel.
Le conflit avec la tradition juive qui interdit la figuration apparaît dès l’épisode du papillon qui marque profondément la vie de Balthazar. Encore enfant, Balthazar est séduit par de beaux papillons qui incarnaient à ses yeux la beauté pure et décide de mener une expédition sur leur trace. Arrivé à la ferme de Maalek où se reposent les papillons, Balthazar est initié à la passionnante métamorphose de la chrysalide en papillon206, notamment aux immenses efforts déployés pour devenir le corps simplifié et liquéfié du cocon qui n’est qu’une bouillie farineuse. C’est cette simplification à l’extrême qui annonce la merveilleuse transformation d’une chenille en papillon207. Lors de cette visite, Balthazar reçoit deux cadeaux de Maalek, un bloc de myrrhe, symbole de la pérennité de la temporalité par son usage dans l’embaumement, et un papillon, Chevalier Portenseigne, qui, enchâssé dans un bloc de béryl rose, semble reproduire le portrait de Balthazar. Ces deux objets auront une grande importance pour Balthazar et pour sa quête ultérieure. D’abord, le bloc de myrrhe représente l’immortalité de la beauté corporelle et symbolise sa quête esthétique qui «‘embellit et ennoblit notre existence, et au premier chef la représentation de la vie qui nous invite à nous hausser au-dessus de nous-mêmes’ (GMB, 58)». Et le papillon qui porte son imagesymbolise son narcissisme et par là constitue la clé de sa quête de la sublimation narcissique par l’art.
Cet amour pour l’image qui peut représenter la vie quotidienne est justement interdit dans son pays où règne la loi mosaïque qui a horreur de l’idolâtrie. Considérant Chevalier Portenseigne comme une tentative d’autodivinisation, le clergé détruit l’insecte à l’insu de Balthazar, ce qui marque leur premier conflit. Dans cette situation, le voyage en Grèce lui est salutaire, car le modèle grec du polythéisme permet l’épanouissement de l’art figuratif. Cependant, les deux voyages en Grèce vont préciser deux conceptions différentes de l’art et la limite du modèle grec. D’abord, adolescent, Balthazar est émerveillé par sa première découverte de l’art hellénique qui traite des dieux et des héros. Mais, à mesure que le temps passe, il reconnaît les limites de l’art grec et le lien étroit qui «‘unit l’art plastique et le polythéisme’ (GMB, 69)». Contrairement au monothéisme de son pays qui refuse l’art figuratif par peur d’idolâtrer l’image, le polythéisme grec supprime l’alternative profane-sacré par l’ignorance du profane et l’art est saturé de représentations divines, ne laissant aucune place pour l’humain. Cette préférence des dieux à la réalité humble de l’homme se heurte à l’esthétique de Balthazar qui cherche la représentation de la vie quotidienne :
‘Certes, j’ai continué à vénérer la Grèce lointaine du fond de mon palais de Nippur, mais j’ai reconnu les limites de son art sublime. Car il n’est ni bon, ni juste, ni vrai d’enfermer l’art dans un olympe dont l’homme concret est exclu. L’expérience la plus quotidienne et la plus brûlante, c’est pour moi la découverte d’une beauté fulgurante dans la silhouette d’une humble servante, le visage d’un mendiant ou le geste d’un petit enfant. Cette beauté cachée dans le quotidien, l’art grec ne veut pas la voir, lui qui ne connaît que Zeus, Phébus ou Diane (GMB, 69-70).’
Lors de son deuxième voyage en Grèce, Balthazar voit parfaitement le décalage insurmontable existant entre l’homme réel et l’art sublime de ce pays. Car aussi civilisés qu’ils soient, les hommes se révèlent «‘le coeur sec, l’esprit superficiel et l’imagination stérile’ (GMB, 78)» et n’ont guère de rapport avec l’image sublime. Balthazar conclut amèrement que l’image qu’il avait emportée de son premier voyage n’était «‘qu’un masque sans visage qui flottait sur le vide’ (GMB, 79)».
Sa préoccupation esthétique qui veut trouver un moyen de réconciliation entre l’art des dieux grecs et l’art humain, autrement dit une réconciliation entre image éternelle et image éphémère, entre l’âme et le corps, est liée à son narcissisme. Elle est reflétée dans sa vie conjugale. Epris d’abord d’un portrait qui représente une jeune femme qui lui ressemble208, il se marie avec la personne du portrait, Malvina. De sa femme réelle, il apprécie en fait la ressemblance qu’elle présente avec ce portrait. C’est pourquoi il ne supporte pas la dissemblance croissante au fil du temps entre le portrait et sa femme, et répudie tous les deux lorsqu’il s’aperçoit que l’image de sa fille reflétée par le miroir ressemble au portrait lui-même. Ainsi, le «portrait-miroir» remplace le papillon «Chevalier Portenseigne». Cela nous permet de lier les deux préoccupations de Balthazar : la justification de l’art figuratif et de son narcissisme grâce à une oeuvre d’art.
Le voyage en Grèce et le vieillissement de sa femme par rapport au portrait lui fournissent l’occasion de formuler sa préoccupation en terme de temporalité :
‘En vérité, toute ma vie se joue entre ces deux termes : le temps et l’éternité. Car c’est l’éternité que j’ai trouvée en Grèce, incarnée par une tribu divine, immobile et pleine de grâce, sous le soleil, lui-même statue du dieu Apollon. Mon mariage m’a replongé dans l’épaisseur de la durée, où tout est vieillissement et altération. (...) je sais maintenant que je ne retrouverai la lumière et le repos que le jour où je verrai se fondre dans la même image l’éphémère et bouleversante vérité humaine et la divine grandeur de l’éternité (GMB, 76).’Cette conception de deux temps et l’effort de Balthazar pour les réconcilier résument une entreprise importante de l’oeuvre de Tournier : Robinson qui veut atteindre le temps éternel en suivant la loi du soleil avec Vendredi-jumeau, Tiffauges qui réclame son appartenance à l’Etre, Paul qui aspire au temps éternel des astres, sont autant de tentatives pour concilier le temps linéaire de l’homme avec l’éternité divine. Pour trouver le support de sa quête, Balthazar se tourne vers la Bible pour réfléchir à la cause de la rupture entre le divin et l’humain, ce qui a conduit d’ailleurs à la condamnation de l’image. Il trouve d’abord la trace du Dieu autoportraitiste dans la création de l’homme, puisqu’il a créé l’homme à son image. Cela accentue encore son incompréhension du caractère maléfique attribué à l’image par le peuple sémite :
‘Quelque chose d’incompréhensible s’est produit, une rupture, une catastrophe, et la Bible qui s’était ouverte sur un Dieu portraitiste et autoportraitiste, n’a cessé soudain de poursuivre les faiseurs d’images de sa malédiction (GMB, 70).’Il comprend plus tard que la rupture et l’interdiction de l’image viennent avec la Chute qui provoque une scission entre l’image et la ressemblance.
‘Lorsqu’il est écrit que Dieu fit l’homme à son image et à sa ressemblance, j’ai bien compris qu’il ne s’agissait pas d’une vaine redondance verbale, mais que ces deux mots indiquaient – comme en pointillé- la ligne d’une déchirure possible, menaçante, fatale, qui se produisit en effet après le péché. Adam et Eve ayant désobéi, leur ressemblance profonde avec Dieu fut abolie, mais ils n’en conservèrent pas moins comme un vestige, un visage et une chair qui demeuraient le reflet indélébile de la réalité divine. Dès lors une malédiction pesa sur cette image menteuse que l’homme déchu promène avec lui (GMB, 211-212). ’Dans cette réflexion, nous remarquons la présence prédominante du mythe fondamental du Paradis et de la Chute, autrement dit de la fusion et de la séparation. Ce qui est souligné, c’est l’union originaire entre l’image et la ressemblance qui peut se traduire comme une union entre le corps et l’âme, alors que la Chute reflète la séparation de ces éléments. Dès lors, la tentative de Balthazar pour réconcilier l’image et la ressemblance prend une valeur plus large qui vise à rétablir l’unité brisée entre éternité et humanité, entre âme et corps.
Malgré ses efforts, Balthazar n’arrive pas à résoudre cette contradiction et se contente de la chasse aux objets d’art209. Il forme un groupe de jeunes nobles, les «Narcisses», et part avec eux pour réquisitionner des oeuvres d’art afin d’édifier le musée «Balthazareum». Celui-ci s’enrichit de jour en jour par de nouvelles collections. Balthazar se réjouit en voyant le goût artistique se développe chez ses Narcisses, surtout Assour qui est pour lui une sorte de double, car ce jeune adolescent manifeste la même recherche esthétique, en voulant réconcilier l’art hiératique et l’art quotidien. Sa vie ainsi entièrement consacrée à la collection des oeuvres d’art et à leur recherche, le conflit ancien avec les religieux éclate. La mise à sac du Balthazareum, qui semble répéter la destruction de son papillon Chevalier Portenseigne, le blesse à mort. A ce moment précis, la comète apparaît. D’abord, par provocation, Balthazar la lie à son papillon, déclarant qu’elle est porteuse d’une révolution bienfaisante, et finit par croire à sa propre interprétation. Ainsi, il part sur les traces de la comète, espérant qu’il trouvera enfin la solution à son problème.
Plus tard, il raconte à Taor ce qu’il a trouvé à Bethléem, dans l’étable de l’Enfant Jésus. Il voit dans la paille un petit enfant qui incarne d’abord la réalité la plus humble de l’homme, mais qui exprime à la fois la divinité la plus lumineuse :
‘L’enfant lui-même, un dieu incarné au plus épais de la pauvre humanité, et une colonne de lumière traversait la toiture de chaume de ce misérable abri. Tout cela avait un sens profond pour moi, c’était la réponse à la question de toute ma vie, et cette réponse consistait dans l’impossible mariage de contraires inconciliables (GMB, 212). ’Ce mariage miraculeux est vu non seulement chez Balthazar, mais aussi chez Assour. Balthazar rapporte la réaction du jeune artiste qui semble «transfiguré» par le miracle de l’étable :
‘Le simple geste d’une mère jeune et pauvre, penchée sur son nouveau né, élevé soudain à la puissance divine. La vie quotidienne la plus humble -ces bêtes, ces outils, ce fenil- baignée d’éternité par un rayon tombé du ciel... (GMB, 213)’Par cette réconciliation de l’image et de la ressemblance, Balthazar entrevoit la naissance d’un art nouveau qui peut enfin sauver l’image, «‘le visage, le corps de l’homme peuvent être célébrés sans idolâtrie ’(GMB, 213)». Ainsi, il s’est agenouillé pour adorer la chair «‘visible, tangible, bruissante, odorante- transfigurée par l’esprit ’(GMB, 213)» de l’Enfant Jésus, celui qui permet justement de réaliser l’art de la chair dont il a longtemps rêvé : «‘car il n’y a d’art que de chair. Il n’y a de beauté que pour l’oeil, l’oreille et la main (’GMB, 213)». L’importance accordée à la dimension corporelle rappelle le discours de Thomas Koussek qui, dans Les Météores, souligne l’importance de la substance humaine pour l’accomplissement spirituel :
‘Je reste chrétien, bien que converti sans réserve à l’Esprit, afin que le souffle sacré ne balaie pas les horizons sans s’être auparavant chargé de semences et d’humeurs en traversant le corps du Bien-Aimé. L’Esprit avant de devenir lumière doit se faire chaleur. Alors il atteint son plus haut degré de rayonnement et de pénétration (M, 161).’
Ainsi, la chair trouve sa juste place, prend une valeur positive, par là résout la problématique de l’oeuvre antérieure, surtout l’univers non sublimé de Tiffauges. Mais la sublimation de l’aspect corporel, qui répare l’abandon aveugle aux fantasmes ogresques du Roi des Aulnes et de Gilles et Jeanne, se limite au domaine de la vue et du toucher, comme le souligne Balthazar : «‘Il n’y a de beauté que pour l’oeil, l’oreille ou la main’ (GMB, 213)». L’ambiguïté de l’oralité de Tiffauges reste encore problématique pour l’art figuratif. Nous verrons que le récit de Taor va se charger de résoudre l’oralité exclusivement corporelle de Tiffauges par le processus de la sublimation.
Cette réhabilitation du sens, bien que partielle, souligne l’importance d’un élément nouveau dans les textes de Tournier. Il s’agit de l’art et du rôle de l’artiste qui sublime le sensible, par là introduit un nouveau moyen d’atteindre l’éternité. Le bloc de myrrhe, symbole de l’accession de la chair à l’éternité, que dépose Balthazar pour adorer l’Enfant 210exprime explicitement l’idéal de Tournier pour le rôle de l’artiste : c’est un médiateur qui lie la temporalité humaine à l’éternité.
Cette image de la métamorphose d’une chenille en papillon est un thème récurrent dans l’oeuvre de Tournier.
Cette simplification à l’extrême pour la transformation finale suggère la métamorphose de Taor qui se dépouille progressivement jusqu’à sa fin. Il nous semble d’ailleurs qu’elle suggère l’évolution de l’écriture tourniérienne qui va vers le conte.
Le portrait intéresse Balthazar dans la mesure où il représente sa propre image : “Je me plus à trouver un certain air de famille entre cette fille et moi-même (GMB, 72)”, ce qui souligne le narcissisme primaire, trait commun des personnages tourniériens et de Balthazar.
Cette chasse à l’objet désiré rappelle celles de Tiffauges et de Gilles lancésà la poursuite des enfants qui sont également l’objet de leur désir. La similitude est encore accentuée par la joie qu’ils éprouvent à la chasse.
Nous pouvons lier cette image de Balthazar à l’auteur et à l’évolution de l’écriture tourniérienne vers le conte : comme Balthazar, qui voit en l’Enfant la clé de sa préoccupation artistique, et qui célèbre l’Enfant-Roi, Tournier conçoit l’enfant comme “le lecteur idéal” et “parfait”, et par là considère l’écriture du conte comme une offrande pour célébrer l’enfant-Roi.