Après les deux quêtes de Gaspard et Balthazar qui sont pour l’un d’ordre affectif, pour l’autre d’ordre existentiel, le récit de Melchior porte sur une problématique d’ordre politique. Dépouillé de son héritage à l’occasion d’un coup d’Etat organisé par son oncle Atmar qui ne voulait pas reconnaître sa légitimité, Melchior s’enfuit de son pays et cherche des alliés pour reconquérir son pouvoir et punir l’usurpateur. Arrivant à Jérusalem avec son ancien précepteur Baktiar, il rencontre Balthazar et se fait introduire au banquet d’Hérode. La leçon sur le prix du pouvoir terrestre donnée par Hérode et la rencontre avec l’Enfant lui font comprendre la force de la faiblesse et du pardon, autrement dit le pouvoir céleste. Ces deux leçons le détournent de sa quête initiale, et le poussent à construire une société égalitaire.
La quête du pouvoir de Melchior résulte, en effet, du mûrissement de sa réflexion sur l’ordre social et sur le pouvoir dont Hérode constitue le modèle terrestre211. Les solutionsproposées par Hérode fonctionnent comme des antithèses des quêtes de Gaspard et de Balthazar par leur aspect purement matériel. Par exemple, il conseille à Gaspard, s’il aime la peau blanche de Biltine, de la prélever, et à Balthazar de frapper les profanateurs qui ont détruit son Balthareareum. La leçon donnée par Hérode à Melchior prend une portée plus importante car celui-ci recherche également le pouvoir. Nous allons donc mettre les deux histoires en parallèle.
D’abord, avant de rencontrer Hérode, Melchior se livre à une réflexion concernant sa situation de roi déchu qui vit de mendicité, et est parfois traité de bandit. Cela l’amène à réfléchir à la condition marginale et identique des «rois-bandits-mendiants», et le fait rêver à une société où il n’y aurait plus ces marginaux :
‘Je compris que la royauté alliée au dénuement fait sans doute plus sûrement un bandit qu’un mendiant, mais roi-bandit-mendiant ont en commun de se situer en marge du commerce ordinaire des hommes et de ne rien acquérir par échange ou travail. Ces réflexions, s’ajoutant au souvenir du récent coup d’Etat dont j’avais été victime, me faisaient découvrir la précarité de ces trois conditions, et qu’un ordre social s’instaurera peut-être un jour, où il n’y aura plus de place ni pour un roi, ni pour un bandit, ni pour un mendiant (GMB, 91). ’Cette réflexion correspond à son ultime décision d’abandonner sa condition princière pour bâtir une cité d’hommes libres. Pour arriver à cet abandon du pouvoir terrestre, Melchior perçoit l’ambiguïté du pouvoir terrestre chez Hérode.
Le récit d’Hérode commence par un banquet somptueux, mais grotesque, violent, proche de celui que ferait un ogre, composé par des foies de carrelet, des cervelles de paons et de faisans, des yeux de mouflons, des langues de chamelons, des ibis farcis au gingembre, de vautour, et d’un ragoût de vulves de jument et de génitoires de taureaux (GMB, 107). Le contraste entre l’abondance et la violence de ce repas illustre bien le caractère double, «grandeur et férocité», du roi Hérode le Grand. Cette contradiction est inscrite dans le monument grandiose, mais aussi féroce, du temple bâti par Hérode. En effet, toute la vie d’Hérode est placée sous le signe de cette contradiction qui fait de lui le roi le plus fort et le plus bénéfique pour son peuple, mais en même temps l’homme le plus trahi, le plus haï, lui qui a assassiné toute sa famille et ses amis. Car la loi du pouvoir, qui est de «‘frapper le premier au moindre doute’ (GMB, 130)», n’est pas compatible avec la loi de justice et de morale.
Face à ce double caractère du pouvoir, Melchior comprend que sa vision binaire du bon et du mauvais roi était illusoire, et que la prospérité du pouvoir terrestre va de pair avec des crimes abominables. C’est pourquoi il arrive à mieux accepter une autre loi du pouvoir, plus subtile et plus douce, à Bethléem :
‘L’archange Gabriel qui veillait au chevet de l’Enfant m’a appris par la Crèche la force de la faiblesse, la douceur irrésistible des non-violents, la loi du pardon qui n’abolit pas celle du talion, mais la transcende infiniment (GMB, 217).’Contrairement à Melchior qui abandonne le pouvoir terrestre ambigu, Hérode rêve d’un pouvoir encore plus grand. Le conte intitulé «Barbedor» que nous avons déjà mentionné illustre le rêve d’autosuffisance et d’éternité qu’Hérode veut atteindre par son pouvoir. Car dans le conte, le rêve de Nabounassar 3 qui veut avoir un petit Nabounassar 4 qui lui ressemble comme un petit frère jumeau (GMB, 115) est le rêve d’Hérode qui voit en la comète «l’oiseau blanc aux oeufs d’or», symbole d’autosuffisance. C’est pourquoi la question de la succession se pose difficilement pour cet homme qui veut rendre son pouvoir éternel pour devenir lui-même éternel.
Hérode semble incarner le danger du pouvoir absolu décrit dans plusieurs romans de Tournier : “le pouvoir rend fou, le pouvoir absolu rend absolument fou” (GO, 210, VP, 39, RA, 541, GJ, 90).