4-2 : L’accomplissement thématique et l’évolution de l’oeuvre.

L’histoire de Taor qui réalise l’accomplissement du destin sacrificiel et la réconciliation du corps et de l’âme grâce à la parole qui sublime l’oralité matérielle rassemble la plupart des aventures antérieures du livre et de l’oeuvre. D’abord, Taor renonce au pouvoir terrestre (Melchior), sublime l’amour (Gaspard) par le sacrifice et arrive à faire coïncider l’image et la ressemblance (Balthazar) par la célébration de l’aspect corporel de l’oralité. Ensuite, son voyage initiatique qui lui permet de déchiffrer au fur à mesure le sens de sa vie, sa métamorphose vers une simplicité absolue avant de connaître une apothéose et la transformation de son physique, commune à Robinson, Tiffauges et Paul, montre l’affinité existant entre lui et d’autres personnages tourniériens.

Pourtant, l’aventure de Taor marque une sensible évolution qui traduit une sorte d’accomplissement thématique. D’abord, le fantasme de la fusion corporelle très marqué dans les oeuvres antérieures, par exemple la régression à l’utérus et le retour à la nature qui exaltait l’état premier du Paradis et de l’origine, a laissé place à la spiritualité et au sacrifice. Par là les mythes originaires de fusion qui constituent le modèle d’évolution dans l’aventure de Robinson, de Tiffauges et de Paul ont été réduits chez Taor qui suit le modèle du sacrifice qui consiste à réconcilier les séparations. Par le sacrifice, Taor répare également le retrait narcissique qui caractérise les personnages antérieurs. Il ne s’agit plus d’entreprendre une démarche de gémellisation et d’assimilation de la substance de l’autre, mais de faire le don de soi, et par là de faire coïncider destin et destinée ce qui appelle finalement l’avènement de l’ascension, symbole de l’éternité. L’éternité n’est pas désirée par Taor comme par les autres personnages, mais acquise par la perte réelle et le sacrifice concret. De plus, l’univers féminin qui incarne la fusion corporelle, l’affectif et la régression, puissamment évoqué dans Vendredi ou les limbes du pacifique, Le Roi des Aulnes et le début des Météores, est à peine esquissé dans Gaspard, Melchior et Balthazar, surtout dans l’histoire de Taor qui suit l’univers masculin de la séparation, de la spiritualité et de la progression. Même les mythes originaires qui sont sous-jacents dans toutes les oeuvres de Tournier ont changé de signification. Il ne s’agit plus de retourner à l’état originaire, mais de réconcilier les univers opposés, surtout celui du corps et de l’âme.

Dans cette évolution, nous remarquons l’importance majeure de deux éléments qui conduisent aux changements ci-dessus. Il s’agit du sacrifice et de la spiritualité qui subliment le désir. L’élément du sacrifice, bien que présent dès Vendredi ou les limbes du Pacifique, et se poursuivant dans Le Roi des Aulnes et Les Météores, était plutôt un support du désir des protagonistes. Par exemple, le sacrifice pour Robinson était de supprimer le marquage sexuel et social, tels les barbes, cheveux et même autrui, pour atteindre l’androgynité et l’éternité. Pour Tiffauges, le sacrifice de soi pour sauver un enfant était perçu plutôt comme l’unique issue permettant de rejoindre son univers mythique. Le sacrifice est donc un moyen d’alimenter leur désir d’éternité mythique et de sauvegarder leur monde fusionnel.

Dans Les Météores, l’élément sacrificiel est plus développé. L’aventure de Paul comporte deux pertes concrètes : la perte de son frère et l’amputation de son corps. Par ces pertes réelles, Paul arrive à renoncer à son désir narcissique et corporel de retrouvailles avec son frère, et commence un travail de création qui consiste à sublimer l’intimité gémellaire. Cependant, le narcissisme évident de sa démarche de sublimation et le sacrifice accidentel n’arrivaient pas à rejoindre le modèle mythique du sacrifice. Le sacrifice est donc remplacé chez Paul par un renoncement.

Pour Taor, le sacrifice devient le modèle d’évolution qui jalonne les deux étapes principales de son voyage. Il s’agit de faire une offrande de ses biens pour calmer la faim des jeunes enfants de Bethléem, et d’offrir son corps pour sauver les quatre enfants du pauvre homme. Par ce sacrifice physique et volontaire, Taor arrive à figurer un modèle exemplaire et à dépasser le désir narcissique de Robinson et de Tiffauges, ainsi que le renoncement de Paul. Le sacrifice de Jésus superposé au sacrifice de Taor ajoute à celui-ci une dimension plus authentique et religieuse. Par ailleurs, la Nativité, promesse de la réunion et de la réconciliation des opposées par le sacrifice de Jésus, est bien présente dans l’aventure de Taor.Ainsi, grâce au sacrifice réel de Taor, l’oeuvre de Tournier atteint l’apothéose de la sublimation du désir. Et cette sublimation rend possible le détachement du désir et de la fascination liée au corps, à l’état fusionnel, aux mythes originaires, à l’univers féminin de la régression et au narcissisme.

La dimension spirituelle participe également à l’évolution de l’oeuvre de Tournier. Loin d’une exaltation habituelle de Logos, de l’Idée et de l’Essence Pure, établie depuis Platon, l’oeuvre de Tournier a subi un étrange parcours qui commence par le rejet d’un sens unique, pur et transcendant, à travers sa création romanesque qui exalte la relativité, l’individualité du sens créé à partir du corps et du sensuel. C’est dans cette substitution du corps par l’idée pour la création du sens que se trouve l’essence de la dimension corporelle et romanesque de son oeuvre. Le projet romanesque de Tournier utilise les deux matières, philosophie et mythe, qui prônent la prééminence du sens pur et unique, ce qui provoque une tension inévitable entre la dimension mythique et la dimension romanesque. C’est pourquoi le mythe et la philosophie sont souvent interprétés par les personnages pour devenir un support de subversion. Subversion qui vise à exalter la force transformatrice du corps, de l’irrationnel, du mystique et du fantastique. Ainsi, Robinson transforme son monde grâce à la force d’Eros qui célèbre l’ivresse dionysiaque, l’abandon à l’instant, l’éternel recommencement. Cette transformation du monde grâce aux expériences corporelles peut libérer l’homme de l’unicité immobile du « sens » platonicien, et par là vise la libération des essences des choses. Cette réclamation de la réhabilitation du sensible explique l’emploi plutôt subjectif du mythe et l’exploitation du côté irrationnel et émotionnel des récits mythiques. La fascination que dégagent les premiers livres de Tournier vient sans doute de cette dimension irrationnelle du mythe au service de la subversion que nous étudierons dans la partie 3.

Cette problématique du mythe et la dimension subversive du sensible atteignent leur sommet avec Le Roi des Aulnes. La réhabilitation de l’affectif et du sensible devient, dans ce roman, un abandon aveugle aux penchant irrationnels, émotifs, voire fantasmagoriques. La libération du sens devient un immense réservoir de sens où «tout est signe et tout est symbole». Le monde n’est plus figé dans son sens habituel rationnel et conventionnel. Il est devenu comme un livre blanc où l’on peut écrire et déchiffrer le sens. Les règles et les conventions du langage et du sens qui déterminent l’essence du monde et des choses ont disparu pour laisser la place aux investigations imaginaires où les signes renvoient à d’autres signes, où les mots inventent leur propre sens. Cette déconstruction du sens habituel vise finalement la multiplication de sens que l’écrivain recherche, surtout à travers les jeuxde mots étymologiques.

Cependant, la libération du sens conduit à l’individualisation du sens, voire à la saturation du sens où le monde se perd dans le flot des significations individuelles. Le déchiffrement des signes de Tiffauges montre comment il récupère le sens pour ensuite l’interpréter par rapport à sa préoccupation. Les signes et le sens deviennent singuliers, perçus spécifiquement par l’expérience corporelle de Tiffauges. Son travail acharné de déchiffrement indique que sa vie n’est autre que la digestion du sens jusqu’à ce qu’il devienne symbole de ce qu’il a déchiffré. C’est pourquoi D. G. Bevan pense que cette oeuvre est ‘«véritablement ’ ‘portée’ ‘ par des signes, caractérisée par une inévitabilité sémiotique’ 217«. L’extrême complexité thématique, sémiotique et symbolique du livre souligne le caractère fantastique de la libération du sens qui devient la saturation du sens. Le mythe est utilisé ici comme un support irréfléchi de la pensée subjective.

Cet emploi subjectif du mythe change à partir des Météores où Tournier introduit une volonté de médiation et de maîtrise de la fascination et du sensuel. Le modèle de Thomas Koussek illustre la tâche de la dimension spirituelle qui doit sublimer l’aspect sensuel, charnel et émotionnel. Il ne s’agit plus d’un abandon au sensuel, mais d’une sensualisation de la spiritualité. Koussek souligne la nécessité de l’aspect corporel et de la substance humaine pour l’accomplissement de la spiritualité. Par là, il justifie non seulement la démarche narcissique et corporelle de la recherche de Paul, mais également celle de Robinson et de Tiffauges. Cependant, le changement est explicite, car le roman se tourne vers Logos pour dépasser la fixation corporelle. L’aventure de Paul qui subit une grave perte corporelle illustre ce tournant douloureux, mais nécessaire pour dépasser l’univers corporel.

Le travail de la création chez Paul qui veut sublimer la perte corporelle introduit la dimension artistique qui vise à faire coïncider l’universalité et la singularité du sens. Ce n’est plus une lutte entre le langage conventionnel et le langage personnel, mais un effort pour marier le sensible et l’intelligible, l’intérieur et l’extérieur, le moi et le monde, le corps et l’esprit par l’intermédiaire de l’art. C’est cette dimension artistique sublimée qui va montrer la véritable évolution de l’oeuvre qui veut dominer la fascination des mythes originaires et les fantasmes régressifs de l’intimité et de la corporalité.

Dans Gaspard, Melchior et Balthazar, la réconciliation du sensible et de l’intelligible est envisagée selon deux voies. Pour Balthazar, «‘il n’y a d’art que de chair. Il n’y a de beauté que pour l’oeil, l’oreille ou la main’ (GMB, 213)», et l’artiste doit sublimer et rendre éternelle cette beauté corporelle figée dans l’instant. La réhabilitation du sensible passe donc par la voie artistique, surtout par l’art visuel. Pour Taor, la réconciliation passe par la sublimation de l’aspect corporel, plus particulièrement par la spiritualisation de l’oralité concrète. Grâce à son aventure, l’acte de manger peut s’élever à l’acte de connaissance. Cette sublimation de l’oralité laisse entrevoir le rêve de l’auteur sur l’unité de la parole, « communion-communication » qui peut établir la communion de l’âme et du corps.

Ainsi, l’évolution de la dimension spirituelle peut expliquer le long parcours de l’écriture tourniérienne et son travail sur les mythes originaires, sur l’intimité, l’affectivité et la corporalité. Ce travail sur le sensible n’est autre que le travail artistique de l’écrivain qui veut réconcilier l’intimité et l’universalité par les retrouvailles avec le pouvoir des mots et des paroles. L’importance accordée à l’art, surtout dans le domaine visuel (Balthazar) et oral (Taor) marque un tournant décisif dans l’écriture tourniérienne. Ce tournant trouve son application dans les oeuvres ultérieures, par exemple, La Goutte d’or et Le Médianoche amoureux, qui sont bâtis selon ces deux dimensions artistiques d’images et de paroles, et prennent la suite de Gaspard, Melchior et Balthazar. Nous proposons d’en faire une analyse symptomatique afin de saisir l’essentiel de la nouvelle démarche d’écriture de Tournier.

Notes
217.

D. G. Bevan, Michel Tournier, op, cit., p. 63.