Conclusion.

L’oeuvre de Tournier est construite autour de thèmes existentiels qui cherchent une réponse à l’aide du mythe. La récurrence des thèmes de la solitude, de la recherche du double et du temps éternel nous a montré que la motrice de toutes les thématiques se trouve dans la séparation d’avec l’origine. Pour surmonter cette séparation, qui est la cause de tous les drames humains et de tous les manques de ses personnages, l’oeuvre se réfère aux mythes originaires qui expriment puissamment la plénitude originelle de l’homme avant la Chute. Cette idéal de plénitude est recherché par tous les personnages tourniériens à travers leur nostalgie de la fusion complète avec un être et avec la nature. Nous avons constaté que la quête de la fusion et de la plénitude est développée à deux niveaux : corporel et spirituel. D’abord, la fusion corporelle est explicite dans la démarche de gémellisation qui élimine la différence entre moi et autre, et dans la quête d’androgyne qui veut retrouver la fusion originaire des deux sexes. Ensuite, la fusion spirituelle est désirée dans la démarche de réunion du corps et de l’âme. Distinguant ainsi les deux types de plénitude recherchés dans l’oeuvre, nous avons établi la correspondance entre la thématique de chaque oeuvre, le mythe utilisé et le but désiré et en avons suivi l’expression et le développement dans chaque chapitre de notre étude.

Le refus de la séparation entre Moi et Autre (chapitre 1) est très explicite dans Vendredi ou les limbes du pacifique à travers l’aventure de Robinson qui refuse la différence entre moi et autrui, et qui désire une fusion complète avec Vendredi. Le refus d’autrui qui bouleverse la structure sociale et individuelle participe à ce mouvement du refus de la séparation dans la mesure où autrui exige la séparation entre sujet et objet, homme et nature, et introduit l’altérité menaçante. Les deux mouvements, rationnel et mythique, sont présentés pour exprimer le refus de la séparation chez Robinson. D’abord, la réflexion philosophique qui arrive à écarter la nécessité d’autrui, en le définissant comme «‘un possible qui s’acharne à passer pour réel’ (VLP, 239)» montre la multiplicité possible des réalités selon les individus. L’élimination de cette structure d’autrui conduit à la libération du sens et du monde où Robinson peut vivre sa vie fusionnelle avec la nature. Ensuite, le mythe des Dioscures alimente la démarche d’»unanimisation», autrement dit la gémellisation avec Vendredi qui est l’expression du refus d’altérité et le rêve de la fusion avec l’Autre. Ces deux démarches montrent le rêve régressif de Robinson, puisque le retour à la nature et la vie symbiose avec l’autre expriment tous les deux la nostalgie d’un monde fusionnel.

L’importance de l’Eros, qui est soulignée dans la gémellisation et dans la transformation de Robinson, illustre la victoire du sensible sur l’intelligible, ce qui fait le défaut du fantasme fusionnel. Car la dimension corporelle qui alimente la métamorphose de Robinson à l’image de Vendredi souligne l’aspect matériel et corporel du rêve gémellaire, et par là la disparition de Vendredi est directement liée à la disparition de ce rêve. Par ailleurs, le narcissisme évident qui clôture le récit, caractérisé par l’arrivée du clone Jeudi qui permet à Robinson d’aspirer à l’éternité et par son refus du retour à la société pour continuer à vivre dans le mythe créé dans son île, illustre l’importance accordée par Robinson au désir corporel dans son rêve de fusion.

Cette fusion corporelle avec l’Autre est le point de départ dans Les Météores (chapitre 2). Elle est décrite comme l’union parfaite de deux êtres dans l’enfance des jumeaux identiques, Jean et Paul. Cependant, l’histoire des jumeaux s’oriente très vite vers la cassure inévitable du fantasme de la fusion corporelle par l’intervention de la question d’identité et d’altérité. Par ces questions existentielles, la relation gémellaire ouvre la réflexion sur l’unicité, l’identité et la singularité de l’être.

Pour mettre fin au rêve de la fusion corporelle dans le fantasme gémellaire, le roman introduit deux pertes physiques. Le départ de Jean d’une part, qui entraîne Paul dans un voyage autour du monde, et la mutilation de Paul qui le rend infirme, d’autre part. Par ces deux pertes concrètes, Paul doit abandonner son projet de retrouvailles physiques avec son frère et surmonter son désir corporel à l’aide du processus de sublimation de ses pertes sur le plan spirituel. La dimension d’Eros, qui triomphait dans le bonheur gémellaire, est remplacée par la dimension de Logos à la fin du roman, où Paul se livre à un travail de création et de sublimation de l’intimité gémellaire. Dans cette aventure de Paul, nous remarquons l’introduction importante des éléments sacrificiel et spirituel qui modifient le fantasme gémellaire et le rêve d’une fusion entre Moi et Autre sur le plan corporel.

Le refus de la séparation corporelle se poursuit dans le rêve d’androgyne des personnages tourniériens (chapitre 3). L’Adam archaïque qui exprime la plénitude originelle forme le modèle de la quête de la fusion entre deux sexes qui refuse la séparation entre homme et femme. Curieusement, le rêve d’androgyne ne concerne que les personnages masculins de l’oeuvre, la séparation entre homme et femme ayant causé la séparation de l’homme d’avec sa fonction maternelle originelle. La fonction maternelle semble être une image clé qui explique cette démarche ambiguë de recherche de l’androgynité perdue. Car l’assimilation implicite de la mère à l’androgyne nous incite à penser que la femme, contrairement à l’homme, peut déjà atteindre la plénitude. C’est pourquoi la femme est quasi absente de la quête d’androgynité, au cours de laquelle elle est tantôt enviée, tantôt repoussée, par les personnages masculins.

Pour retrouver la plénitude originelle de l’union des deux sexes, les personnages tourniériens traversent l’inévitable épreuve de la régression maternelle, car la fusion avec la mère constitue un modèle archétype de l’union parfaite de deux êtres, et par là de deux sexes. Ce rêve régressif est à la fois désiré et redouté par son caractère confusionnel qui dissout l’homme. Par ce caractère régressif, chaotique, fusionnel et corporel, le modèle maternel se rapproche du mythe originaire de la fusion avec l’univers. Le détachement progressif vis à vis du modèle maternel et le remplacement de l’univers féminin par un idéal de la masculinité, figure le mouvement de détachement corporel permettant d’accéder, dans le fantasme gémellaire, à une sublimation de la fusion.

Pour sortir de la sphère maternelle et féminine dans le cadre de leur recherche d’androgynité, les personnages masculins empruntent deux voies d’appropriation de la féminité. D’abord, ils suppriment -ou renoncent à- leurs marquages sexuels et leur sexualité génitale, ce qui les empêche de tomber dans la procréation, et par là dans le temps dialectique du vieillissement, et qui les libère de leur jalousie à l’égard de la femme. Ensuite, ils s’approprient la maternité dans leur fantasme du Pater nutritor qui leur permet d’éliminer la présence féminine et de devenir autosuffisants. L’idéal de l’androgyne est donc perçu comme un dépassement de l’univers féminin pour devenir autosuffisant. L’enfant qui permet cette autosuffisance est donc perçu comme un moyen, destiné à combler le manque et à restituer le corps fécond perdu de l’homme. Ce rêve d’autosuffisance ne résout pas la séparation entre homme et femme, mais souligne la nécessité du dépassement de l’univers féminin.

Ainsi, les deux fantasmes de la fusion corporelle, rêve gémellaire et rêve d’androgyne, aboutissent à un même mouvement de dépassement du paradis de la fusion régressive dont les mythes originaires et l’univers féminin constituent les modèles. L’échec de la plupart des quêtes sur le plan réel illustre l’impossibilité de réaliser cette fusion nostalgique sur le plan physique, et par là souligne le regard lucide de l’auteur. Le remplacement du désir de fusion par celui de son dépassement marque le tournant et l’évolution de l’oeuvre qui introduit la nouvelle dimension mythique de plénitude spirituelle pour satisfaire ce désir de la réconciliation avec l’univers originel.

Pour illustrer la nécessité de ce changement (chapitre 4), Le Roi des Aulnes décrit un monde qui se perd complètement dans le fantasme corporel. Le désir de fusion et de plénitude originelle de Tiffauges le conduit vers un abandon aveugle à l’irrationnel, au corporel, au fantasme et à la matière. Ainsi, la phorie qui exprime son désir de fusion avec l’innocence des enfants devient un rapt destructif, et l’incorporation amoureuse dans son acte de manger devient la destruction de l’objet. La domination complète d’Eros rend Tiffauges aveugle et son désir de fusion le fait basculer du côté de l’ogreté, de l’agressivité et de la bestialité. En situant cet être dominé par la pulsion destructive d’Eros dans l’Allemagne de la deuxième guerre mondiale, le roman cherche à dénoncer ce même basculement de l’histoire collective dans le nazisme.

Plongeant à corps perdu dans son monde où règne l’Eros qui a permis la réalisation de tous ses fantasmes corporels, Tiffauges ressent l’irrésolution de son manque et la limite du corps. Le salut de Tiffauges vient justement de sa reconnaissance de cette limite du fantasme corporel et de son aspiration vers une autre dimension. Ephraïm qui symbolise la dimension spirituelle par son esprit et sa maîtrise sur le corps de Tiffauges, illustre le rôle nécessaire de l’esprit pour défaire le fantasme fusionnel sur le plan corporel.

Le roman Gaspard, Melchior et Balthazar accomplit cette démarche du dépassement corporel par l’idéal de la spiritualité qui sublime le désir et le corps concret, et par là envisage la réconciliation du corps et de l’âme. D’abord, Gaspard sublime l’amour en restaurant son caractère ambigu qui peut être aussi bien l’adoration que la possession. Melchior transcende la question du pouvoir terrestre en percevant l’ambiguïté qui accompagne la prospérité, mais aussi la destruction et la tyrannie. Ces deux questions existentielles de l’amour et du pouvoir sont en effet très liées au désir corporel de l’homme. La quête du pouvoir éternel d’Hérode montre le rapport étroit entre le désir de pouvoir et le désir d’éternité. La sublimation de la corporalité concrète est réalisée chez Balthazar à travers l’art visuel. Grâce à l’Enfant Jésus et à sa mère qui réunissent la divinité et l’humanité dans leur visages et dans leur corps, l’image de l’homme qui connote la matérialité et la corporalité peut enfin rejoindre la ressemblance divine qui symbolise l’esprit et la spiritualité. Cette sublimation du corps et du sensible peut également atteindre l’éternité par l’art. La réconciliation du corps et de l’âme vise ainsi à la réconciliation du temps humain et du temps éternel.

L’aventure de Taor vise non seulement à la réconciliation des deux dimensions, d’Eros et de Logos, mais aussi à l’accomplissement de la recherche de la plénitude originelle. D’abord, il réconcilie la nourriture et le savoir, le corps et l’esprit, le sensible et l’intelligible par la sublimation de l’oralité concrète. Grâce à son aventure sacrificielle, l’acte de manger peut s’élever à l’acte de communiquer et de communier. Ensuite, grâce à son sacrifice réel et concret, Taor met fin au désir de fusion corporelle et surmonte le fantasme originaire de la régression, du corporel et de sensuel. Son aventure montre que la plénitude originelle et le temps mythique éternel ne peuvent être atteints que dans la sublimation du désir corporel par la force de l’esprit et le sens du sacrifice.

L’étude détaillé des quatre romans de Tournier nous a montré l’évolution progressive de son oeuvre qui se détache de la fusion corporelle des mythes originaires pour accéder à un monde qui unit le sensible et l’intelligible, le corps et l’âme. Le modèle de la régression de l’univers féminin qui exprime la fusion avec l’origine est remplacé par le modèle de la progression de l’univers masculin qui exprime l’acceptation de la séparation et l’effort de la réconciliation par la sublimation de la condition de l’homme. C’est ce travail de réconciliation qui rend possible l’évolution de l’oeuvre et l’acquisition du sens mythique incontestable de son écriture qui crée un monde cohérent, lisible et identifiable par le sens et la valeur.

Cette évolution de l’écriture tourniérienne illustre le travail constant de l’écrivain, qui, en conjuguant ses matières premières, philosophie et mythe, avec son imagination et son travail avec les mots, parvient à célébrer l’union possible entre le monde sensible et le monde intelligible, entre le monde singulier et le monde universel. C’est pourquoi l’image du sage et de l’enfant face au portrait de la reine blonde peut conclure notre analyse de l’écriture mythique de Tournier : la maîtrise des fantasmes mythiques par l’intelligence d’un sage et l’innocence et la sensibilité féconde d’un l’enfant rend possibles la création et le renouvellement des récits mythiques dans l’oeuvre de Tournier.