Partie 3 : La parole oblique

L’homme souhaite un monde où le bien et le mal soient nettement discernables car il y en lui le désir, inné et indomptable, de juger avant de comprendre. Sur ce désir sont fondées les religions et les idéologies. Elles ne peuvent se concilier avec le roman que si elles traduisent son langage de relativité et d’ambiguïté dans leur discours apodictique et dogmatique. Elles exigent que quelqu’un ait raison ; ou Anna Karénine est victime d’un despote borné, ou Karénine est victime d’une femme immorale (...). Dans ce « ou bien-ou bien » est contenue l’incapacité de supporter la relativité essentielle des choses humaines, l’incapacité de regarder en face l’absence du Juge suprême. A cause de cette incapacité, la sagesse du roman (la sagesse de l’incertitude) est difficile à accepter et à comprendre.
Milan Kundera, L’art du roman.

Le formel pur est stérile et sans intérêt. Telles sont les mathématiques, jongleries de symboles abstraits. La valeur de la forme commence lorsqu’un peu de matière la leste et la gauchit.
Michel Tournier, Des clefs et des serrures.

On a souvent souligné le côté ironique et subversif de l’écriture de Tournier qui, avec ses personnages « pervers » empreints de vampirisme, de sadisme et de fétichisme, et avec ses thèmes d’inversion et de perversion, marie le métaphysique et le scatologique, le sacré et la boue, le ciel et l’enfer. Sensible à ce mouvement équivoque, nous allons dans cette partie analyser cette « autre écriture » paradoxale et complexe du romancier qui veut créer l’incertitude, l’ambiguïté et la relativité du sens par les jeux subversifs. Cette écriture concurrence celle mythique de la partie précédente qui décrivait puissamment l’aspiration à l’absolu et la quête de plénitude des personnages.

Nous qualifierons d’ « oblique220 » cette écriture qui engendre l’écart, la distance et la différence par rapport à l’écriture rassurante et traditionnelle, voire mythique. Cette formule définit le champ d’investigation de notre lecture qui s’est intéressée au jeu de l’écart qui gauchit et déforme la norme et la convention surtout dans le domaine de l’esthétique et de l’éthique. L’avantage de ce qualificatif d’oblique se trouve dans sa capacité à être appliqué à plusieurs éléments de l’écriture tourniérienne, comme par exemple les divers thèmes traités, les personnages pervers, ou encore le mode de narration qui tous participent au jeu de l’écart.

Pour étudier les caractéristiques et le but de cette écriture de l’écart, nous exploiterons l’image clé du miroir, instrument particulièrement ambigu et riche, d’ailleurs très présent dans l’oeuvre de Tournier. Tout d’abord, nous verrons que l’écriture oblique de Tournier, qui oriente notre regard sans cesse « à côté » de l’objet et du réel, est comparable à un miroir magique qui défigure et déforme. L’association de la notion d’oblique et du jeu du miroir se révélera féconde, en nous permettant de mettre en évidence l’importance du regard qui engendre le décalage, et par là nous fournira les moteurs principaux du jeu tourniérien. Ce regard oblique qui voit l’objet sous un angle inhabituel engendre un sentiment d’étrangeté, de trouble et une fascination qui ébranlent notre perception du réel. Ainsi, nous verrons que l’inversion spéculaire, le faux semblant et la déformation, si présents dans l’oeuvre de Tournier, peuvent être définis comme des jeux de miroir liés à ce regard.

Dans ce jeu qui consiste à créer la différence dans la ressemblance, nous pourrons distinguer différents regards en fonction de leur angle d’approche : le regard à l’envers, le regard oblique transformateur et le regard replié sur soi. Nous verrons que ces différents regards correspondent respectivement aux jeux des miroirs d’inversion, de perversion et du narcissisme. Nous développerons ces mouvements essentiels en trois chapitres :

Dans le chapitre 1, nous observerons le jeu du miroir classique de l’inversion, régi par un regard «à l’envers» qui engendre l’inversion, le grotesque et la relativité des valeurs. Nous nous intéresserons surtout au mouvement réversible qui efface la distinction des oppositions fondamentales, du bien et du mal, de la vie et de la mort à travers le jeu latéral et vertical. La cohabitation, dans ce miroir réversible, de l’horreur et de l’humour va nous conduire à rapprocher le jeu de l’inversion tourniérienne avec le mouvement baroque du carnaval.

Dans le chapitre 2, nous verrons comment le jeu du miroir oblique obsessionnel est obtenu par un regard déplacé qui provoque la perversion du sens et la mise en doute du système de raisonnement. Nous analyserons le mécanisme de la perversion qui déforme le réel à travers l’enfermement des personnages dans leur obsession et leur interprétation personnelle du sens. Cela nous conduira à étudier l’utilisation ironique du système de cohérence par les pervers tourniériens. L’accent sera mis sur le regard des personnages centré sur leur objet de désir qui réduit leur réalité à une interminable recherche de justification de leur obsession, ce qui engendre le « déchiffrement » et « la folie des signes ». Nous verrons que leurs efforts pour fusionner, avec une logique surprenante, leur désir et la réalité est un axe central de la perversion tourniérienne, en nous faisant douter du système de valeurs de notre monde réel.

Dans le chapitre 3, nous étudieronsle jeu du miroir narcissique, ou la dimension d’autoportrait de l’écriture tourniérienne. Ce jeu est régi par un regard de l’auteur replié sur soi qui provoque de multiples renvois entre les textes, et la circulation entre les personnages fictifs et l’auteur de paroles identiques, ce qui engendre le phénomène de la «superposition des voix221«. Dans ce chapitre, nous nous intéresserons à la parfaite ressemblance des discours des personnages fictifs et de ceux de l’auteur. Nous verrons que la force centripète du discours tourniérien ramène l’Autre au Même, de telle sorte que les lectures par Tournier d’autres oeuvre, de même que ses commentaires sur l’image, construisent finalement une lecture miroitante qui renvoie sans cesse à ses propres oeuvres. Ce phénomène de retour à soi, qui produit le repli du texte et la répétition, nous permettra d’une part, de caractériser l’écriture tourniérienne comme étant une écriture captée par le miroir narcissique dans lequel l’auteur se regarde, et d’autre part de voir Tournier comme un autoportraitiste qui dessine sans cesse son image à travers l’écriture.

Nous nous proposons d’entamer une analyse approfondie de ces trois jeux de miroir, en précisant toutefois que la frontière entre ces différents jeux est constamment brouillée par l’extraordinaire pratique du mélange de l’écriture de Tournier qui multiplie le renversement, le dépassement et le paradoxe pour échapper à une forme fixe.Nous verrons ainsi que nos efforts de classification se révéleront parfois incompatibles avec cette écriture de l’écart qui nous invite à un jeu passionnant et déconcertant de «composition-décomposition et recomposition» sans cesse renouvelé. C’est donc en terme de « jeu » qui appelle l’imagination du lecteur et la diversité des interprétations que nous aborderons l’analyse de la parole oblique de Tournier.

Notes
220.

Ce terme « oblique » a été utilisé par P. Hamon pour désigner la forme de l’écriture ironique (L’ironie littéraire. L’essai sur les formes de l’écriture oblique). Dans notre analyse, « oblique » ne se réduit pas seulement à l’ironie, mais englobe l’ensemble du mouvement de déviation et de déformation de l’écriture tourniérienne auquel l’ironie participe.

221.

Nous empruntons ce terme à Jean-Bernard Vray qui, à travers son étude sur l’intertextualité interne de l’oeuvre de Tournier, a signalé la forte tendance de Tournier à s’adhérer à ses personnages, in M. Tournier et l’écriture seconde, op, cit., pp. 371-419.