Chapitre 1 : le jeu du miroir réversible.

Tout est beau, même la laideur ; tout est sacré, même la boue (CS, p. 194).

Le jeu réversible de l’écriture de Tournier qui joue avec la dichotomie du bien et du mal jusqu’à l’effacement de leur distinction et qui marie les contradictions, telles la boue et le sacré, le beau et le laid, ou encore le réel et le merveilleux, constitue sans doute une des ambiguïtés fondamentales de son oeuvre, tantau niveau de l’éthiqueque de l’esthétique. Ce jeu est en grande partie animé, d’une part, par l’inversion, concept essentiel qui organise toute son écriture romanesque en déformant le modèle et la réalité, et d’autre part par le mouvement baroque, et surtout la «carnavalisation du monde» qui marie le haut et le bas.

La déformation des valeurs à partir de la notion d’inversion a été remarquée par de nombreux critiques222, et revendiquée par l’auteur lui-même qui l’explique en terme d’ « inversion maligne-bénigne » :

‘Cette mystérieuse opération qui, sans rien changer apparemment à la nature d’une chose, d’un être, d’un acte, retourne sa valeur, met du plus où il y avait du moins, et du moins où il y avait du plus (VP, 125).’

A travers cette explication, Tournier énonce clairement le but de son inversion :«retourner la valeur» des choses, de l’action et des gens, tout en conservant leur apparence habituelle.

Ce jeu avec les valeurs est basé sur la dichotomie du bien et du mal, du normal et de l’anormal. C’est sans doute pour cette raison que Tournier recourt au système d’opposition binaire qui met face à face des concepts distincts pour ensuite opérer leur inversion. En ce sens, l’opposition binaire est une stratégie de l’auteur pour mieux faire ressortir l’ambiguïté de l’inversion. Le résultat de cette opération n’est pas simple à juger. Car il ne s’agit pas seulement de changer la place des valeurs, mais de faire disparaître la distinction même du fond de la dichotomie. Tournier précise lui-même que «‘la « dichotomie » ne doit pas être maniée comme une hache de bûcheron, mais nuancée au contraire, jusqu’à l’effacement’ (VV, p. 218)». Cette in-distinction ou «indifférence» des valeurs provoque une ambiguïté fondamentale au niveau du sens, comme le signale Mireille Rosello :

‘Comment peut-on prétendre à la fois que le beau ressemble suffisamment au laid pour pouvoir faire partie du même ensemble tout en restant suffisamment différent pour pouvoir justifier de l’existence de deux mots séparés ? Visiblement, le beau et le laid n’ont pas disparu, confondus dans une même catégorie qui d’ailleurs ne se justifierait plus puisqu’elle n’aurait aucune contre-partie pour se définir223. ’

Pour balayer la distinction entre éléments contraires, Tournier joue constamment sur la proximité des contraires, en premier lieu en signalant l’affinité entre Dieu et Satan, ce qui constitue l’archétype de l’inversion. Le roman Gilles et Jeanne est entièrement construit sur cette proximité existant entre diable et sainteté, jouant sur leur réversibilité.

Ce jeu de l’inversion des valeurs est similaire à celui du miroir qui renvoie l’image inversée de la symétrie. C’est particulièrement le cas chez Tournier qui attribue à chaque côté, droite ou gauche, un ensemble de valeurs symboliques dont il brouille ensuite les différenciations par l’échange de leurs places. Tel un miroir, l’écriture imite les symboles donnés à la latéralité pour mieux les déformer. C’est ce jeu à la façon du miroir que nous appellerons le «jeu latéral» et que nous analyserons dans un premier temps. Ensuite, nous examinerons le «jeu vertical» de Tournier qui nous paraît être intimement lié à l’art baroque. Leurs affinités sont en effet multiples avec, pour ne citer que trois exemples, d’une part, l’esthétique du mélange basée sur les « mésalliances224 » qui consiste à marier le haut et le bas, le sacré et le profane, d’autre part, l’esthétique du mouvement par la multiplicité des points de vue et par les jeux avec la forme, et enfin l’esthétique du grotesque qui livre une vision décalée des personnages. Le rapprochement avec l’art baroque, surtout avec la notion de grotesque, nous offrira l’occasion d’observer l’aptitude formidable du langage tourniérien qui marie les contraires et son humour ironique qui a une fonction libératrice et subversive.

Notes
222.

Voir notamment l’article d’Arlette Bouloumié, “Inversion bénigne, inversion maligne”, in Images et signes de Michel Tournier, Actes du colloque de Cerisy-la-salle, NRF, Gallimard, 1991.

223.

Mireille Rosello, L’in-différence chez Michel Tournier, José Corti, 1990, p. 21.

224.

Terme utilisé par Bakhtine dans La poétique de Dostoïevski, Le Seuil, 1970, p. 170.