1 : Le jeu latéral et l’inversion du miroir.

Tout d’abord, comme le signale A. Bouloumié dans «‘Inversion bénigne, inversion maligne’ 225«, le mot «inversion» qui signifie «‘donner une direction contraire à la direction primitive’», et correspond à un «‘déplacement (d’un mot ou d’un groupe de mots) par rapport à l’ordre normal ou habituel de la construction’ 226« désigne, dans le langage courant, le changement de place dans l’espace ou dans l’action. Le phénomène de l’inversion que nous rencontrons le plus souvent est sans soute celui du miroir qui change la symétrie de droite et de gauche. L’invention créatrice de Tournier consiste à ajouter une signification symbolique à ce phénomène habituel et à placer son champs d’action dans le domaine moral et spirituel pour qu’il devienne un élément romanesque important de son écriture. La définition de l’inversion donnée par Tournier illustre ce déplacement ainsi que le procédé de généralisation :

‘L’inversion est un renversement des valeurs qui peut s’observer dans les domaines les plus variés : passage du noir au blanc (et réciproquement) dans le tirage photographique ; de la gauche à la droite dans un miroir ou dans le langage héraldique ; du porteur porté, du chasseur chassé, etc. L’inversion maligne manifeste la présence et l’efficacité du mal. Elle est dérision et cruauté. Un pape prêchant la haine, un tueur vénéré comme un saint, une mère infanticide, une nourriture empoisonnée, une maison croulant sur ses habitants... illustrations de l’inversion maligne227.’

Les exemples de ce type d’inversion ne manquent pas dans l’oeuvre. Nous nous intéresserons d’abord à l’inversion liée au jeu du miroir, qui consiste à échanger les places de gauche et de droite.

La plupart des lecteurs de Tournier sont sensibles à la présence de la symétrie de droite et de gauche qui apparaît dans la quasi totalité de ses textes. Par exemple, le Roi des Aulnes présente la main gauche de Tiffauges, qui écrit son journal « sinistre », comme le fondement de sa folle lecture des signes, tandis que sa main droite représente son côté social. Dans Les Météores, Jean-le-fuyard est assimilé au côté gauche, tandis que Paul-le-gardien de la cellule gémellaire est le côté droit, et leur père Edouard voit son profil droit célébrer «‘les Pierres Sonnantes, la vie paisible et féconde de la campagne’», alors que son profil gauche évoque ‘«Paris, ses rues sombres, ses boutiques louches, les personnages inquiétants’ (M, 354)».

Cette répétition de la symétrie de gauche et de droite, loin d’être gratuite, est chargée de significations sur lesquelles est en grande partie bâtie l’inversion tourniérienne. Car, comme un jeu de miroir, l’inversion bénigne-maligne de Tournier a pour but de modifier la symétrie de latéralité jusqu’à atteindre l’indifférence, ce qui, pour paraphraser R. Girard, provoque une «crise de la différenciation». L’inversion de la photographie qu’observe Tiffauges peut résumer ce mouvement essentiel :

‘Mais c’est encore de l’agrandissement de l’image et des possibilités d’inversion qu’il offre que découlent les plus rares pouvoirs du photographe. Car il n’y a pas que la métamorphose du noir en blanc et sa réciproque. Il y a aussi la possibilité en retournant le négatif dans le porte-vue de mettre la gauche à droite et la droite à gauche (RA, 176).’

Notes
225.

Article déjà cité, in Images et signes de Michel Tournier, op, cit., p. 18.

226.

Définition tirée du dictionnaire Le nouveau petit Robert, Dictionnaires le Robert, Paris, 1993.

227.

M. Tournier, “Treize clés pour un ogre”, Le Figaro littéraire, 30/ 11/1970.