1-1 : La stratégie de l’opposition latérale.

Pour analyser le jeu d’inversion qui renverse le sens et la valeur qui lui est attribuée traditionnellement, nous allons d’abord examiner les significations données à l’opposition latérale droite / gauche dans les différents textes de Tournier, ce qui va préciser la cible de ce jeu, d’une part, et l’utilité stratégique de l’opposition binaire, d’autre part.

Tout d’abord, Tournier latéralise le monde, ce qui veut dire qu’il distingue le monde de droite et de gauche, en donnant ainsi un point de repère pour que le monde ne soit pas chaotique. Cet acte de distinguer la symétrie en latéralité a été considéré comme un acte fondamental dans la plupart des sociétés, et de nombreux chercheurs ont fait porter leurs analyses228 sur l’importance et la nécessité de la différence de la droite et de la gauche dans la constitution du monde. R. Girard relève le danger de la symétrie ressenti par les «primitifs», car toute symétrie appelle la non-différenciation qui est assimilée à la violence indifférenciée. Quand le monde ne distingue plus le pur et l’impur, il subit «la crise sacrificielle», c’est-à-dire la perte de la distinction entre violence impure et violence purificatrice, et cette perte cause elle-même une «crise des différences» à l’ordre culturel dans son ensemble. Cela peut aller jusqu’à la perte de l’identité chez les individus qui n’ont plus aucun repère pour se situer par rapport aux autres, et entraîne la mort de la communauté229.

M. Eliade, quant à lui, voit que la distinction du profane et du sacré constitue la fondation du monde. Car le sacré introduit la rupture dans l’espace homogène et grâce à cette rupture, l’homme peut construire le monde en distinguant l’espace sacré et l’espace profane chaotique230. Cette introduction de l’espace sacré permet à l’homme de sortirde sa subjectivité pour entrer dans un monde réel et objectif, et lui offre un point de repère qui va l’orienter dans tout ce qu’il fait.

Ainsi, l’opposition et la différence forment le fondement de la société et de la culture qui veulent échapper à la menace de l’indifférence qui sème le désordre et le chaos. Et pour maintenir la différence, la dissymétrie est perçue comme fondamentale, comme le souligne R. Caillois : «‘Il n’est rien qui, dans l’univers, ne soit susceptible de former une opposition bipartite et qui ne puisse symboliser les différentes manifestations couplées et antagonistes du pur et de l’impur’ 231«. Cette opposition entre pur et impur prend une valeur fondamentale et explique l’opposition dissymétrique de droite et de gauche dans la plupart des cultures. Les concepts de l’opposition bipartite de pur et d’impur, d’actif et de passif, de bien et de mal, de mâle et de femelle, s’inscrivent alors dans l’opposition de droite et de gauche, et le corps humain, qui est conçu comme la représentation du monde, suit également cette distinction entre son côté droit et son côté gauche.

Dans la plupart des cultures, tant en Orient qu’en Occident, le côté droit est généralement associé à la pureté, au bien, au masculin, tandis que le côté gauche est assimilé à l’impureté, au mal et au féminin. M. Eliade signale pour sa part que dans la pensée primitive la droite représente le sacré, l’homme, le ciel, et la gauche le profane, la femme, la terre232. V. Fritsch quant à lui relève l’opposition des nombres pairs et impairs qui sont, dans les textes anciens,attachés à des valeurs contradictoires:

 

‘A l’impair correspond le limité, le Un, le masculin, la lumière, le droit (à l’opposé du courbe), le bien et la droite ; au pair, l’illimité, le multiple, le féminin, les ténèbres, le mal, la gauche233.’

Par ailleurs, dans les représentations du Jugement dernier, c’est la main droite du Christ qui montre le ciel, le domaine de Dieu, tandis que sa main gauche désigne l’enfer, domaine de Satan234. On aurait pu également citer la tradition chez les philosophes grecs ou dans d’autres cultures ainsi que d’autres religions qui établissent invariablement la même opposition entre côté gauche et côté droit.

Tournier semble, à première vue, reprendre le symbolisme traditionnel de l’opposition entre droite et gauche. Dans son oeuvre, la droite est associée au bien, au masculin, à la maîtrise, tandis que la gauche est liée au mal, au féminin et aux fantasmes. Et d’autres oppositions, telles le nomadisme et le sédentaire, ou le corps et l’esprit, découlent directement de l’opposition entre femme et homme comme nous l’avons vu dans la partie précédente.

Par exemple, Les Météores présentent l’opposition entre Jean et Paul comme une opposition entre le monde profane et mortel qui aspire au ciel capricieux des météores (gauche) et le monde sacré et immortel qui veut sauvegarder l’immobilité et l’éternité du ciel des astres (droite)235.

L’opposition latérale de Tiffauges s’inscrit également dans cette même direction. En découvrant qu’il sait, comme Nestor, écrire de la main gauche. Tiffauges note la différence entrel’écriture de sa main droite et celle de la gauche :

‘Je suis ainsi pourvu de deux écritures, l’une adroite, aimable, sociale, commerciale, reflétant le personnage masqué que je feins d’être aux yeux de la société, l’autre sinistre, déformée par toutes les gaucheries du génie, pleine d’éclairs et de cris, habitée en un mot par l’esprit de Nestor (RA, 55).’

L’utilisation des mots «droite-adroite», «gauche-gaucherie» et l’adjectif «sinistre» qui joue avec le vieux français «senestre» qui désignait le mot «gauche», mais qui caractérise aujourd’hui des chose ou des êtres effrayants, inquiétants, mauvais, funèbres et menaçants236 ,accentue encore l’opposition entre droite et gauche.

Avec Tiffauges, l’association du côté gauche à la monstruosité et au mal devient claire. Ses « Ecrits sinistres » qui sont à l’origine de ses fantasmes ogresques et de sa folie des signes, sont écrits par sa main gauche qui sait pratiquer «sans essai, sans apprentissage, sans hésitation» une écriture nouvelle. Et il explique que cette écriture est dominée par l’esprit sinistre et chaotique de Nestor :

‘Toute la force de Nestor, tout son esprit dominateur et dissolvant sont passés dans cette main, celle dont procèdent jour après jour ces écrits sinistres qui sont ainsi notre oeuvre commune. Et le petit oeuf est éclos. Il est devenu cette main sinistre aux doigts velus et rectangulaires, à la paume large comme un plateau (RA, 55). ’

Cette main gauche « sinistre » est clairement assimilée au Mal avec l’affaire de Weidmann, une sorte de double de Tiffauges. En qualifiant Weidmann de gaucher et en décrivant ses crimes commis avec la main gauche, l’auteur souligne la monstruosité des écrits sinistres de Tiffauges, et par là incite le lecteur à ne pas être dupe de ses histoires.

Vers la fin du roman, c’est encore cette main gauche de Tiffauges qui revient dans l’acte de soigner les lèvres gercées des enfants. Ce geste, qui devrait normalement traduire un sentiment de tendresse, est pourtant bien ambigu dans la scène. L’exagérationde la fonction de la main gauche et l’évocation de l’apocalypse rappellent plutôt le massacre des innocents qui aura lieu plus tard :

‘Les enfants font procession devant moi, et je les oins... Chacun d’eux s’arrête et me tend sa bouche. Ma main gauche s’élève, l’index et le majeur unis, dans un geste bénisseur et royal. Bientôt d’ailleurs, elle ne bouge même plus, ma Sinistre, ma Géniale, mon Episcopale, ma Consignataire de vérités apocalyptiques (RA, 514). ’

La gauche qui évoque l’esprit du mal et la monstruosité a une portée décisive dans la vocation phorique et le processus d’identification de Tiffauges avec les héros mythologiques. La phorie est dirigée le plus souvent par son esprit qui gauchit tout, et tous les modèles phoriques –Saint Christophe, Albuquerque, Baron des Adrets –auxquels Tiffauges s’identifie sont le résultat de la gaucherie qui inverse leur signification.

La gauche est aussi liée à la féminité, à l’ombre et au côté obscur. En effet, nous avons déjà vu dans la partie deux le lien unissant la féminité au corps et à l’irrationnel, lien que les textes tourniériens ne cessent de suggérer. Le lien entre la gauche et la féminité obscure s’établit dans cette optique. Plus explicitement, Tournier, dans Le Tabor et le Sinaï, oppose l’irrationalité et la sensualité de la main gauche à l’intelligence et à l’esprit de la main droite, en s’appuyant sur la phrase de Mac Avoy : « ‘Ma main gauche palpe, caresse et dit à ma main droite ce qu’elle doit dessiner’ » :

‘Dès lors en effet quid de l’autre main ? Mac Avoy nous le dit : elle palpe et caresse, et son rôle sensuel et explorateur est fondamental. C’est la grande pourvoyeuse de sensations, de dégoûts et de voluptés. La main gauche –soeur obscure et besogneuse de la droite- mériterait qu’on la mît parfois en lumière (TS, 124-125). ’

Nous retrouvons ici le rôle peu enviable attribué à la féminité dans les textes de Tournier . Cette même image négative attribuée à la féminité revient dans la nouvelle intitulée «Lucie ou la femme sans ombre» du Médianoche amoureux. Dans cette nouvelle, l’essence de la femme est qualifiée d’»ombre de l’homme», bien que cette ombre soit la source de la chaleur. L’histoire de Lucie raconte la curieuse métamorphose d’une femme qui perd tout, en se débarrassant de sa partie «ombre». Cette ombre de Lucie n’est pas autre chose que sa poupée Olga qui représente tout à la fois sa soeur défunte, son double et sa partie sensuelle et mystérieuse. Le début de l’histoire narre que l’ombre radieuse de Lucie est tantôt la source chaleureuse de sa famille, surtout de son mari, et tantôt la source de sa folie incarnée par sa sensualité débordante et par son immaturité, proche de celle d’un enfant. Le narrateur rapporte que le charme de Lucie dépend entièrement de cette ombre : «‘Lucie ne devait son rayonnement qu’à l’ombre qu’elle savait préserver en elle-même’ (MA, p.159)». Et quand, plus tard, elle enterre sa poupée, c’est-à-dire son ombre, elle devient une «‘femme de verre, froide et incolore (’MA, 174)», c’est-à-dire «calme, objective, transparente». Nous remarquons ici un étrange mouvement qui renverse le positif en négatif. Les qualités des héros masculins, «calme, objectif, transparent», deviennent des défauts lorsqu’elles sont appliquées à une femme. Ainsi, Lucie devenue intelligente n’a plus de valeur, puisqu’elle a perdu son ombre, sa folie237. Le narrateur regrette profondément cette métamorphose et reprend son propos qui attribue la richesse et l’importance à l’ombre, propos qui est exposé dans l’introduction de cette nouvelle:

‘Quant à la femme dépouillée de son ombre, elle est plus malheureuse encore, car elle a tout perdu. La femme est l’ombre de l’homme, et l’homme veut vivre dans cette ombre, car c’est de là que viennent chaleur et couleur (MA, 148).’

Cette histoire illustre l’ambiguïté du jeu de Tournier, basé sur l’idée traditionnelle de l’ombre qui représente l’âme dans des légendes où les personnages ont perdu leur âme en vendant leur ombre au diable. En liant « âme-ombre-folie-féminité », la folie acquiert la signification de l’âme, et la femme sans ombre est équivalente à la femme sans folie et sans âme. La folie devient ainsi l’essencemême de la femme. Cette étrange équationillustre la problématique de l’image de la femme dans l’oeuvre, avec à sa base la question de la différence sexuelle.

Nous avons examiné brièvement les quelques significations qu’on peut donner à l’opposition latérale présente dans les textes de Tournier. La gauche est liée au Mal, à la féminité irrationnelle et au désordre, à l’opposé de la droite qui représente le Bien, l’homme spirituel et le monde ordonné. A travers cette opposition, la cible de l’inversion se dessine : elle vise surtout le système de valeurs qui constitue le fondement de notre société, avec le bien et le mal, l’homme et la femme et l’ordre et le désordre.

Le jeu de l’inversion consiste alors à changer la position de latéralité comme dans un miroir, ce qui va provoquer le basculement des valeurs. Cependant, ce jeu d’inversion n’est pas seulement un renversement brutal, mais est aussi un glissement subtil vers d’autres oppositions pour contredire la latéralité préalablement établie. Nous allons d’abord souligner ce glissement, caractéristique de l’écriture tourniérienne, avant d’entrer dans son analyse détaillée.

Nous allons tout d’abord voir comment l’opposition traditionnelle appliquée aux jumeaux glisse vers d’autres oppositions qui renversent finalement l’opposition première. Dans son Vent Paraclet, Tournier décrit l’opposition de ses jumeaux comme le combat entre conservatisme (droite) et liberté (gauche), en utilisant l’opposition entre hérédité (droite-conservateur) et milieu (gauche-libérale) :

‘Si le respect de l’hérédité et la foi dans le passé sont caractéristiques de la droite, la nature se situe résolument à gauche (...). Le moteur des Météores emprunte son énergie à ce grand débat. (...). Paul se veut le conservateur de l’intimité et des jeux gémellaires, Jean secoue la tutelle de son frère et cède aux charmes inconnus et âpres du monde des « singuliers ». (...). Mais il donne des satisfactions qui pour maigres et rares qu’elles soient possèdent au goût de Jean une saveur incomparable, âcre et musquée comme certaines baies du désert. Autant dire que si l’on devait situer politiquement les deux frères, Paul serait à droite, Jean à gauche (VP, p. 250-252). ’

Ainsi exprimée, la latéralité de la gauche et de la droite devient l’opposition entre la liberté individuelle et la société conservatrice. Nous ne manquerons pas de percevoir, dans le monde singulier de Jean, la préférence de l’auteur pour la liberté de l’individu. Tournier va jusqu’à classer les romanciers selon cette opposition : Balzac serait l’écrivain de «droite» tandis qu’Hugo serait celui de «gauche».

Ce glissement vers le domaine social conduit ensuite Tournier à porter un jugement moral défavorable sur la droite. La réflexion de Tiffauges qui lie la gauche à l’enfance et à l’innocence illustre cette démarche d’inversion. L’écriture avec sa main gauche réveille en Tiffauges le souvenir de son enfance opprimée et solitaire qui va former la racine de la phorie et de sa haine conte la société. C’est pourquoi, dans la réflexion de Tiffauges, la main gauche est directement liée à l’innocence des enfants de moins de sept ans, à l’opposé de la main droite qui se rapproche de l’hypocrisie du monde des adultes :

‘Ils savent dans leur innocence que la main droite est souillée par les contacts les plus dégoûtants, qu’elle se glisse journellement dans la main des assassins, des prêtres, des flics, des hommes de pouvoir comme une putain dans le lit des riches, alors que la sinistre, l’obscure, l’effacée, demeure dans l’ombre, comme une vestale, réservée aux seules étreintes sororales (RA, p. 53).’

L’innocence et l’enfant, qui constituent une valeur suprême dans l’ensemble de l’oeuvre de Tournier, deviennent le support du renversement de la latéralité.

Ce renversement deviendra ensuite de l’indifférence. Par exemple, l’ensemble du Roi des Aulnes, qui souligne l’incompatibilité entre la société et l’individu, jouant avec l’opposition et le renversement, va révéler finalement la folie collective (nazisme) qui rejoint le délire de la jouissance individuelle (perversion tiffaugéenne), à tel point que le lecteur ne sait plus ce qui les différencie.

Ainsi, par un subtil glissement, la dissymétrie entre le sacré et le profane de Paul et Jean devient l’opposition entre la société et l’individu qui sera basculée ensuite vers le renversement de leurs valeurs : innocence individuelle et hypocrisie sociale. Ce renversement va finalement se transformer en indifférence par la juxtaposition de deux absurdités : la folie collective et le délire individuel.

Le même processus du renversement qui évolue vers l’indifférenciation se retrouve dans Le Vent Paraclet où Tournier joue avec la latéralité dans la religion. En réfléchissant à la primauté de la droite sur la gauche dans la théologie qui identifie la droite à Dieu et la gauche à Satan, il essaye de déchiffrer l’énigme de la recommandation de Jésus : ‘« si on te frappe la joue droite, tends aussi l’autre’ (Matt., 5, 39)». Et il imagine que la gifle vient non de la main gauche (Satan), mais de la main droite (Dieu), «en revers» avec le dos de la main. Ensuite il établit une opposition entre les deux gifles, celle donnée côté paume et celle donnée côté dos, de la main même de Dieu (droite) : «‘la ’ ‘claque’ ‘ plus franche, plus forte, retentissante, physique, maternelle, enfantine, dépourvue de sous-entendu moral, et le ’ ‘soufflet’ ‘, symbolique, insultant, humiliant, provocation au duel, à l’effusion de sang...’ (VP, 136)». Cette opposition transforme progressivement l’opposition entre droite (Dieu) et gauche (Satan), qui règne dans la théologie, en la proximité entre les deux qui veut induire que Satan est aussi en Dieu. Cette idée de proximité entre Dieu et Satan constitue non seulement une idée fondatrice de Gilles et Jeanne, mais aussi celle de la plupart des inversions tourniériennes qui convergent vers la non différenciation de l’envers et de l’endroit, du bien et du mal.

En ce sens, l’opposition latérale n’a pas vocation à susciter un jugement de valeurs, mais à servir l’ironie utilisée par Tournier pour dévoiler l’instabilité et le caractère illusoire d’une réalité perçue comme une terre ferme. Ainsi, l’opposition binaire de Tournier ne fonctionne pas comme une dichotomie classique définitive. Elle est toujours mouvante, prête à glisser vers une autre opposition, en contredisant sa propre logique, pour finalement provoquer le renversement et l’indifférence entre les différences. Cela oblige le lecteur à ne pas être dupe de son système binaire, mais provoque également le sentiment désagréable d’être victime d’un jeu hallucinatoire qui fabrique toujours le sens. C’est en ce sens que Pierre Masson signale que «‘la dialectique de M. Tournier peut être retorse, plus soucieuse de s’adapter à des prémisses implicites que de se développer comme la quête d’une idée nouvelle’ 238«.

Les dangers de l’inversion latérale et de la non différenciation entre droite et gauche, qui peuvent conduire au chaos, sont bien illustrés dans la nouvelle «L’auto fantôme» tirée du Médianoche amoureux. L’histoire raconte l’expérience inquiétante du narrateur qui vient d’être trompé par une illusion de symétrie. Face aux deux baraques identiques situées de part et d’autre de la station service, il se trompe de côté et ne retrouve plus sa voiture. Cette expérience banale le plonge dans une réflexion «inquiétante, anormale, bizarre» :

‘Vous vous regardez dans un miroir. Vous êtes tranquille, tout est en ordre, votre cravate, votre raie, votre sourire. Mais soudain, il s’efface, ce sourire. Car vous venez de remarquer un détail bizarre, anormal, inquiétant, monstrueux : le bracelet-montre que vous portez au poignet gauche, oui, il est bien là, la montre marche. Seulement pas dans le miroir. L’homme qui s’y reflète, c’est bien vous, indiscutablement. Mais il n’a pas de bracelet-montre (MA, 187-188). ’

L’image inversée que le miroir renvoie provoque ici un désordre inquiétant, faisant disparaître la réalité de la main gauche avec la disparition du bracelet-montre. Ce pouvoir maléfique du miroir, qui imite la réalité tout en la déformant et en provoquant le faux-semblant, constitue le principe de l’inversion tourniérienne. Cette force dissolvante du miroir est ensuite comparée au vampire qui n’a pas de substance réelle, mais qui sait imiter le réel :

‘Je songe également à une légende. Les vampires sont des gens comme vous et moi. Seulement si vous vous placez avec l’un d’eux en face d’un miroir, vous vous y verrez. Le vampire, lui, ne s’y reflétera pas (MA, 188).’

Les images de l’inversion et du renversement sont multiples dans les textes de Tournier. Par exemple, «Le Nain rouge» présente un homme qui peut se transformer tantôt en un homme petit et médiocre, tantôt en nain sacré et monstrueux. Dans Gaspard, Melchior et Balthazar, la société sodomite est un monde inversé dans lequel la manière de vivre des populations de Sodome illustre le principe de l’inversion qui a transformé négativement les valeurs de Yahvé. Parmi l’ensemble des oeuvres, Le Roi des Aulnes est véritablement porté par l’inversion : par exemple,le « Canada » qui symbolise l’horrible réalité des camps de concentration est l’inversion du « Canada », rêve d’enfance de Tiffauges ; de même la « cité infernale » de Napola est l’inversion de la « cité phorique » rêvée par Tiffauges. Dans ce labyrinthe de significations tournées et retournées, nous nous intéresserons tout d’abord à l’inversion maligne liée au miroir du diable.

Notes
228.

Voir notamment l’étude de R. Girard, La violence et le sacré, celle de M. Eliade, Le sacré et le profane, celle de R. Caillois, L’homme et le sacré, et celle de V. Fritsch, La gauche et la droite.

229.

R. Girard, La violence et le sacré, Grasset, Paris, 1993, pp. 76-77.

230.

M. Eliade, Le sacré et le profane, Gallimard, coll. Idées, 1965,p. 186.

231.

R. Caillois, L’homme et le sacré, Folio Essai, 1993, p. 49.

232.

M. Eliade, La nostalgie des origines, op, cit., p. 233.

233.

V. Fritsch, La gauche et la droite. Vérité et illusion du miroir, Flammarion, Paris, 1967, p. 250.

234.

J’emprunte ces exemples à l’étude d’Hertz, “La prééminence de la main droite. Etude sur la polarité religieuse”, in Mélanges de sociologie religieuse et folklore, Alcan, Paris, 1928, citée par Josée Lamarre, Latéralité, symétrie et miroir, Thèse de 3°cycle (en psychologie), Université de Strasbourg, 1980, p. 70.

235.

Signalé par Arlette Bouloumié, Michel Tournier, le roman mythologique, op, cit., p. 124.

236.

D’après Le Petit Robert, op, cit.

237.

La problématique de la métamorphose de Lucie est signalée par Eeva Lehtovuori, Les voies de narcisse ou le problème du miroir chez M. Tournier, Helsinki, Suomalainen Tiedeakatemia, 1995, pp. 211-215. En échos à Françoise Merllié et à d’autres critiques féminines, nous pensons que l’opposition entre homme et femme constitue une ambiguïté profonde de l’oeuvre de Tournier.

238.

Pierre Masson, “Michel Tournier au miroir d’André Gide”, in Relire Tournier, Publications de l’Université de Saint-Etienne, 2000, p. 151.