Notons avant tout que l’inversion latérale est caractérisée, dans l’oeuvre de Tournier, par la notion d’ «inversion maligne ». La meilleure image de l’inversion maligne est le miroir du diable de La Reine des neiges d’Andersen que Tournier se plaît à citer dans son Vent Paraclet.
‘Le Diable a fait un miroir. Déformant, bien entendu. Pire que cela : inversant. Tout ce qui s’y reflète de beau devient hideux. Tout ce qui paraît de mauvais semble irrésistiblement séduisant. Le Diable s’amuse longtemps avec ce terrible joujou, puis il lui vient la plus diabolique des idées : mettre cet infâme miroir sous le nez de... Dieu Lui-même ! Il monte au ciel avec l’objet sous le bras, mais à mesure qu’il approche de l’Etre Suprême, le miroir ondule, se crispe, se tord et finalement il se brise, il éclate en des milliards de milliards de fragments. Cet accident est un immense malheur pour l’humanité, car toute la terre se trouve pailletée d’éclats, de miettes, de poussières de ce verre défigurant les choses et les êtres. On en ramasse des morceaux assez grands pour faire des vitres de fenêtre –mais alors malheur aux habitants de la maison ! – et en plus grand nombre des éclats pouvant être montés en lunettes – et alors malheur à ceux qui portent ces sortes de lunettes ! (VP, p. 50) ’
La suite de La Reine des neiges raconte l’aventure du petit Key : en recevant un morceau de ce verre, il voit les aspects ridicules etlaids des images qu’il admirait auparavant. Cette histoire nous fait remarquer que le miroir du diable est un miroir qui déforme principalement la vision de l’esthétique.
L’ingéniosité de Tournier, c’est de superposer une déformation éthique à cette déformation de l’esthétique à travers des thèmes très ambigus, tels le sadisme ou la nécrophilie, où la beauté est perçue dans la souffrance. Cela illustre la façon dont Tournier transforme le conte d’Andersen à sa guise.
Cette image d’inversion maligne, si elle est partout présente dans l’oeuvre, l’est surtout dans Le Roi des Aulnes. Régie par un regard déformateur, l’inversion maligne est avant tout la vision qu’a Tiffauges qui voit le monde à l’envers, à la façon de Key. Ainsi, Tiffauges jette un regard à rebours239sur la société qui lui apparaît inversée. Le monde tel qu’il est présenté par Tiffauges est un monde déformé par le miroir du diable :
‘Satan, maître du monde, aidé par ses cohortes de gouvernants, magistrats, prélats, généraux et policiers, présente un miroir à la face de Dieu. Et par son opération, la droite devient la gauche, la gauche devient la droite, le bien est appelé mal, et le mal appelé bien (RA, 123).’Tout au long du Roi des Aulnes, Tiffauges ne cesse d’insister sur l’inversion maligne qui règne dans la société et dans l’Eglise. D’abord, il remarque que la société rend un culte à la guerre et à la mort, au nom de la patrie et du sacrifice, ce qui révèle une inversion diabolique qui préfère la mort à l’amour. En voyant le slogan lancé par le parti gouvernemental allemand, «plutôt des canons que du beurre», Tiffauges exprime son point de vue sur la société régie par l’inversion :
‘C’est sous sa forme la plus basse l’expression de la grande inversion maligne partout à l’oeuvre. Des canons plutôt que du beurre, cela veut dire en termes nobles, en termes ordinaires : plutôt la mort que la vie, plutôt la haine que l’amour (RA, pp. 105-106).’La société qui préfère la haine et la guerre à l’amour et à la vie entraîne selon Tiffauges l’éxaltation de pureté qui est l’inversion maligne de l’innocence. En soulignant la ressemblance apparente, mais trompeuse, entre la pureté et l’innocence, il glisse l’idée selon laquelle l’inversion est basée sur la proximité des contraires :
‘La pureté est l’inversion maligne de l’innocence. L’innocence est l’amour de l’être, acceptation souriante des nourritures célestes et terrestres, ignorance de l’alternative infernale pureté-impureté. De cette sainteté spontanée et comme native, Satan a fait une singerie qui lui ressemble et qui est tout l’inverse : la pureté. La pureté est horreur de la vie, haine de l’homme, passion morbide du néant. (...) L’homme chevauché par le démon de la pureté sème la ruine et la mort autour de lui. Purification religieuse, épuration politique, sauvegarde de la pureté de la race, nombreuses sont les variations sur ce thème atroce (RA, 125).’L’opposition entre la pureté et l’innocence servira, dans Le Roi des Aulnes, non seulement à critiquer l’entreprise du nazisme qui exalte la jeunesse et la pureté de la race pour finalement aboutir à la destruction de l’enfant, mais également à révéler l’ambiguïté de Tiffauges qui, dans tous ses actes, se cache sous le manteau de l’innocence, en se déchargeant de toute responsabilité. Utilisée ainsi, l’innocence est un terme ambigu qui change le négatif en positif et qui fait finalement coïncider l’entreprise de pureté (nazisme) et celle d’innocence (phorie).
La proie majeure de l’inversion dans ce roman est sans doute l’enfant. En effet, Tiffauges ne cesse de revenir sur «‘le mode d’emploi atroce et magnifique’ (RA, 541)» des enfants240. En réfléchissant à la relation entre enfant et adulte, et entre guerre et jeu de guerre, il note l’inversion du jeu qui touche profondément l’enfant. Il présente tout d’abord la guerre comme un jeu d’adulte qui imite l’enfant qui joue à la guerre : «‘Le ’ ‘sérieux’ ‘ meurtrier de l’adulte a pris la place de la gravité ludique de l’enfant dont il est le singe, c’est-à-dire l’image inversée’ (RA, 456)».Notons au passage l’art paradoxal de l’écriture tourniérienne qui joue sur la ressemblance des langages («sérieux, gravité») dans des actes opposés, et la formule oxymore («gravité ludique») qui marie les contraires. Tiffauges remarque ensuite que le «jeu de guerre» détruit sa phorie par une inversion diabolique :
‘La phorie qui définit l’idéal de la relation entre adulte et enfant s’instaure monstrueusement entre l’enfant et le jouet d’adulte. Le jouet n’est plus porté par l’enfant –traîné, poussé, culbuté, roulé, comme le veut sa vocation d’objet fictif, livré aux petites mains destructrices de l’enfant. C’est l’enfant qui est porté par le jouet –englouti dans le char, enfermé dans l’habitacle de l’avion, prisonnier de la tourelle pivotante des mitrailleuses couplées. Je touche ici pour la première fois à un phénomène sans doute capital, et qui est le bouleversement de la phorie par l’inversion maligne (RA, 456).’Et Tiffauges invente le mot «paraphorie» pour désigner cette combinaison de phorie et d’inversion maligne qui bascule la phorie vers la négativité. L’inversion maligne de la phorie, qui est l’inversion centrale du Roi des Aulnes, est plusieurs fois suggérée dans le texte, par exemple dans l’opposition entre le cerf et le cheval. D’abord, Tiffauges assimile le cheval à la féminité, à l’analité et à la bestialité : «‘le Génie de la défécation, l’Ange Anal, et d’Oméga, la clé de son essence ’(RA, 353)», par opposition au cerf qui est symbole de la masculinité, du phallophore, du spirituel. Cette opposition lui fait conclure :
‘Quant au rôle primordial du cheval dans la chasse au cerf, son sens devenait bien évident. C’était la persécution de l’Ange Phallophore par l’Ange Anal, le pourchas et la mise à mort d’Alpha par Oméga. Et Tiffauges s’émerveillait de retrouver encore une fois de plus à l’oeuvre l’étonnante inversion qui dans ce jeu meurtrier faisait de la bête fuyarde et fessue un principe agressif et exterminateur, et dans le roi des forêts, à la virilité épanouie en buisson capital, une proie forcée, pleurant vainement sa merci (RA, 353-354).’Ce qui est dit ici, c’est la victoire de la féminité agressive sur la virilité et la génitalité. Alors, la phorie réalisée avec le cheval, que Tiffauges appelle «superphorie», ne peut être autre chose que la pulsion destructive de la féminité :
‘Le cheval n’est pas seulement l’animal-totem de la Défécation, et la bête phorique par excellence. L’Ange Anal peut devenir en outre l’instrument de l’enlèvement, du rapt, et –le chevalier portant phoriquement sa proie dans ses bras –s’élever au niveau d’une superphorie (RA, 469).’Ainsi, l’ambiguïté de la phorie est dirigée en grande partie par le jeu d’inversion de Tiffauges qui identifie sa pulsion sadique à la féminité agressive.
L’inversion est également inscrite dans la tête des cerfs. S’intéressant à l’asymétrie des bois du cerf qui correspond à «l’état défectueux des daintiers» de l’animal possédant un testicule normal, l’autre atrophié, Tiffauges trouve une inversion plus intéressante encore, car jouée dans les deux directions, latérale et verticale :
‘ L’Oberforstmeister lui expliqua qu’une blessure quelconque –plomb de fusil, fil de fer barbelé, coup de dague –ou une malformation congénitale d’un testicule se traduit fatalement par quelque faiblesse ou extravagance du bois du côté opposé. Ainsi, non seulement les bois des cerfs n’étaient rien d’autre en somme que la floraison libre et triomphale des testicules, mais obéissant à l’inversion qui accompagne classiquement les symboles intensément chargés de signification, l’image exaltée qu’ils en donnaient était retournée, et comme reflétée dans un miroir (RA, 330-331). ’Comme nous pouvons le constater, Le Roi des Aulnes est véritablement porté par l’inversion, plus précisément par le regard de Tiffauges qui voit partout l’inversion. Il définit même l’extase phorique, sa valeur suprême, en terme d’inversion entre le poids qu’il soulève et l’euphorie qu’il ressent : «‘une manière de lévitation provoquée par une pesanteur aggravée’ (RA, 133)», ce qui lui permet de superposer la légende de Saint Christophe (porteur du Christ) à sa propre mort pour qu’elle soit comprise comme un portage de la «lumière et de l’innocence».
Si Tiffauges voit, à son insu, le monde à l’envers, Alexandre adopte délibérément une vision inversée du monde. En effet, tous les discours d’Alexandre relèvent de l’inversion ou de la perversion, mais c’est dans l’univers de SEDOMU (Société d’enlèvement des ordures ménagères urbaines) que l’inversion de point de vue est la plus explicite. Séduit par le nom de l’entreprise familiale qui se révèle conforme à son goût de la provocation et à ses pratiques sexuelles, Alexandre accepte de remplacer son frère aîné, et il est attiré petit à petit par «‘l’aspect négatif, presque inverti, de cette industrie (’M, 36)». Le monde des gadoues lui paraît comme un empire qui domine les villes, mais qui «‘plongeait également dans l’intimité la plus secrète des êtres puisque chaque acte, chaque geste lui livrait sa trace, la preuve irréfutable qu’il avait été accompli’ (M, 36)». L’entreprise SEDOMU est alors celle de l’inversion, car :
‘Il s’agissait en somme d’une prise de possession totale de toute une population, et cela par-derrière, sur un mode retourné, inversé et nocturne (M, 36).’
L’inversion d’Alexandre montre bien l’importance du regard qui crée l’écart et la déformation. Car la vision du monde inversé d’Alexandre vient justement de son regard qui inverse le point de vue. Alors, le lien entre l’inversion maligne et le regard inversé devient explicite : les deux sont issus du changement de regard dont le miroir du diable est le symbole. En ce sens, l’inversion dépend entièrement de la position de l’observateur et de son regard. Et Alexandre exerce ce regard inversé pour produire l’inversion des valeurs :
‘Je m’émerveille de la richesse et de la sagesse d’une décharge (...) Pour moi, c’est un monde parallèle à l’autre, un miroir reflétant ce qui fait l’essence même de la société, et une valeur variable, mais tout à fait positive, s’attache à chaque gadoue (M, 93). ’Utilisée ainsi, l’inversion du regard est à la fois outil de satire envers l’ordre social et outil de renversement du point de vue normatif. Nous pouvons dire que l’inversion de l’oeuvre est née de ce regard «à rebours» des personnages qui voient le monde à l’envers, comme dans un miroir. Quand ce regard est restauré, nous trouvons l’ultime inversion de l’oeuvre dans l’apparition d’une coïncidence extraordinaire entre la réalité du monde infernal et le rêve d’une cité angélique :
‘Abreuvé d’horreur, Tiffauges voyait ainsi s’édifier impitoyablement, à travers les longues confessions d’Ephraïm, une Cité infernale qui répondait pierre par pierre à la Cité phorique dont il avait rêvé à Kaltenborn. (...), toutes ses inventions, toutes ses découvertes se reflétaient dans l’horrible miroir, inversées et portées à une incandescence d’enfer (RA, 560).’Ce processus rappelle l’image de « trompeur-trompé » qui fait de Tiffauges la victime de son regard inversé, ou encore la victime de l’illusion du miroir. La conversation de Tiffauges avec Kommandeur Von Kaltenborn montre la docilité de Tiffauges devant l’inversion :
‘Vous savez, bien entendu, qu’en termes de blason la droite s’appelle gauche, et la gauche droite ? Tiffauges acquiesça. Il entendait cette règle héraldique pour la première fois, mais elle était si conforme à l’inversion droite-gauche qu’il retrouvait régulièrement quand les symboles menaient le jeu qu’elle lui parut aussitôt familière (RA, 475). ’Cette docilité et l’obsession de l’inversion basée sur un regard à rebours font de Tiffauges un homme innocent, mais également un homme qui, trompé par le symbole «qui mène le jeu», ne peut percevoir la réalité. Le caractère diabolique de l’inversion qui pervertit les symboles et les choses symbolisées, trompe également celui qui cherche à interpréter le symbole. L’avertissement de Kommandeur sur la puissance maléfique des signes qui refusent d’être portés par le symbole, mais qui «dévorent la chose symbolisée», comme Jésus portant sa croix qui devient porté par elle, est applicable à Tiffauges qui est finalement porté par l’inversion qu’il portait tout au long du roman.
Ainsi, l’inversion maligne qui porte la vision de Tiffauges sur le monde construit entièrement Le Roi des Aulnes. Le miroir du diable est très présent dans cette inversion, incarnant le regard déformé de Tiffauges qui provoque l’inversion latérale, comme dans un miroir. Nous allons voir maintenant qu’il y a une autre dimension plus ambiguë dans le jeu de l’inversion, dimension qui consiste à faire disparaître la latéralité-même, ce qui provoque non seulement le renversement des valeurs, mais également l’effacement même des oppositions.
Ce regard “à rebours” de Tiffauges qui voit le monde à l’envers se rapproche du mouvement baroque. Pour plus de détails, on peut se reporter à l’étude de Jean Rousset, La littérature de l’âge baroque en France, José Corti, 1995, p. 24.
Nous avons déjà observé le double statut de l’enfant dans l’oeuvre de Tournier. L’enfant est tantôt l’objet de l’adoration, tantôt l’objet du désir (pervers) des adultes. Selon le point de vue, l’enfant bascule d’une extrémité à l’autre, devenant la cible préférée de l’inversion.