(1) : Le jeu d’indistinction du bien et du mal.

Les histoires de Jeanne d’Arc et de Gilles de Rais évoquées dans le titre du roman, et la présence des références historiques, par exemple le fameux procès inquisitorial de Gilles de Rais, n’empêchent pas Gilles et Jeanne de Tournier d’être plus un roman romanesque qu’un roman historique. Car Tournier, contrairement aux historiens et aux autres romanciers, dans cette réécriture assez libre, ne porte pas de jugement sur l’innocence ou la culpabilité de Gilles241. Au lieu d’un jugement catégorique, le roman de Tournier semble vouloir nous expliquer comment Gilles de Rais peut être à la fois «coupable et innocent», comme le signale Mireille Rosello dans L’in-différence chez M. Tournier. C’est pourquoi Tournier met en parallèle deux histoires, celle de Jeanne et celle de Gilles, pour créer une correspondance qui les lie intimement, de telle sorte que les crimes de Gilles ne peuvent exister sans Jeanne sur le bûcher. Cette correspondance crée finalement, à la façon d’un Tiffauges, «un monstre innocent» qu’on arrive difficilement à juger, malgré l’énormité de ses crimes qui enfreignent les valeurs fondamentales de notre société.

Pour créer ce lien étroit entre Gilles et Jeanne, Tournier décrit leur rencontre comme quelque chose de fatidique, comme la force du destin. Cette rencontre est placée sous le signe d’une reconnaissance : lors de l’apparition de Jeanne à la cour, Gilles la reconnaît tout de suite, de la même manière qu’elle-même a reconnu le dauphin Charles, qui hésite pourtant à la reconnaître à son tour :

‘Pourtant il en est un qui a reconnu Jeanne du premier regard, dès son entrée dans la salle du trône. C’est Gilles. Oui, il a immédiatement reconnu en elle tout ce qu’il aime, tout ce qu’il attend depuis toujours : un jeune garçon, un compagnon d’armes et de jeu, et en même temps une femme, et de surcroît une sainte nimbée de lumière (GJ, 13-14).’

Dans ce chassé-croisé des regards, cette reconnaissance de Gilles s’impose comme un signe du destin qui va sceller la ressemblance, à la façon d’un miroir déformant, entre lui et Jeanne : Gilles, tout comme Jeanne, entend des voix mais ces voix incitent au mal et au péché. Gilles est riche, habitué au maniement de la force et de la violence, tandis que Jeanne est pauvre et incarne la simplicité et la faiblesse. Et lors du sacrement de Charles, Jeanne se tient à sa droite tandis que Gilles occupe sa gauche. Chaque image de Gilles trouve un écho en Jeanne, mais inversé, formant ainsi un couple en miroir ou un couple gémellaire complémentaire à la façon d’un corps (Gilles) et d’une âme (Jeanne). Trouvant ainsi son idéal en Jeanne, Gilles devient très vite son fidèle compagnon qui la suit partout «comme le corps obéit à l’âme242«. Ce jeu d’identification de Gilles à Jeanne va être un élément décisif dans la suite de l’histoire, car le texte dit que c’est pour suivre Jeanne et pour s’identifier à elle que Gilles commettra tous ses crimes.

Pour consolider le jeu de ressemblance entre Gilles et Jeanne, l’auteur fait appel à la ressemblance entre Satan et Dieu. En voyant le feu de la passion qui émane de Jeanne, Gilles pense que c’est un feu divin, mais qui peut être également infernal. Cela lui permet d’évoquer la ressemblance de leur couple miroir originel, celui de Satan et Dieu :

‘Il y a un feu en toi. Je le crois de Dieu, mais il est peut-être d’enfer. Le bien et le mal sont toujours proches l’un de l’autre. De toutes les créatures, Lucifer était la plus semblable à Dieu (GJ, 31).’

Ainsi, la figure de Jeanne est perçue par Gilles comme réversible. Et cette réversibilité trouve sa justification dans la ressemblance entre le divin et le diabolique. La figure de Jeanne Bifrons, qui appartient à la fois au ciel et à l’enfer, revient encore dans le discours de Gilles :

‘Jeanne la sainte, Jeanne la chaste, Jeanne la victorieuse sous l’étendard de saint Michel ! Jeanne, le monstre en forme de femme, condamnée au feu pour sorcellerie, hérésie, schismatisme, changement de sexe, blasphème et apostasie (GJ, 48).’

La perception par Gilles de cette double appartenance de Jeanne est fondamentale. Car d’abord, en décrivant Gilles comme adorateur de Jeanne, qu’elle soit sainte ou diabolique, le narrateur joue sur son innocence qui va le décharger de la responsabilité de ses crimes ultérieurs. Ensuite, la réversibilité de la sainte prépare celle de Gilles, Tournier tissant sans cesse la correspondance entre les deux destins, jusqu’à la superposition de la mort de Jeanne à celle de Gilles, pour finalement provoquer un étrange processus d’identification entre deux destins à la fois semblables et inversés.

Pour figurer la ressemblance entre le bourreau et la sainte, le narrateur joue avec une image forte de communion : après avoir embrassé la plaie de Jeanne, Gilles promet de la suivre où qu’elle aille, «‘au ciel comme en enfer’ (GJ, 33)». Cette promesse joue un rôle décisif chez Gilles, car la mort de Jeanne va l’amener à ne plus distinguer le ciel et l’enfer, ce sur quoi va se fonder toute la théorie de Prélat qui le persuadera de la nécessité de la descente aux enfers pour pouvoir s’identifier complètement à son idole.

La mort de Jeanne provoque très naturellement l’effondrement de Gilles. Privé de son miroir, il n’a plus ce reflet divin qui le maintenait, ce qui lui fait perdre sa «dimension verticale». Sa figure perd toute apparence humaine et reflète son âme «défigurée» : Gilles appartient désormais au domaine du corps, à la bestialité et à la violence sans limite. La métamorphose de Gilles au lendemain de la mort de la Pucelle et sa renaissance sont le résultat de cette disparition de l’âme que Jeanne incarnait jusqu’alors :

‘Il tombe, le visage enfoncé dans la terre noire. Il gît là, comme mort, jusqu’aux lueurs de l’aube. Alors il se lève. Mais quiconque aurait vu son visage aurait compris que quelque chose s’était transformé en lui, un visage menteur, pernicieux, blasphémateur, dissolu, invocateur des diables. (...) Il va devenir chenille dans son cocon. Puis la métamorphose maligne accomplie, il en sortira, et c’est un ange infernal qui déploiera ses ailes (GJ, 45). ’

Cette métamorphose et ses débauches effraient le père Blanchet, confesseur de Gilles, qui va amener François Prélat de Toscane pour sauver son maître. Ancien clerc devenu alchimiste, Prélat est passionné par la science et par l’ère nouvelle de la renaissance et dispose d’une vision particulière du christianisme. La parole de Blanchet devant Prélat est une répétition saisissante de celle prononcée par Gilles devant Jeanne : «‘Il y a d’immenses clartés en vous, mais j’ignore s’il s’agit de la lumière du ciel ou des flammes de l’enfer (’GJ, 89)». La ressemblance entre Prélat et Jeanne va s’établir à partir de cette parole répétée qui confirme la similitude de leur nature, et va être accentuée ensuite par la similitude de leur physique. En effet, en voyant Prélat pour la première fois, Gilles s’émerveille de sa ressemblance avec Jeanne : «‘Quel prodigieux bonheur que cette ressemblance, et comme elle était logique, naturelle, nécessaire ! (’GJ, 94)».Ici, l’auteur prépare soigneusement la suite du récit où Prélat prend la place de Jeanne dans la vie de Gilles. L’anticipation du narrateur, qui indique le rôle décisif de Prélat par le biais de la réflexion de Blanchet, est saisissante :

‘Blanchet ne se trompait donc pas complètement en pensant que Prélat influencerait son maître dans le sens du sacré. C’était bien ainsi que l’aventurier toscan concevait son rôle auprès du hobereau vendéen. Mais il était bien loin d’imaginer les voies terribles qu’emprunterait ce salut (GJ, 103-104). ’

En effet, Prélat a une étrange vision de la théologie qui prône la nécessité du culte du Satan pour retrouver la divinité de l’homme. Il explique la voie diabolique qu’il pense suivre pour sauver Gilles :

‘Lumière du ciel et flammes de l’enfer sont plus proches qu’on ne pense. N’oubliez pas que Lucifer –le Porte-Lumière –était originellement le plus beau des anges. On en fait le Prince des ténèbres, le Mal absolu. C’est une erreur ! L’homme, pétri de fange et animé par le souffle de Dieu, a besoin d’un intercesseur entre Dieu et lui. Comment voulez-vous qu’il entre directement en rapport avec Dieu ? Il a besoin d’un intercesseur, oui, et qui soit son complice dans tout le mal qu’il pense et qu’il fait, mais qui possède aussi ses entrées dans le ciel . Voilà pourquoi l’homme éprouve le besoin de consulter des sorcières, de faire intervenir des mages, de convoquer Belzébuth à des rendez-vous magiques (GJ, 89-90).’

Ce discours subversif de Prélat prépare la descente aux enfers de Gilles. Car il pense sauver Gilles en le poussant plus loin, «‘au plus noir de sa mauvaiseté’ (GJ, 148)», pour ensuite le tirer de cet enfer à l’aide de l’alchimie et du feu : «‘toucher d’une main ardente la plaie purulente de ce pays pour l’obliger à se lever, à se mettre debout, comme une vache prostrée se dresse tout à coup au contact du fer rouge. Sauver Gilles par le feu ! (’GJ, 103)». Il explique plus tard que ces deux moyens ont pour but de produire une inversion à la manière de l’alchimie qui «‘transmue en or le plomb ignoble’».

Dans son discours d’inversion adressé à Gilles, Prélat joue avec l’ambiguïté du feu qui incarne à la fois le pouvoir destructeur et le pouvoir purificateur :

‘ Il professait que le pèlerin du ciel –ainsi se nomme l’alchimiste en quête –n’atteint l’un de ces pôles que pour se trouver aussitôt rejeté vers l’autre pôle par un phénomène d’inversion, comme l’excès de froid provoque une brûlure (...). Et cette inversion pouvait être bénigne ou maligne. Le pécheur, plongé dans les abîmes de l’Enfer, pouvait en rejaillir revêtu d’innocence pourvu qu’il n’ait pas perdu sa foi. Le bûcher des sorcières n’était pas un châtiment (...). C’était une épreuve purificatrice destinée au contraire à sauver une âme gravement menacée (GJ, 108).’

Ce discours de Prélat, qui convainc Gilles que plonger dans l’abîme pour suivre la voie de Jeanne sur le bûcher sera la condition indispensable de son salut, car c’est justement dans l’enfer du feu qu’elle a reçu sa Rédemption, son inversion bénigne, rappelle curieusement la parole de Thomas Mann que Tournier aime citer. Dans l’article «‘L’artiste est le frère du malade, du fou, du criminel’», Tournier parle de la Montagne Magique de Thomas Mann qui est basée, selon lui, sur l’initiation mauvaise, mais géniale, de Hans Castorp, héros du roman. Nous pouvons mettre en parallèle la citation de Tournier et le discours de Prélat :

‘« Pour accéder à une santé supérieure, il faut avoir traversé l’expérience profonde de la maladie et de la mort, tout de même que la connaissance du péché est la condition première de la Rédemption ». « Deux voies mènent à la vie. (...) la première est la voie directe, habituelle et honnête. L’autre est une voie mauvaise, elle traverse la mort, c’est la voie du génie »243. ’

Comme nous pouvons le constater, l’initiation de Thomas Mann, qui met l’accent sur la nécessité du mal et de la souffrance, se trouve transposée dans le parcours de Gilles, et également dans celui des autres personnages de Tournier qui traversent les épreuves de la souffrance, comme, par exemple, Robinson dans la souille, Tiffauges qui collabore avec les nazis et qui finit dans le marécage, Paul mutilé, Taor dans les mines de sel et Idriss dans le laboratoire de la société Glyptoplastique. Nous pensons que cette forme d’initiation illustre la démarche de Tournier qui veut transformer la boue en or, et par là justifier de la nécessité du mal.

Cependant, la descente aux enfers de Gilles est une véritable initiation à l’envers, à rebours, basée principalement sur son mimétisme de la mort de Jeanne. L’analyse de Jean-Bernard Vray sur la «contresemblance» dans l’inversion maligne nous offre une clé pour comprendre précisément le rôle du mimétisme chez Gilles. En définissant le monde de l’inversion maligne de Tiffauges comme un monde régi par la «contresemblance» qui joue entre «semblance» et «contre», J-B. Vray montre que le processus de l’inversion maligne se trouve dans un mimétisme qui reproduit le même geste pour des fins non semblables, et qui est donc un mimétisme en «contrefaçon» :

‘L’univers satanique manifesté par l’inversion maligne est donc contrefaçon au sens où contrefaire signifie reproduire, imiter, mimer à des fins de dérision : caricature, parodie, singerie (...) ; mais aussi en un second sens de ce verbe : feindre pour tromper, simuler, imiter frauduleusement, oeuvrer en falsificateur, faire passer une fausse monnaie pour une authentique, le mal pour le bien, Satan pour Dieu (...) Ainsi se précisent le processus de l’inversion : mimétique, son résultat : la déformation, le rapport à l’objet originel : dénaturation, falsification et au destinataire : tromperie, mystification244. ’

Ainsi, l’inversion maligne imite le réel et le modèle authentique pour provoquer l’écart et la déformation, en somme la «contresemblance», et elle rejoint notre analyse du pouvoir du miroir qui fabrique le faux semblant, tout en imitant la réalité. Le rôle du mimétisme dans l’inversion maligne, ou initiation maligne, de Gilles montre bien ce processus de contresemblance. D’abord, le destin de Jeanne s’impose à Gilles comme un modèle à imiter. C’est pour ressembler à Jeanne que Gilles monte sur le bûcher, et c’est pour cette ressemblance qu’il tue de jeunes garçons, impubères à l’image de Jeanne. Il pense qu’en imitant le destin de Jeanne mêlant apothéose et chute, il pourrait lui aussi, comme son idole, parvenir à la réhabilitation et la Rédemption. Mais, ce mimétisme exige le sacrifice des enfants, leur chair et leur sang. Le sacrifice tel qu’il est perçu par Prélat est également un exemple de la «contresemblance». En s’appuyant sur la ressemblance entre Dieu et Satan, Prélat explique que le sacrifice des enfants est comme une offrande nécessaire à Satan, puisque Dieu lui-même a exigé le sacrifice d’Isaac :

‘Si Yahvé aime la chair fraîche et tendre des enfants, le Diable, qui est l’image de Dieu, partage ses goûts. (...) Réussissez pour Barron le sacrifice d’Isaac ! Offrez-lui la chair de ces enfants que vous immolez. Alors au lieu de vous avilir avec eux, vous vous sauverez, et eux avec vous. Vous descendrez, comme Jeanne, au fond du gouffre ardent, et vous en remonterez, comme elle, dans une lumière radieuse ! (GJ, 111-112) ’

On voit clairement que l’imitation joue dans cette conception du sacrifice un rôle capital qui pervertit gravement son sens habituel. Au lieu d’être un renoncement à la vie terrestre et matérielle, le sacrifice est devenu un culte satanique qui appelle le meurtre des enfants. Cette conception du sacrifice rappelle, par ailleurs, l’ambiguïté de la phorie illustrée par la légende d’Albuquerque dans Le Roi des Aulnes. En établissant un lien entre la légende de Saint-Christophe qui porte le Christ et celle d’Albuquerque qui sauve un enfant pour se sauver, le père supérieur du collège inversait la négativité en positivité, car l’acte négatif d’Albuquerque qui se sert d’un enfant est devenu identique à l’acte de soulever «un poids de lumière, une charge d’innocence», et par là, il devient la condition nécessaire à son salut. De même, dans Le Roi des Aulnes, aussi bien que dans Gilles et Jeanne, se servir des enfants et de leur innocence permet de racheter les péchés. Ce truquage montre bien le processus d’inversion qui imite et assimile les modèles authentiques pour finalement les gauchir et brouiller la frontière entre le mal et le bien.

C’est encore ce processus d’inversion par mimétisme qui revient chez Prélat à la fin du roman. Lors du procès de Gilles, assimilable à celui de Jeanne, Prélat insiste sur le rapprochement de leurs destins, tout en jouant sur le terme d’alchimie qui transmue le plomb en or et sur l’inversion bénigne qui va réhabiliter la sainteté de Jeanne ainsi que celle de Gilles :

‘Qui sait si, un jour, la sorcière de Rouen ne sera pas réhabilitée, lavée de toute accusation ? Honorée et fêtée ? Qui peut dire si, un jour, elle ne sera pas canonisée en cour de Rome, la petite bergère de Domrémy ? Sainte Jeanne ! Quelle lumière ne retombera pas alors sur Gilles de Rais qui l’a toujours suivi comme son ombre ? Et qui peut dire si, dans ce même mouvement, on ne vénérera pas son fidèle compagnon : saint Gilles de Rais ? (GJ, 149)’

Cette logique de Prélat qui ignore ou qui veut ignorer la souffrance des enfants sacrifiés, et par là la distinction entre bien et mal, est pourtant inattaquable si l’on se réfère à sa théorie qui rapproche Dieu et Satan. Car il explique aux juges, de surcroît théologiens, que la logique sacrificielle est inscrite dans la Bible et qu’il suffit de savoir distinguer «la part du Diable» dans les crimes de Gilles pour pouvoir ensuite bénéficier de la sainteté de Dieu, car :

‘Satan est l’image de Dieu, (...). Une image inversée et difforme, certes, mais une image cependant. Il n’est rien de Satan qui ne se trouve en Dieu. C’était d’ailleurs sur cette ressemblance profonde que je comptais pour sauver le sire de Rais. (...) Pousser le sire de Rais au plus noir de sa mauvaiseté, puis, par l’opération ignée, lui faire subir une inversion bénigne (...). Il devenait un saint auréolé ! (GJ, 147-148)’

Prélat accepte que son propos soit un «délire», mais trouve sa justification dans le délire généralisé de son époque dont le procès de Jeanne constitue un exemple. L’inversion de Prélat, qui joue avec la Bible et surtout avec le sacrifice, illustre le mariage entre l’inversion et l’interprétation délirante qui participent toutes les deux à la perversion et à la déformation du sens de la parole sacrée.

Le roman se termine avec l’image ambiguë de la mort de Gilles sur le bûcher, image qui évoque le supplice de Jeanne et également celui du Christ. Tout le décor est organisé pour donner un sens sacré à cette mort qui va décharger Gilles de la responsabilité de ses crimes. Un sentiment étrange pourra naître chez le lecteur qui est amené à percevoir malgré lui la logique de cette mort et l’innocence de Gilles qui font coïncider sa mort à celle de Jeanne : tous les deux sont innocents et victimes de leur destin. Déjà la mort de Gilles est attendue par le peuple comme une «fête magnifique et funèbre» qui exige une cérémonie solennelle plutôt que l’exécution banale d’un criminel : «‘Dans les maisons, les femmes et les fillettes s’attifent comme pour un mariage, à cela près qu’elles n’échangent pas un mot et que leurs vêtements sont noirs. Car la fête qu’on célèbre ce soir, c’est l’entrée du sire de Rais dans l’autre monde par une porte de feu’ (GJ, 150-151)». Cette cérémonie qui reproduit la scène de golgotha du Christ avec ses deux autres compagnons, la prière et les chants du peuple, «l’appel céleste» de Gilles, «Jeanne ! Jeanne ! Jeanne !» qui imite celui de la Pucelle : «Jésus ! Jésus ! Jésus !» font naître le paradoxe du roman qui semble viser à faire coïncider la sainteté et le diabolique.

Nous avons observé dans l’aventure de Gilles, où le mimétisme diabolique joue un rôle moteur, l’effacement de la différence entre le bien et le mal qui constitue la base de l’inversion tourniérienne. Le jeu du brouillage entre droite et gauche est encore présent dans la représentation tourniérienne de la sexualité qui joue sur l’effacement de la différence entre deux sexes et le renversement de la norme sexuelle à travers l’homosexualité.

Notes
241.

L’histoire de Gilles de Rais a suscité des réactions contradictoires : il y a ceux qui affirment l’innocence de Gilles, et ceux qui clament sa culpabilité. Pour les premiers, voir notamment l’ouvrage d’Hernandez Lodovico (pseud. De F. Fleuret), Le procès inquisitorial de Gilles de Rais, un essai de réhabilitation, Bibliothèque des curieux, Paris, 1921, et pour les seconds, le roman de Joris-Karl Huysmans, Là-Bas. Il y a également l’ouvrage d’Abbé Eugène Bossard qui semble être à l’origine de cette double proposition, Gilles de Rais, Maréchal de France dit Barbe Bleue (première édition : Honoré Champion, Paris, 1885, 2e édition : Jérôme Million, Grenoble, 1992).

242.

Nous remarquons que c’est la première fois dans une oeuvre de Tournier que le rôle de l’âme est attribué à une femme. Nous pensons que cela provient du fait que Jeanne est une “fille-garçon”, “un ange” sans sexe qui constitue pour Tournier la beauté idéale. Cependant, cette dimension spirituelle de Jeanne a une influence maléfique sur Gilles et elle entraîne sa descente aux enfers.

243.

M. Tournier, “L’artiste est le frère du malade, du fou, du criminel”, Le Monde, 06/06/1975.

244.

J-B. Vray, M. Tournier et l’écriture seconde, op, cit., p. 73.