Nous avons longuement étudié dans la partie deux portant sur la parole unifiante le mythe de l’androgyne, le jeu du travestissement et de l’indifférence sexuelle qui brouille la féminité et la masculinité dans l’oeuvre de Tournier. Nous avons vu que ce jeu se développe sur deux niveaux : celui de l’apparence physique, avec le brouillage des marquages sexuels, et celui du mental avec l’assimilation profonde par les personnages masculins des attributs caractéristiques de la féminité. Ce jeu de brouillage qui consiste à effacer la différence des sexes apparaît comme une gémellisation où le «corps féminin» se masculinise tandis que «l’esprit masculin» se maternise. Cet idéal de «l’indifférenciation» ouvre sur une esthétique du travestissement et du masque dans le domaine sexuel qui se rapproche de celle du baroque. Les exemples de personnages déguisés ne manquent pas dans l’oeuvre, telle l’institutrice qui revêt le costume du père Noël («La mère Noël»), telle Dominique qui se déguise en garçon («Tupik»), tel enfin Logre qui se pare de bijoux, de colliers, avec ses longs cheveux blonds et sa voix féminine («La fugue de petit Poucet») et qui est «beau comme femme». Ce jeu du déguisement devient plus symbolique avec Alexandre qui, dans sa lecture de L’Astrée, livre baroque par excellence, voit le sexe comme un masque interchangeable :
‘Céladon est une face, Alexis est l’autre face. Céladon se dispute avec sa belle amie Astrée. Elle le chasse. Il part désespéré. Peu après, une ravissante bergère se présente à Astrée. Elle s’appelle Alexis et connaît l’art de plaire aux dames (...) Or qui est Alexis en vérité ? Céladon, déguisé en bergère ! Comme quoi il suffit parfois de changer de sexe pour que tout s’arrange ! (M, 257)’Ainsi, la sexualité serait comparable à un masque qu’on peut changer et inverser. La similitude des prénoms entre Alexis et Alexandre suggère que ce jeu de masque renvoie à Alexandre, mais aussi à Fabienne, la seule lesbienne dans les textes de Tournier. Le jeu continue avec le bal des fiançailles de Fabienne où Alexandre et Fabienne dansent comme un couple hétérosexuel, en changeant leur nature : ‘«A nous deux, Fabienne ! Nos mains gauches se nouent. (...). L’amazone des ordures ménagères et le dandy des gadoues, ayant remisé chacun leur sexe au vestiaire, mènent le bal’ (M, 260)». Ainsi, le sexe et l’appartenance sexuelle sont maniables comme un masque qui change le visage, et cette réversibilité de sexualité est à la base des jeux d’indistinction sexuelle de Tournier.
Dans ce paragraphe, nous nous intéresserons plus particulièrement à la manière dont Tournier utilise l’inversion dans le domaine sexuel pour renverser profondément la forme sexuelle normative. Déclarant sa dette envers Denis de Rougemont et son livre L’Amour et l’Occident qui a fécondé son «humus philosophique et littéraire», Tournier adhère à l’idée de Rougemont selon laquelle l’amour hétérosexuel est un code social, inventé artificiellement par la société. Il poursuit :
‘(...) l’amour humain n’est pas le seul produit d’une fatalité biologique. Il suppose certes une infrastructure anatomo-physiologique, mais, sur cette base, la société, les sociétés construisent un code, une mythologie, un édifice de rêves et de sentiments qui ne dépendent que de facteurs culturels. Ainsi l’amour –au sens sentimental du mot –est-il une invention qui date de la fin du XI e siècle (VV, 402). ’Avec cette parole qui classe l’idée traditionnelle de la sexualité dans le domaine de l’artifice, Tournier lance un défi au monopole de l’hétérosexualité. C’est à travers le personnage homosexuel d’Alexandre que s’exprime le plus clairement ce jeu d’inversion ironique qui consiste à renverser le statut de la norme sexuelle.
Pour Alexandre, l’homosexualité précède l’hétérosexualité. Composée d’éléments identiques, l’homosexualité réalise l’équation idéale de l’amour qui est, selon lui, «‘Amour = sexe + coeur’ (M, 106)», alors que l’hétérosexualité ne représente que la procréation ennuyeuse, ou encore la pâle «contrefaçon» de la liberté de l’homosexuel :
‘Toute l’hétérosexualité est dans ce genre d’imposture qui tient de ces contrefaçons de corridas où des vachettes remplacent le taureau (M, 111). ’Son étrange algèbre qui semble être un mélange des classifications d’Aristophane245 et de Platon, hiérarchise pourtant sa conception de la sexualité qui inverse la norme sexuelle : «‘homosexualité masculine : 1+1 = 2 (amour), hétérosexualité : 1+0 = 10 (fécondité), homosexualité féminine : 0+0 = 0 (néant) (’M, 237)». Ainsi, selon cette hiérarchisation, l’idéal de la sexualité se situe du côté de l’homosexualité masculine qui réalise parfaitement l’érotisme, voire l’auto-érotisme. En plaidant ainsi sans cesse la supériorité de cette homosexualité, Alexandre renverse, ou au moins déstabilise, la norme conventionnelle. Pour lui, tout n’est que contrefaçon de l’homosexualité masculine, même les amours lesbiennes : «‘Sodome contemple de haut sa chétive contrefaçon’ (M, 237)». Cette expression qui appartient à Colette est ici détournée de son sens textuel pour désigner l’inversion.
Le narcissisme qui alimente l’homosexualité et la sympathie de Tournier envers cette forme sexuelle qui, par opposition à l’hétérosexualité qui symbolise la lourdeur et la pesanteur, garantit selon lui la liberté et la légèreté, revient encore sous la plume de Balthazar. Il encourage ses jeunes «Narcisses» à découvrir l’homosexualité qui apporte «‘une diversion légère, gratuite et inoffensive à la pesante et coercitive hétérosexualité conjugale’ (GMB, 78)». Cette liberté homosexuelle masculine est d’ailleurs, pour Tournier, une preuve de la non-existence de la cité saphique. Dans son commentaire sur Colette, Tournier met en opposition les deux concepts à la base de l’amour, fidélité et liberté, pour ensuite les transposer dans l’opposition entre homosexualité féminine et masculine, et cette opposition soutient sa thèse :
‘Si la cité saphique n’existe pas, c’est qu’elle s’efface devant la réalité du simple couple, et là, l’homosexualité féminine regagne tous ses atouts en face de la masculine. (...) Si Sodome existe –et si Gomorrhe n’existe pas -, c’est que l’homosexuel vit sous le signe de la liberté, l’homosexuelle sous celui de la fidélité. Le couple masculin est la rencontre fugitive et furtive de deux libertés. A cette instabilité, la Cité maudite apporte la compensation de ses murs et de ses airs complices. Le couple féminin trouve en lui-même assez de ressources pour se passer de toute communauté (VV, 250-251).’Il est intéressant de relever que Tournier utilise la même opposition (fidélité / liberté) pour comparer aussi bien hétérosexualité et homosexualité que féminité et masculinité, et même homosexualité féminine et masculine. La valorisation de la liberté dans chaque couple opposé explique sans doute l’absence de couple gémellaire féminin dans l’oeuvre246 : la fidélité étant propre à la féminité, un couple gémellaire féminin symboliserait une fidélité absolue, immuable qui empêcherait l’histoire dialectique des Météores.
D’une façon similaire, Tournier utilise le même élément pour renverser le point de vue d’Alexandre247. Car pour Paul, c’est Alexandre et les couples homosexuels qui imitent le couple gémellaire en contrefaçon : «‘le couple homosexuel s’efforce de former une cellule gémellaire, mais avec des éléments sans-pareil, c’est-à-dire en contrefaçon’ (M, 387)». Et Paul continue, avec une sympathie certaine, à dévoiler le caractère mensonger du couple homosexuel qui imite la relation gémellaire, laquelle est, selon lui, «originelle» :
‘L’homosexuel est un comédien. C’est un sans-pareil qui a échappé à la voie stéréotypée tracée pour les besoins de la propagation de l’espèce, et qui joue les jumeaux. Il joue et il perd, mais non sans d’heureux coups. (...) L’homosexuel est artiste, inventeur, créateur. En se débattant contre un malheur inéluctable, il produit parfois des chefs-d’oeuvre dans tous les domaines. Le couple gémellaire est tout à l’opposé de cette liberté errante et créatrice (M, 388).’Dans ce jeu du regard où couple gémellaire et couple homosexuel revendiquent la supériorité et l’authenticité de leur sexualité, un point commun peut pourtant être signalé : tous deux considèrent l’hétérosexualité comme une «pâle copie dégradante» qui imite soit la liberté de l’homosexuel, soit la relation gémellaire. Dans cette perspective, la norme de la société hétérosexuelle devient une «singerie» de l’homosexualité et de la cellule gémellaire. Paul souligne également le caractère mensonger du «naturel» qui règne dans la société –surtout dans le domaine de l’art –et qui n’est pour lui, en somme, qu’un déguisement de l’artifice :
‘Nous étions excusables à huit ans de ne pas savoir que le naturel –surtout dans l’ordre artistique, et nous étions en l’occurrence des acteurs, des comédiens –s’acquiert, se conquiert, n’est en somme que le comble de l’artifice (M, 168). ’Cette réflexion, qui signale le caractère ambigu des représentations artistiques qui se rapprochent du simulacre, peut être liée à sa vision du monde hétérosexuel. Comme l’art qui inverse, par l’imitation, les places de nature et d’artifice, l’hétérosexuel inverse l’original et la copie par une imitation artificielle. C’est surtout par cette vision du monde qui inverse la norme dans la sexualité que Les Météores trouve sa dimension subversive. Car, tournant entièrement autour du point de vue de Paul et d’Alexandre qui revendiquent le caractère authentique et originel du couple gémellaire et l’homosexualité qui «jette un pont» entre l’original (la relation gémellaire) et le simulacre dégradant (l’hétérosexualité), le roman ébranle la norme sexuelle et conteste la classification habituelle. C’est pourquoi Tournier indique que ‘«l’audace des ’ ‘Météores’ ‘, c’est de nommer l’hétérosexualité’ (VP, 265)»et non de faire exister l’homosexualité. Ainsi, la sexualité est un sujet d’inversion latérale qui échange la place de normal et de marginal, de féminin et de masculin et où le sexe devient un masque interchangeable et la norme devient la copie.
Nous avons étudié le jeu latéral dans les textes de Tournier, jeu qui consiste à renverser la position de la gauche et de la droite à la façon d’un miroir. Pour ce jeu, Tournier établit préalablement l’opposition binaire qui porte, en grande partie, l’axiologie cardinale de notre société pour ensuite l’inverser par l’effacement des distinctions et par le changement des positions. A l’intérieur de ce jeu, nous avons pu observer que le miroir du diable qui déforme le regard occupe une place centrale, engendrant sans cesse l’écart et la grimace. Si ce jeu à la latéralité révèle la face inquiétante de la réversibilité, le jeu vertical que nous allons maintenant examiner situe son action, par un mariage du haut et du bas, entre le grotesque et le risible, entre l’horrible et l’humour.
Pour Aristophane, Eros est perçu comme la recherche par chaque homme de sa moitié pour devenir un entier parfait : ½ + ½ = 1. La réunion de deux moitiés parfaitement semblables, symétriques et identiques, comme une réunion avec un double ou un reflet identique dans un miroir, donnera le plus bel amour. Cette forme d’Eros s’accomplit dans l’homosexualité masculine qui réalise une parfaite autosuffisance (ou un auto-érotisme) où la rencontre entre chaque moitié mâle constitue un homme entier. Ce point de vue d’Aristophane semble sous-jacent dans la vision d’Alexandre qui revendique la suprématie de l’homosexualité masculine sur celle féminine.
Cette absence du couple gémellaire féminin dans l’oeuvre romanesque de Tournier nous semble étrange. Car Tournier revient plusieurs fois dans ses essais sur la qualité de la complicité qui unit deux femmes (VV, 250-251), (CM, 172), qualité quipeut incarner parfaitement “l’inaltérabilité” de la relation gémellaire. Dans Le Vol du Vampire, l’auteur présente un couple homosexuel féminin, Eleonor Butler et Sarah Ponsonby, qui a défié l’aristocratie galloise au XIII e siècle (VV, 250) : “(Elles) revendiqu(ent) le droit –non à la différence comme certains après elles –mais à l’indifférence, ce qui est encore plus difficile à obtenir. (...) Oui, il y a des absolus si enfantins qu’ils confinent à la sainteté”.Malgré sa fascination pour ce couple qui semble réaliser l’idéal de la relation gémellaire, Tournier refuse l’existence de la cité saphique. Cela ne suppose-t-il pas que le couple homosexuel féminin réalise, aux yeux de Tournier, par sa complicité absolue, “l’autosuffisance” et“l’inaltérabilité” ?
Cette utilisation de la même expression pour distinguer deux points de vue différents, celui d’Alexandre et celui de Paul, a déjà été indiquée par J-B. Vray, M. Tournier et l’écriture seconde, op, cit., p. 438.