Chapitre 2 : le jeu du miroir oblique et la perversion.

La perversion qui détourne les valeurs et le sens est intimement liée à l’inversion étudiée dans le chapitre précédent. Toutes les deux participent à la déformation du modèle, de la réalité et de la norme sociale, et contribuent à créer l’écart et la vision décalée de l’oeuvre. Malgré la difficulté (ou le risque) de les distinguer, nous pensons que ces deux mouvements traduisent de deux manières différentes le jeu de l’écart de Tournier : si l’inversion joue plutôt sur la réversibilité du sens par l’accent mis sur la proximité des contraires, la perversion tourniérienne s’appuie sur le mécanisme de la déformation, causée par un regard oblique, décalé. Les pervers tourniériens essaient de construire leur propre monde avec une logique et une cohérence surprenantes qui imitent le raisonnement habituel de notre système de valeurs. Le monde créé par eux est alors un monde parallèle au réel, mais qui peut parfois paraître plus logique que le monde réel auquel il impose sa cohérence. Le sens créé par ce regard déplacé, doté de sa propre cohérence, pervertit la réalité, tous les référents et les références, jusqu’à bouleverser leur intelligibilité.

Dans ce chapitre, nous chercherons à voir comment la perversion tourniérienne arrive à ébranler le système de valeurs, à pervertir le sens, et par là à mettre en doute le sens du texte. Pour cela, nous allons d’abord examiner le mécanisme du regard «oblique» des personnages pervers. L’analyse de ce regard oblique nous montrera comment l’oeuvre provoque la déformation du réel. Ensuite, nous analyserons le processus de la perversion du sens qui, dans divers domaines, s’appuie sur l’imitation d’un système de cohérence. Nous poursuivrons par l’étude de la perversion de la narration elle-même qui enferme le point de vue du lecteur, avant d’examiner l’esthétique de la perversion qui exprime, à notre sens, la vision de l’auteur sur l’art romanesque.