1 : Le regard oblique des pervers tourniériens.

Un regard fixé non pas sur l’objet et le réel, mais à côté de celui-ci et du réel, provoque la déformation de l’objet regardé mais également l’enfermement du sujet regardant par une sorte d’effet en chaîne : regard déformé - déformation de l’objet -fixation du regard sur la déformation- enfermement du sujet dans la déformation. Ce processus d’enfermement du sujet dans son regard déformé, à la manière de Narcisse, peut caractériser le regard des pervers tourniériens. A la source de ce regard oblique, on trouve d’ailleurs le narcissisme des personnages qui veulent créer le monde à leur image, comme l’affirme Alexandre :

‘Tandis que moi, contraint au départ à prendre les gens et les choses carrément à rebrousse-poil, tournant toujours dans le sens contraire de la rotation de la terre, je me suis construit un univers, fou peut-être, mais cohérent et surtout qui me ressemble, tout de même que certains mollusques sécrètent autour de leur corps une coquille biscornue mais sur mesure (M, 40).’

Que ce narcissisme des pervers soit, comme pour Tiffauges, le résultat d’un regard déçu envers soi-même, ou, comme pour Alexandre, le résultat d’une différence sexuelle, il est intimement lié à la volonté de surmonter le jugement extérieur qui les classe en «anormaux», et par là d’aller à «contre-courant», en imposant leur différence comme le signe de leur supériorité. Tournier lui-même définit le pervers comme quelqu’un qui «se taille un milieu et une société sur mesure», comparable au héros de roman qui doit être «‘fort, systématique, qui plie les choses et les êtres à son équation personnelle’ 269«. Pour avoir la force de tailler la société et de moduler la réalité selon leur désir, les pervers doivent être convaincus de leur supériorité. Le sentiment d’avoir un destin exceptionnel et de percevoir la logique de ce destin caractérise la démarche des pervers tourniériens qui déchiffrent le monde avec leur regard oblique, en l’enfermant ainsi dans leur propre obsession. Nous allons voir comment le destin justifie, aux yeux des pervers tourniériens, leur supériorité et leur perversion, et alimente ainsi la construction de leur monde clos.

Notes
269.

M. Tournier, “Je suis un métèque de la littérature”, Le Monde, 28/03/1975.