A l’origine des pervers tourniériens, il y a la différence et la solitude. La plupart des protagonistes ressentent leur différence par rapport aux autres et se sentent rejetés par la société : la différence, qui se manifeste soit dans leur physique comme pour Lucien, soit dans leur mental comme pour Alexandre, est liée à leur sentiment d’être isolés. En ce sens, le terme tiffaugéen de monstre convient parfaitement pour qualifier ce sentiment de tous les perversd’être hors norme et marginal:
‘ Monstre vient de montrer. Le monstre est ce que l’on montre –du doigt, dans les fêtes foraines, etc. Et donc plus un être est monstrueux, plus il doit être exhibé. (...) Pour ne pas être un monstre, il faut être semblable à ses semblables, être conforme à l’espèce, ou encore être à l’image de ses parents (RA, 14).’Cette définition du monstre, qui revient mot pour mot dans la bouche de Paul dans Les Météores (p. 165), est une clé nécessaire pour comprendre le sentiment de différence des pervers tourniériens face à leurs semblables, une différence conduisant à la marginalité. Car les héros tourniériens, en se condamnant définitivement différents, voire monstres, perçoivent leur différence comme négative. Par exemple, Jean perçoit la monstruosité de sa situation de jumeau identique à Paul dans la fête foraine où sa découverte des frères siamois lui suggère que la gémellité est une infirmité, une difformité «monstrueuse (M, 189)». Pour Paul, au contraire, le terme de monstre témoigne de la supériorité de la condition gémellaire. Cependant, il ressent tout comme Jean sa différence par rapport aux autres : «‘Que nous fussions des monstres, mon frère-pareil et moi, c’est une vérité que j’ai pu me dissimuler longtemps, mais dont j’avais secrètement conscience dès mon plus jeune âge’ (M, 163)». De la même manière, Lucien ressent sa petite taille comme une infirmité, objet de honte et de répulsion. Se sentir différent des autres apparaît donc ici comme le point de départ de la trajectoire du destin des héros tourniériens.
L’acceptation par les héros tourniériens de leur différence, et sa valorisation pour changer le négatif en positif, sont illustrées d’abord par le changement de leur perception de la monstruosité. L’exemple de Lucien face à son image transformée, ayant retiré les semelles de dix centimètres pour devenir un nain monstrueux, montre bien le processus de perversion déclenché à partir de l’acceptation de la différence :
‘Le clerc de notaire avait disparu et avait fait place à une créature drolatique et inquiétante, d’une laideur puissante et envoûtante, à un monstre sacré, (...) Il découvrit l’amour ce jour-là, et l’abandon de son costume de clerc et surtout de ses chaussures hautes, l’acceptation de sa condition de nain étaient inséparables dans son esprit de cette éblouissante révélation (CB, 107).’Cette acceptation ne tardera pas à se transformer en valorisation et en signe de supériorité. Ainsi, Lucien considère les gens normaux comme des «‘échassiers fragiles qui ne sont à leur juste place nulle part’ (CB, 115)» et se plaît à jouer le rôle de Néron avec Bob, garçon de taille colossale et mari d’Edith, que Lucien, après avoir tué Edith,possède comme «‘une femelle»: «Il lui plaisait que sa vie prît la forme d’une caricature des moeurs échassières, haute en couleur et tout éclaboussée de sang et de sperme’ (CB, 119)». Paul exprime la supériorité des jumeaux en recourant au même motif de la petite taille :
‘On nous a toujours jugés petits, (...) Et bien c’est faux ! Nous ne sommes pas petits, nous sommes comme il faut, nous sommes normaux, parce que nous sommes innocents. Ce sont les autres qui sont anormalement grands, car cette taille est leur malédiction, la tare physique répondant à leur culpabilité (M, 196).’La logique étonnante et folle se poursuit pour expliquer leur innocence qui est la preuve de leur normalité, et par là condamner la grande taille des normaux comme une preuve même de leur faute originelle. La rêverie de Paul sur la «naissance gémellaire comme originelle» mêle plusieurs images évocatrices pour revendiquer la normalité et la supériorité des jumeaux. D’abord, elle renvoie à la légende africaine selon laquelle la véritable naissance de l’homme serait gémellaire270 et à l’image biblique fratricide de Caïn et d’Abel. Jouant avec ces données traditionnelles, Paul fabrique sa propre légende à partir de sa petite taille, preuve de son «innocence» du fratricide originel dans le ventre maternel, pour se valoriser, et par là renverse le système de normalité au niveau de la naissance. Cette démarche est similaire à celle de Tiffauges qui renverse la négativité de sa différence par sa rêverie par laquelle il s’attribue une origine légendaire et surhumaine suite à la simple phrase de Rachel : «tu es un ogre».
Cette démarche des pervers tourniériens, qui affabulent leur origine supérieure, est alimentée par leur regard oblique qui voit dans leur différence le signe du destin. Le mot «destin», qui est présent dans la plupart des textes, illustre le mécanisme de la mégalomanie, de la parodie et de l’enfermement tragique des pervers. Nous allons observer le caractère mégalomane des personnages tourniériens qui valorisent leur différence et leur perversion comme le signe d’un destin exceptionnel.
Selon l’étude de G. Dieterlen, “Norme et Latéralité en Afrique Occidentale”, in Main Droite et main Gauche, P.U.F. Paris, 1968, pp. 144-157.