Le mot «destin» paraît tout d’abord refléter le narcissisme des personnages tourniériens qui veulent valoriser leur différence et transformer le négatif en positif pour donner un sens à leur vie. En effet, la force et la volonté de transformer le destin en destinée caractérisent la plupart des héros tourniériens, expliquant leur démarche commune de renversement des valeurs et de construction de leur monde clos. Cette figure de l’homme qui change son destin est une notion chère à Tournier qui l’explique en terme d’»amor fati». Dans son Vent Paraclet, il donne un exemple de cet amour du destin avec Tiffauges qui transforme sa captivité négative en liberté positive :
‘Dans le prisonnier converti, naturalisé, assimilé, je voyais une image très bellement triomphante et provocante de l’amor fati, la force géniale d’un homme qui parvient à transformer en bénédiction un terrible coup du sort, en bonheur la plus désastreuse des fatalités (VP, 104-105). ’Ainsi défini, l’amour fati de Tournier se rapproche de la volonté et de l’amour de son destin dont parle Nietzsche:
‘Ma formule pour la grandeur de l’homme, c’est amor fati. Il ne faut rien demander d’autre, ni dans le passé, ni dans l’avenir, pour toute éternité. Il ne faut pas seulement supporter ce qui est nécessaire, et encore moins se le cacher –tout idéalisme est le mensonge devant la nécessité -, il faut aussi l’aimer 271. ’Cet amour fati apparaît d’abord dans la mégalomanie des personnages qui croient avoir un destin hors norme. Ainsi, Tiffauges est convaincu d’avoir un destin glorieux et s’attribue des origines surhumaines et une relation spécifique avec l’Etre : «‘L’être et moi, nous cheminons depuis si longtemps côte à côte, (...), nous nous comprenons, nous n’avons rien à nous refuser’ (RA, 14)». Il ne cesse de réinventer son origine grandiose pour affirmer son destin exceptionnel : ogre féerique, Nestor, Atlas, Saint-Christophe, etc. Tout le roman paraît ainsi porté par la mégalomanie de Tiffauges qui croit en son destin et qui essaie de faire coïncider son destin et sa vie réelle. Sa lecture des signes est le symbole de son effort pour déchiffrer «‘une approbation, une confirmation, une sanction, quelque chose enfin qui ressemblât à la signature du destin ’(RA, 360)». Et l’interprétation très personnelle qu’il donne à la guerre, à l’histoire et à toute réalité est le fruit de cette mégalomanie.
De la même manière, Alexandre refuse de s’intégrer à une société hétérosexuelle qui élimine, selon lui, l’homosexualité, et voit sa différence sexuelle comme un signe du destin : «‘L’homosexualité est une fonction exigeante. Elle attend de l’élu qu’il ait la force de supporter un destin d’exception (’M, 148-149)». Il dit à Thomas que la découverte de son homosexualité équivaut à celle de son être et de son destin qui n’a «‘rien à attendre de la société hétérosexuelle’ (M, 144)». La mégalomanie d’Alexandre qui, grâce à sa vue perçante qui voit la richesse des gadoues et à son odorat aiguisé qui distingue sa proie sexuelle, prétend être un «surhomme (M, 96)», et qui proclame sa beauté supérieure devant une foule d’hétérosexuels, peut être considérée comme l’exemple détourné de l’amour fati :
‘ Comme je suis beau ! Faisan doré au centre d’un troupeau de pintades couleur de cendre, ne suis-je pas le seul mâle de cette basse-cour ? (M, 254) ’En effet, son goût pour l’inversion des valeurs et pour la provocation de «la racaille hétéro», ainsi que sa vision décalée du monde modulé à son image, illustrent la démarche entreprise par Alexandre pour faire ressembler sa vie à son destin exigeant.
«Le nain rouge» narre, quant à lui, l’histoire de Lucien et de ‘«la merveilleuse métamorphose qui avait changé son destin’ (CB, 109)». A la découverte de sa nature monstrueuse qui coïncide avec celle de l’amour, Lucien prend conscience du pouvoir de séduction de sa petite taille, «‘parce qu’il avait eu enfin le courage de sa monstruosité, il avait séduit une femme’ (CB, 111)», qui l’élève au rang de «surhomme». L’acceptation de sa taille est alors comparée à celle d’un destin particulier, car il était finalement destiné à être «‘un homme à part, supérieur à la racaille géante, irrésistible séducteur et tueur infaillible (’CB, 111)». L’assassinat d’Edith, la relation homosexuelle avec son mari Bob et son nouveau travail au cirque sont chaque fois interprétés comme des tournants d’une destinée faisant de lui «un monstre sacré».
L’histoire de «Fétichiste» illustre la même expérience du destin. Sa perversion pour le «falbala» qui guide et détruit sa vie est comparée à un destin particulier : «C’est mon destin qui m’entraîne. Parce que moi qui vous parle, j’ai un destin, oui, et c’est terrible d’avoir un destin (CB, 312)». Et il ajoute que sa vie obéit entièrement à ce destin et qu’il est voué à inventer et à créer sans cesse son monde à cause de ce destin particulier :
‘Mon bonheur, il avait fallu l’inventer, le construire. Je ne suis pas comme les autres, moi. Les autres, ils trouvent toute leur vie préparée au quart depoil en naissant, posée au pied de leur berceau. Moi, je n’avais rien trouvé. Il avait fallu tout fabriquer, tout seul, en tâtonnant, en me trompant, en recommençant (CB, 330).’Cette parole qui rappelle la démarche d’Alexandre, consacrée entièrement à la création d’un monde qui lui ressemble, est en fin de compte applicable à tous les pervers qui voient le signe du destin dans leur différence et qui construisent leur vie autour d’elle.
Ainsi utilisé, le destin des pervers, qui n’est rien d’autre que la justification de leur tendance perverse, parodie le grand destin héroïque. C’est pourquoi le mot destin est utilisé quasi unanimement par les pervers tourniériens, à l’occasion de la découverte de leur perversion et également pour interpréter les événements de leur vie qui vont dans le sens de celle-ci. Ainsi, tous les pervers pratiquent la lecture de leur destin, à la manière de Tiffauges qui interprète patiemment, mais avec conviction, chaque tournant de sa vie. Sur ce point, la parole d’Alexandre, qui prétend être surpris par la logique surprenante de certains éléments qui aboutissent à façonner son destin, est emblématique, résumant le sentiment de tous les pervers tourniériens :
‘Ce qui fait le charme de ma vie, c’est qu’arrivé à l’âge mûr, je continue à me surprendre moi-même par les décisions ou les options que je prends, et ce d’autant plus qu’il ne s’agit pas de caprices ou de tours de girouette, mais bien au contraire de fruits longuement cultivés dans le secret de mon coeur, un secret si bien gardé que je suis le premier étonné de leur forme, substance et saveur. Il faut bien sûr que les circonstances se prêtent à l’éclosion, mais elles s’y prêtent souvent avec tant d’empressement que le beau et lourd mot destin vient tout naturellement à l’esprit (M, 222).’Cette lecture du destin qui voit une logique dans des événements disparates, en excluant le hasard, pousse les personnages à cheminer vers leur destin rêvé. Ce faisant, ils font coïncider leur mégalomanie et leur réalité, et cette coïncidence illustre le mécanisme de la perversion, de l’enfermement de ces pervers dans le regard oblique et narcissique, et de leur création d’un monde propre, à côté du réel.
Dans Le Vent Paraclet, Tournier écrit que le mot destin est défini dans le dictionnaire comme «l’enchaînement nécessaire et inconnu des événements» et il y ajoute sa propre définition selon laquelle on peut parler du destin «‘lorsque les événements qui m’arrivent –qui font et qui défont ma vie –trahissent une logique supérieure, une nécessité intelligible qui ne m’apparaissent cependant que partiellement ’(VP, 241)». C’est pourquoi selon lui tous ses récits décrivent, en fin de compte, la trajectoire de ses personnages pour aboutir à leur destin :
‘ Par la reconnaissance, le fatum devient amor fati. Le véritable sujet de ces romans, c’est la lente métamorphose d’un destin en destinée, je veux dire d’un mécanisme obscur et coercitif en l’élan chaleureux et unanime d’un être vers son accomplissement (VP, 242). ’Utilisé à cet effet, le destin est un élément important qui assure la cohérence interne de la narration. Car il permet à l’auteur de tracer logiquement le cheminement, la transformation et l’aboutissement des folles aventures de ses personnages. Participant ainsi à une stratégie de la narration, le destin dévoile également le regard déformé des pervers, regard qui anime le jeu de la perversion du sens.
Friedrich Nietzsche, “Ecce Homo”, in OEuvres, tome 2, Robert Laffont, 1993, p. 1144.