1-3 : La vision profonde et la lecture du destin.

On peut tout d’abord remarquer l’importance accordée à la «vue» dans les récits de Tournier : la myopie de Tiffauges, le regard sélectif d’Alexandre, la vision gémellaire de Paul, tous les regards aveuglés que rencontre Idriss, jusqu’à la vision borgne de l’auteur lui-même («La vie plane» dans CS). Tous ces exemples soulignent l’importance du regard et du point de vue dans les textes tourniériens.

Entre les différents regards exposés, ceux de Tiffauges et de Paul semblent illustrer le regard oblique des pervers qui correspond à une «vision en profondeur». Déjà le regard de Tiffauges est comparé par Blächen à «‘l’oeil profond, l’oeil enfoncé dans l’orbite’ (RA, 406)» qui s’accommode bien à sa lecture visionnaire des choses. Tiffauges lui-même le compare à «l’oeil fatidique» :

‘L’alcool accentuait chez Tiffauges cette vision à distance, spéculative et détachée qu’il appelait par-devers lui son « oeil fatidique » et qui était la mieux appropriée à la lecture des signes du destin (RA, 279-280). ’

Ce passage suggère que sa lecture obsessionnelle des signes vient finalement de son regard qui s’enfonce dans la profondeur des choses. L’exemple de Paul montre également l’importance de ce regard «en profondeur» qui crée le sens mythique et visionnaire des Météores, et la lecture gémellaire obsessionnelle qui enferme et déforme tous les événements. Voici l’affirmation de Paul qui trouve la force supérieure des jumeaux dans leur vision profonde :

‘Qu’est-ce à dire, sinon que nous étions les détenteurs d’un pouvoir visionnaire supérieur, la clé d’un monde mieux vu, plus profondément fouillé, mieux connu, possédé, percé ? (M, 171)’

Cette vision qui fait surgir, dans Le Roi des Aulnes et Les Météores, les figures mythiques des surhommes et qui illustre le pouvoir de vision mythique de Tiffauges et de Paul, se révèle avoir une autre fonction, comparable à un regard oblique et inversé. La confrontation avec d’autres textes de Tournier rendra explicite l’ambiguïté de cette vision «profonde».

Tout d’abord, le regard qui voit les choses en profondeur est assimilable au regard déformé de Kay dans La reine de Neige. Dans un petit texte intitulé «La vie plane» tiré Des clefs et des serrures, Tournier rapporte une anecdote qui reflète bien le côté diabolique de la vision des choses en profondeur. Le narrateur se rend chez son opticien et apprend que sa vision est semblable à celle d’un borgne à cause de la myopie de son oeil droit et de l’hypermétropie de son oeil gauche. L’opticien explique en effet que cette situation conduit à une vision sans relief :

‘Pour percevoir le relief, il faut voir en même temps de deux yeux. C’est le léger décalage des deux images –semblables mais pas identiques –qui donne l’impression du relief.
Je vis donc dans un monde à deux dimensions seulement ?
-Oui, vous voyez le monde à plat. Il y a pour vous de la droite et de la gauche, du haut et du bas, mais de profondeur, point. C’est la vision du borgne (CS, 146). ’

Le reste du texte expose la vision corrigée du narrateur qui, avec ses lunettes, voit le monde avec relief, c’est-à-dire perçoit la profondeur de la réalité. La métamorphose du monde causée par ces lunettes se rapproche de celle de Kay, recevant un morceau de miroir du diable :

‘Une dame ? Un nez, devrais-je dire, un nez avec une dame derrière. Car de mavie je n’ai jamais vu un nez pareil. Immense, interminable, pointu, dardé vers moi comme un bec de cigogne. Puis ce fut la rue. La ruée bien plutôt, l’enfer. Un hérissement de crocs, une levée de sabres, un déploiement de lances, une charge de taureaux furieux. (...) J’étais le point de mire d’une haine généralisée, universelle, partout manifeste (CS, 146-147).’

Ainsi, le monde avec la profondeur devient soudain agressif, menaçant. Le narrateur enlève finalement ses lunettes pour retrouver une vue plate qui, avec ses deux dimensions, lui donne la vision douce et inoffensive. Il découvre le caractère grimaçant de la vision profonde à travers les quatre gestes humains universels :

‘D’abord la main plate tendue pour une poignée de main amicale qui s’oppose au poing serré en boule, prêt à frapper ou pour le moins à maudire. Mais surtout le sourire qui est de tous les gestes le plus plan, celui qui s’accommode le mieux de deux dimensions : la bouche se fend en largeur, les yeux se plissent. C’est l’épanouissement de la vie plate. L’enfant le sait bien qui tire la langue, au contraire, pour retrouver la troisième dimension dans une grimace qui est l’opposé du sourire (CS, 147).’

L’image vertigineuse et angoissante que crée la profondeur est encore illustrée dans Gilles et Jeanne. Devant les peintures de Toscane, qui ont inventé la perspective, le Père Blanchet est horrifié :

‘Il lui semblait que l’image plate, édifiante, sage de sa pieuse enfance se gonflait soudain d’une force magique, se creusait, se tordait, se précipitait hors de ses limites, comme possédée par un esprit malin. Debout devant les fresques ou penché sur des gravures, il croyait voir se creuser sous ses yeux une profondeur vertigineuse qui l’aspirait, un abîme imaginaire où il avait l’affreuse tentation de plonger, la tête la première (GJ, 82-83).’

L’illusion et l’image baroque du trompe-l’oeil s’ajoutent dans cette description de la profondeur pour mieux souligner le sentiment d’angoisse et d’engloutissement produit par la peinture en perspective. L’explication de Prélat sur l’effet de perspective accentue encore le caractère inquiétant de la profondeur :

‘Crever la surface des choses pour y voir des fantômes s’agiter. (...) Devenir soi-même l’un de ces fantômes... Par la perspective, le dessin fuit vers l’horizon lointain, mais il s’avance aussi et emprisonne le spectateur. ( ...) La porte s’ouvre sur l’infini, mais vous vous trouvez définitivement compromis. C’est ça la perspective ! (GJ, 83) ’

Cet effet de perspective dans la peinture, qui enferme le spectateur dans l’image et qui produit la confusion du réel et des fantômes, revient mot pour mot dans le texte, «Alberto Magnelli ou les métamorphoses du vide» tiré de Tabor et le Sinaï. Dans ce texte, Tournier définit la perspective comme une «‘technique permettant de donner un équivalent de la troisième dimension ’ ‘sur une surface’ ‘ à l’aide des deux seules autres dimensions’ (TS, 129)», et y trouve une réelle agressivité :

‘Ces maisons sous la neige ont quelque chose d’exorbitant, d’agressif. Mieux encore qu’agressif, c’est progressif qu’il faudrait dire. Elles ne s’enfoncent pas vers le fond de l’horizon, elles s’avancent vers nous. Il y a un dynamisme dans cette perspective retrouvée, mais un dynamisme inversé (TS, 132).’

Dans différents textes, la profondeur est assimilée à la force diabolique du miroir du diable. Elle crée un espace imaginaire menaçant, enferme le regard des spectateurs, et par là engloutit dans l’abîme ceux qui restent dans la vision profonde. Souvenons nous également de la peur de Robinson face à la profondeur, et qui finit sa métamorphose en surface. Ainsi, les textes de Tournier ne cessent d’insister sur le danger de la profondeur. En ce sens, la vision profonde des personnages est un outil destiné à créer l’ambiguïté et la déformation du réel.

Assimilée ainsi à un regard déformé et inversé, la vision profonde de Tiffauges fait naître la logique de son destin qui n’appartient qu’à lui. Grâce à son «oeil fatidique», il sait reconnaître le signe du destin et la signification spécifique de certains événements. C’est pourquoi les accidents de sa vie deviennent providentiels, ils fortifient sa conviction d’appartenir à un destin particulier. La rupture avec Rachel et la fracture de sa main droite annoncent l’ouverture de son destin «sinistre», promis par Nestor, de même que la guerre devient un «châtiment prévu et mérité de la plèbe veule et cruelle», celle qui a assassiné son double Wiedmann. La destruction sociale qu’entraîne la guerre est aussi une preuve que le ciel a entendu son appel pour le délivrer de la racaille de la société :

‘De son enfance piétinée, de son adolescence révoltée, de sa jeunesse ardente –longtemps dissimulée sous l’apparence la plus médiocre, mais ensuite démasquée et bafouée par la canaille –s’élevait comme un cri la condamnation d’un ordre injuste et criminel. Et le ciel avait répondu. La société sous laquelle Tiffauges avait souffert était balayée avec ses magistrats, ses généraux, ses prélats, ses codes, ses lois et ses décrets (RA, 250).’

Et il considère la déportation en Allemagne comme un tournant décisif de son destin, parce qu’il «‘savait que sa vérité est à l’est’», et il «‘débordait d’une joie d’autant plus brûlante qu’il avait la certitude de ne jamais revenir en France’ (RA, 246)». La terre de Prusse Orientale est également sujette au déchiffrement des signes : creuser la terre, s’enfoncer dans ses boyaux, communier avec elle, sont autant de manières de déchiffrer l’essence de la terre prussienne. En Prusse, il reçoit quantité de messages qui prouvent son appartenance à cette terre. Assis près d’une fenêtre à carreaux, il perçoit les images nettes des animaux et des hommes qui laissent leur trace sur la page blanche de la neige, et conclut que le but de son voyage en Allemagne est de déchiffrer le symbole inscrit dans cette terre qui est destinée à lui seul :

‘C’est ainsi que lui fût donnée la réponse à la question qu’il se posait depuis son passage de Rhin. Il savait maintenant ce qu’il était venu chercher si loin vers le nord-est : sous la lumière hyperboréenne froide et pénétrante tous les symboles brillaient d’un éclat inégalé. A l’opposé de la France, (...), l’Allemagne continentale, plus dure et plus rudimentaire, était le pays du dessin appuyé, simplifié, stylisé, facilement lu et retenu (RA, 280).’

Ses diverses rencontres avec les animaux mythiques, sa découverte d’une cabane et celle du Roi des Aulnes qui lui ressemble, deviennent des signes du destin qui démontrent que la terre prussienne lui est destinée. Différents mots tels que «révélation», «message», «promesse», qui reviennent souvent dans la bouche de Tiffauges, suggèrent sa conviction et sa recherche active du sens. Cependant, la citation suivante montre clairement que le sujet du déchiffrement des signes est Tiffauges lui-même:

‘Tout cela lui était donné par le destin, (...) Et voici qu’il avait la révélation que la Prusse-Orientale toute entière était une constellation d’allégories, et qu’il lui appartenait de se glisser en chacune d’elles, non seulement comme une clé dans une serrure, mais comme une flamme dans un lampion. Car il n’avait pas seulement vocation de déchiffrer les essences, mais aussi de les exalter, de porter toutes leurs vertus à l’incandescence. Il allait livrer cette terre à une interprétation tiffaugéenne, et en même temps, il l’élèverait à une puissance supérieure, encore jamais atteinte (RA, 282-283). ’

La lente appropriation de la terre prussienne coïncidera alors avec l’accomplissement de son destin. La chasse aux cerfs à Rominten et celle aux enfants à Kaltenborn illustrent concrètement cette appropriation en apportant la preuve de sa compétence surhumaine. Il perçoit, par ailleurs, la parenté qui lie les deux activités et s’émerveille de la logique du destin : «‘la cohérence de son évolution, et, surtout, le bond en avant qu’il avait accompli en passant des cerfs et des chevaux aux enfants lui prouvaient assez qu’il marchait dans la voie de sa vocation’ (RA, 392)».

Cependant, une menace est perçue par Tiffauges dans cette lecture obsessionnelle du destin. Malgré sa conviction, Tiffauges entrevoit que le déchiffrement des signes est parfois difficile et que la réalité lui échappe en Allemagne, et surtout à Napola qui exalte le sacrifice de la vie humaine, plus particulièrement de celle des enfants :

‘(...) je m’interroge parfois sur ma patience et ma docilité depuis que je foule le sol allemand. C’est que je me trouve ici constamment confronté à une réalité signifiante presque toujours claire et distincte, ou alors quand elle devient difficile à lire, c’est qu’elle s’approfondit et gagne en richesse ce qu’elle perd en évidence. La France me heurtait sans cesse par des manifestations blasphématoires élémentaires qui surgissaient dans un désert inexpressif. Ce n’est pas que tout ce qui se passe ici aille dans le sens du bien et du juste, tant s’en faut ! Mais la matière qui m’est offerte est si fine et si grave à la fois que je n’ai ni le temps ni la force de me fâcher quand elle me heurte un peu rudement (RA, 405). ’

Le reste du roman décrit l’enfoncement de Tiffauges dans la folie, l’épanouissement de désirs sadiques et son échec final dans le déchiffrement des signes qui va de pair avec l’effondrement des nazis. Cet échec met sérieusement en doute toutes les narrations de Tiffauges, son regard profond qui a construit sa lecture du destin, et par là, le sens même du roman mythologique.

Utilisé ainsi, l’oeil «profond» est assimilable à celui d’un obsédé qui recherche constamment le sens et la légitimation de sa vie. La lecture du destin prouve elle-même que celui-ci n’appartient pas à Tiffauges, et que tous les signes sont arbitraires, interprétés par lui pour faire coïncider sa réalité et son destin imaginé. Ce faisant, il construit son propre univers qui ne coïncide pas avec la réalité, mais avec son désir.

Paul, qui est convaincu d’avoir une vocation gémellaire surhumaine et qui interprète à sa manière la séparation avec son frère, illustre également cette démarche de construction d’un monde à côté du réelgrâce à sa vision gémellaire :

‘Encore faut-il se garder d’une interprétation purement sans-pareil de ce drame –dont la vraie lecture doit être gémellaire. D’un point de vue singulier, les choses sont simples, d’une simplicité qui n’est qu’erreur et vue superficielle. (...) Telle est notre histoire réduite aux deux dimensions de la vision sans-pareil. Restaurés dans leur vérité stéréoscopique, ces quelques faits prennent un tout autre sens et s’inscrivent dans un ensemble beaucoup plus signifiant (M, 264).’

Les sens mythiques accordés à l’intuition gémellaire, à la cassure du couple gémellaire et au voyage de Paul sur les traces de son frère, sont finalement le fruit de cette vision «stéréoscopique». En ce sens, les deux romans, Le Roi des Aulnes et Les Météores, qui s’appuient entièrement sur cette vision en profondeur, prennent une dimension grotesque de folie grandiose qui finalement fait douter du sens mythique des textes.

La lecture du destin n’appartient pas seulement à Tiffauges et à Paul, mais à bien d’autres personnages. Par exemple, Alexandre perçoit la mort de son frère et sa succession à la tête de l’entreprise SEDOMU comme signes de la logique du destin, car devenir le roi de la SEDOMU veut dire «‘la possession totale de toute une population, et cela par-derrière, sur un mode retourné, inversé, nocturne’ (M, 36)». Il mélange ici sa pratique homosexuelle et l’activité de collecte des ordures ménagères pour fabriquer la logique du destin :

‘ Malgré le mystère qui l’entoure, le mécanisme auquel obéit le destin relève d’une logique assez courante. Qu’est-ce qui m’est arrivé ? Un formidable bond en avant m’a précipité dans la voie qui m’est propre et où je progressais sans doute à pas menus. J’ai senti d’un coup toutes sortes d’implications dormantes se manifester, élever la voix, prendre le dessus (M, 37). ’

Sa folle entreprise d’inversion et de perversion des valeurs commence à partir de cette logique du destin qui lui révèle sa vocation. De la même manière, Lucien accepte la rencontre avec Bob comme la logique du destin, conséquence de sa volonté de vengeance contre les «échassiers».

Nous avons pu observer que la logique du destin est liée à la vision profonde des personnages qui déforment la réalité. Nous allons voir maintenant qu’un autre regard, celui enfermé par le désir, participe également à la construction du monde propre des pervers tourniériens.