1-4 : Le regard enfermé par le désir.

Le regard des pervers tourniériens apparaît être un regard fixé sur soi, et surtout sur son propre désir. Le regard sélectif d’Alexandre, qui capte seulement ce qui l’intéresse, illustre parfaitement cette vision centrée sur l’objet du désir :

‘Ma vision n’est que la petite servante de mon désir. Ancilla Libidinis. Tout est flou autour de moi hormis l’objet de mon désir qui brille d’un éclat surhumain (M, 96).’

Pour lui, les femmes sont toutes semblables, à tel point qu’il ne peut les différencier, tout comme on ne peut distinguer « les moutons d’un troupeau». Par contre, il arrive à capter et à reconnaître instinctivement la proie de son désir sexuel. Cette vision ressemble au reflet d’un miroir grossissant, qui place au centre les objets d’intérêt, en éliminant le reste. Alexandre affirme que sa vision est comparable à une myopie sélective qui ne gênerait pas sa vision des objets de son désir :

‘Cette acuité de mon coup d’oeil s’accommode donc d’une myopie assez générale, et mon univers personnel est semblable à un paysage noyé dans un crépuscule obscur où seuls de rares objets, de rares personnages seraient doués d’une intense phosphorescence (M, 97).’

Cette vision fixée sur l’objet du désir se retrouve également dans le regard du fétichiste qui ne s’intéresse qu’aux falbalas, et dans celui de Mélanie qui ne pense qu’à la mort. Par ce regard obsédant et leur vie complètement centrée autour de leur désir, les pervers font coïncider leur destin et leur perversion, en les confondant sans cesse. Déjà fétichiste justifie son obsession pour les falbalas en la liant au destin : «‘Rien n’est ma faute ! C’est mon destin qui m’entraîne. Parce que moi qui vous parle, j’ai un destin, oui, et c’est terrible d’avoir un destin ! (...) On a l’air de rien. Mais au fond on n’est pas libre. On ne fait qu’obéir à son destin. Moi, mon destin, c’est... c’est... le falbala’ (CB, 312)». Cette parole résume les justifications des pervers qui rendent le destin responsable de leur obsession et tentent ainsi de dégager leur propre responsabilité.

L’intensité de leur désir est le premier argument utilisé par les pervers pour lier leur perversion et leur destin. La joie immense, l’émerveillement, la volupté irrésistible, l’évanouissement sont utilisés pour décrire le moment de leur rencontre avec ce désir. L’excès de plaisir a l’effet d’accentuer la fatalité de ce sentiment auquel les pervers ne peuvent résister. Leur vie après cette rencontre bouleversante n’est qu’une longue répétition ou commémoration pour retrouver ce moment décisif. Les mots très poétiques d’Alexandre pour rapporter sa rencontre avec l’homosexualité qui a bouleversé sa vie entière illustrent bien ce mécanisme du désir qui crée le destin :

‘J’avais onze ans. J’en ai quarante-cinq, et je ne suis pas encore revenu de l’émerveillement dans lequel j’avançais comme environné d’une gloire invisible sous le préau humide et noir du collège. Pas encore revenu... Comme j’aime cette expression juste et touchante qui suggère un pays inconnu, une forêt mystérieuse au charme si puissant que le voyageur qui s’y est aventuré n’en revient jamais. Saisi d’émerveillement, cet émerveillement ne le lâche plus et lui interdit de revenir vers la terre grise et ingrate où il est né (M, 43).’

Avec ce jeu de mots basé sur le double sens de l’expression «ne pas en revenir», Alexandre décrit ce sentiment d’irréversibilité et d’émerveillement perçu lors de la rencontre avec son désir.

De la même manière, après sa découverte décisive de la culotte d’Antoinette qui le fait s’évanouir de joie, le fétichiste ne peut plus revenir à la vie normale, et s’enferme dans la répétition de l’émerveillement que lui procurent les falbalas. La recherche d’extase phorique de Tiffauges s’inscrit dans la même lignée, née de «l’éblouissante découverte» et de la joie incontrôlable de porter un enfant, et Tiffauges cherche à renouveler cette expérience à toute occasion. La découverte du plaisir pris par Gilles dans l’agonie des enfants et celui pris par Mélanie dans la collection d’objets directement liés à la mort, montrent également l’importance de ce moment de la découverte de leur perversion. La logique des pervers est causée par l’enfermement de leur regard sur l’objet de leur désir et la déformation du réel qui en est la conséquence : les pervers ne voient pas la réalité, mais voient leur réalité et s’enferment dans leur rituel répétitifde recherche de plaisir.

L’exemple du fétichiste montre bien ce monde clos où seule la falbala prend de l’importance, ce qui le conduit à voler les sous-vêtements déjà portés, et à finir sa vie dans un hôpital psychiatrique. Il dit que son parcours est comme «un vice, comme une drogue» et qu’il ne peut plus s’arrêter. Pour Mélanie, seule l’idée de la mort peut lui donner l’impression d’être vivante :« ‘La perspective de la mort –d’une certaine mort, concrétisée par un instrument particulier –était capable de l’arracher à l’engloutissement dans la nausée de l’existence’ (CB, 198)». Et finalement elle meurt de rire. De la même manière, Alexandre avoue que la raison de sa vie se trouve dans le désir et que rien n’importe en dehors de lui : «‘Moi, sans sexe, je ne vois vraiment pas de qui j’aurais pu avoir besoin. Un anachorète dans le désert, un stylite debout jour et nuit sur sa colonne’ (M, 84)». Il dit également que l’absence de proie sexuelle provoque en lui le désespoir (M, 107). Déçu définitivement dans sa quête de «quelqu’un» qui partagerait son désir, il se suicide à Casablanca, concluant ainsi le processus tragique de perversion qui enferme jusqu’au bout les pervers dans leur désir.

Le désir est donc la seule loi impériale, «‘un appauvrissement de la conscience vidée de toute diversité’ 272« comme disait Denis de Rougemont. L’analyse de Piera Aulagnier-Spairani sur la passion décrit également l’enfermement tragique des pervers. En définissant la passion comme un «absolu du besoin», comme peut l’être la drogue pour un toxicomane, elle explique comment la passion absolue est l’élément indispensable des pervers :

‘Le terme de passion ne définit jamais un sujet ou un objet donné, mais le lien qui les unit ; c’est quand cet objet nous paraît devenu, pour un autre, l’indispensable, l’exigence vitale, ce qui ne peut manquer, que nous parlons de passion ; quelque soit l’objet, peu importe alors ; il ne se définit que par ce « ne pas pouvoir manquer » sans faire de l’autre le manquant par excellence, allant jusqu’à cet absolu du manque à être qu’on atteint par la mort273.’

Nous remarquons finalement que la fatalité du monde des pervers tourniériens est née de leur regard fixé sur leur désir, et que ce regard est assimilable à la vision profonde de Tiffauges qui ne cherche dans tous les signes que la confirmation de son destin. Ces regards déformés qui voient toujours à côté du réel provoquent un enfermement tragique.

Le cheminement des pervers tourniériens suit une logique surprenante qui renverse le rapport du réel et de l’imaginaire, de l’original et de la copie, du moral et de l’immoral, en somme, l’ensemble de notre système de valeurs. Nous allons voir maintenant comment les pervers tourniériens imitent le système de cohérence pour encore mieux pervertir notre rapport au réel et à la fiction.

Notes
272.

Denis de Rougemont, L’Amour et l’Occident, Plon, 1979,p. 160.

273.

Piera Aulagnier-Spairani, “La féminité”, in Le désir et la perversion, Points Essais, n°124, 1981, p. 77.