2-2 : L’Histoire et le fantasme.

Comme nous l’avons entrevu avec Tiffauges qui considère la guerre comme une affaire personnelle, le rapport que les pervers entretiennent avec l’histoire et les références réalistes semble être de l’ordre de l’absorption ou de l’assimilation, pour qu’elles deviennent une confirmation de leur désir. Dans ce paragraphe, nous allons voir comment les pervers brouillent l’histoire et leur fantasme, au risque de faire perdre au lecteur la perception du réel, jusqu’à la contamination générale entre l’historicité et la fictionnalité.

Entre autres personnages, Tiffauges est sans doute le meilleur fabulateur de faits historiques. Il arrive à renverser le temps historique de son époque, 1938, en un temps mythique, celui de la nuits des temps, et l’espace réel de la Prusse Orientale en un espace archaïque du mythe. De la même manière, il rend les personnages historiques de Göring et d’Hitler semblables à des ogres de conte de fée et fait de Wiedmann, assassin ayant réellement existé, son sosie. Il fait subir ainsi une transformation de sens et de valeur à des faits historiques, créant l’écart et la tension entre la signification conventionnelle et celle livrée par lui.

La guerre prend également une signification personnelle pour Alexandre qui la considère comme une bataille d’hétérosexuels qui, pour des raisons biologiques (M, 118), veulent chasser «les délinquants par la chair» –noirs, juifs, homosexuels, fous, etc. – et Hitler devient «l’Hétérosexuel Majeur», «‘le diable brun qui a fait périr dans les camps d’horreur tous ceux de (ses) frères qui sont tombés sous sa griffe’ (M, 341)». Alexandre flâne gaiement dans Paris désertée, perçoit l’exode chaotique comme «‘le triomphe de l’éboueur, le paradis de récupération, l’apothéose du dandy des gadoues ’(M, 337)», et est émerveillé devant un tel désordre qui ressemble fortement à son univers personnel. Même pour fétichiste, la guerre n’est pas autre chose qu’une découverte de son dégoût pour la puanteur des vêtements virils. Dans cette perspective, la réalité extérieure, la gravité de la guerre, perd sa signification habituelle, devenant le support de leur fantasmagorie. Cette déformation est la véritable source de tension entre les dimensions réaliste et mythique (ou fantastique), et entre les dimensions référentielle et fictionnelles, ébranlant profondément le réel, l’histoire et la notion même de récit réaliste. Ce jeu est très visible dans Le Roi des Aulnes, qui semble en être le meilleur exemple.

Comme la plupart des récits tourniériens, Le Roi des Aulnes se situe dans un cadre historique et fait revivre à plusieurs reprises, notamment dans les «Ecrits sinistres» de Tiffauges, des événements, des lieux et des personnages historiques. Par exemple, son journal du 4 avril 1938 décrit la réalité politique de l’Allemagne et l’appel lancé par le parti Völkischer Beobachter (RA, 105), et relate l’élection du pape Pie 12 le 4 mars 1939 (RA, 162), ou encore celle d’Albert Lebrun le 6 avril 1939 (RA, 166). Toutes ces références au temps historique, aux documents authentiques (voir les notes de l’auteur à la fin du Roi des Aulnes) et aux lieux réels (place de la Porte-des-Ternes, Prusse Orientale, Napola) sont soumises à rude épreuve avec Tiffauges qui impose une vision mythique et féerique par sa conviction qu’il est le moteur de l’histoire. La fictionnalisation de la réalité par cette vision, la transformation du réel en irréel et le rapport complexe entre la fiction et la réalité ont été remarqués par de nombreux critiques, notamment par Liesbeth Korthals Altes et Mariska Koopman-Thurling. Cette dernière montre dans son analyse comment Tournier produit dans ses textes apparemment réalistes, par la subversion ontologique, formelle et thématique, «l’inquiétante étrangeté» propre au récit fantastique. Elle met surtout l’accent sur le savoir narratif tourniérien qui mêle plusieurs niveaux ontologiques, des discours différents (réaliste, légende, merveilleux chrétien, merveilleux profane, sources historiques, discours scientifiques mêlés à la fiction, réalité extra-textuelle) qui participent à la subversion du réel.

Quant à Liesbeth Korthals Altes, elle insiste surtout sur la vision tiffaugéenne du monde qui inverse le rapport avec le monde réel par le pouvoir magique et puissant du Moi qui fait plier la réalité à ses fantasmes. Elle souligne également le principe de la mimésis de la réalité dans la narration qui compromet la réalité historique elle-même dans la perception imaginaire de Tiffauges. Elle voit que la logique des actions et la causalité narrative sont les moteurs de cette mimésis qui met sérieusement en cause notre perception conventionnelle de la réalité282.

En écho à ces deux analyses, nous pensons que dans les récits de Tournier, la déréalisation de l’histoire ou la contamination de l’histoire réelle par la fiction vient principalement de la narration focalisée sur le discours des personnages principaux qui s’expriment fortement et librement, et qui imitent le raisonnement logique, le principe de causalité et de cohérence interne. Délaissant ici la question de la narration, nous nous intéresserons à la démarche des pervers tourniériens qui, parodiant les raisonnements logiques, entraînent la fictionnalisation de l’histoire et de la réalité. L’exemple de Tiffauges est sans doute le plus représentatif de l’art de mimésis de la logique.

Tout d’abord, l’univers de Tiffauges est décrit comme un monde qui cherche ses valeurs et sa morale. Dans ses discours, de nombreux termes ou références morales évaluent et jugent le monde extérieur, donnant l’impression que Tiffauges est détenteur d’une grande éthique. Son éthique semble également, en apparence, être logique, par la dichotomie que Tiffauges établit : d’un côté la société qui cultive l’hypocrisie, la haine du prochain et le culte satanique de la mort, et de l’autre côté, l’individu innocent qui aspire au bonheur de fusion. En ce sens, sa recherche d’autres valeurs par l’inversion bénigne qui consiste à «‘rétablir le sens des valeurs que l’inversion maligne a précédemment retourné ’(RA, 123)» devient infiniment morale. Etablissant ainsi une dichotomie tranchante et le rejet de la valeur normative, Tiffauges hiérarchise les valeurs : la joie et le bonheur individuel deviennent la valeur suprême. Cette recherche de nouvelles valeurs est également légitimée par le destin. Appartenant à un destin glorieux, Tiffauges possède un regard visionnaire qui explore la face caché du monde et le sens individuel des événements qui lui sont destinés. La causalité interne du Roi des Aulnes sera ainsi assurée par ce regard qui affirme haut et fort sa vision du monde et qui recherche la justification de son destin dans le contact avec le monde.

Pour entreprendre la recherche d’autres valeurs dans lesquelles le bonheur individuel prend une place privilégiée, c’est-à-dire pour plier le réel à son désir, Tiffauges imite le raisonnement logique et scientifique en créant des définitions personnelles et en procédant à des généralisations qui donnent à sa vision, au premier abord, un air logique, mais révèlent par la suite son caractère fallacieux. Tout d’abord, le raisonnement logique de Tiffauges utilise l’inversion des valeurs pour transformer le négatif en positif. Dès la première page du roman, Tiffauges impose au lecteur sa manière de raisonner et ne cesse de la reproduire dans tous ses discours :

‘Tu es un ogre, me disait parfois Rachel. Un Ogre ? C’est-à-dire un monstre féerique, émergeant de la nuit des temps ? Je crois, oui, à ma nature féerique, je veux dire à cette connivence secrète qui mêle en profondeur mon aventure personnelle au cours des choses, et lui permet de l’incliner dans son sens. Je crois aussi que je suis issu de la nuit des temps (RA, 13).’

Ce qui est souligné ici, c’est la capacité de Tiffauges à transformer un négatif ou insignifiant en positif en construisant une définition personnelle de l’ogre et en revendiquant son appartenance à cette catégorie. Ce procédé de poser une question et d’y répondre en donnant une définition, à la façon d’un dictionnaire, offre un effet de vérité tendant à attester de l’authenticité du sens donné. La revendication personnelle crée l’effet d’une double affirmation. Une page plus loin, Tiffauges utilise encore le même type de raisonnement, composé d’un enchaînement « question-réponse-affirmation283 » :

‘Et d’abord qu’est-ce qu’un monstre ? L’étymologie réserve déjà une surprise un peu effrayante : monstre vient de montrer. Le monstre est ce que l’on montre –du doigt, dans les fêtes foraines, etc. (...) Pour n’être pas un monstre, il faut être semblable à ses semblables, être conforme à l’espèce, ou encore à l’image de ses parents (RA, 14).’

Ce raisonnement logique de Tiffauges vise également à exclure d’autres interprétations possibles. En effet, la plupart des discours de Tiffauges et des autres personnages recourent fréquemment à des affirmations du type «X est Y». Les exemples sont abondants. L’affirmation de Paul sur la supériorité gémellaire, par exemple, de même que sa définition de l’homosexualité (M, 387), s’appuient sur ce procédé de définition personnelle. La métamorphose de Robinson (ex : «‘Andoar, c’était moi (...)’» (VLP, 227) est également définie par le personnage lui-même, ce qui exclut d’autres voix et impose un point de vue que le lecteur ne peut que suivre s’il veut poursuivre la lecture. Utilisée ainsi, la pratique de la définition ressemble à une appropriation du monde par les pervers pour le redéfinir à leur sens, tout en enfermant le lecteur dans un unique point de vue, le leur. Leur goût pour la domination et la maîtrise du monde est implicitement suggéré dans le mode même de leur raisonnement.

Un autre point à souligner est la forme d’oracle souvent adoptée par le discours tiffaugéen. Convaincu d’être appelé à un grand destin, Tiffauges est le seul détenteur de la vérité. Le mot «révélation» et l’expression «moi seul je savais», fréquemment employés, participent à la construction de ses argumentations en vue de prouver le bien fondé de son interprétation du réel. Cependant, cette forme d’oracle souligne aussi la subjectivité de la perception de Tiffauges qui tisse le roman entier. Ce jeu d’orientation entraîne l’embarras des lecteurs qui doivent à la fois prendre conscience de la mégalomanie et du raisonnement troublé du personnage principal, et suivre sa logique qui construit la trame romanesque jusqu’à sa fin mythique, en s’efforçant de comprendre comment le récit fusionne notre propre perception avec celle du personnage. L’impression inconfortable d’être dupe malgré les avertissements saisit le lecteur à la fin du roman, par une fin mythomaniaque sans cesse suggérée par des formes d’oracle, mais qui semble atteindre une véritable dimension mythique. En se sens, les romans de Tournier, et surtout Le Roi des Aulnes, nous incitent à une relecture, comme le font certains films ou romans policiers intriguants, afin de mieux saisir les modalités d’une construction qui est parée de stratégies.

Les vocabulaires très savants et la formulation pseudo-scientifique contribuent également à l’impression de logique qui se dégage des discours de Tiffauges. Son obsession pour analyser et classer, avec des langages encyclopédiques souvent très recherchés, provoque un effet de réel. Ainsi, la philosophie, la religion, la photographie, la musique, la peinture, et même la colombophilie contribuent à créer l’effet du réel, mais en enfermant la réalité dans l’obsession du personnage. Comme nous l’avons vu avec la photographie qui devient l’instrument de son obsession de maîtrise et de collection exhaustive de la réalité, la philosophie devient également le support de ses fantasmes de domination absolue. Nous citons ci-dessous un passage où Tiffauges recourt à la théorie philosophique de Descartes pour justifier son goût pour la domination absolue :

‘Je comprend maintenant pourquoi quelques lignes de Descartes m’avaient paru flamber soudain dans la grisaille d’un cour de philosophie. J’avais la certitude obscure que cette règle du Discours de la Méthode avait un rapport avec la préoccupation majeure de Nestor : « Faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales que je fusse assuré de ne rien omettre. » Le grand mérite d’un monde clos sur lui-même, sans ouverture sur le dehors, obéissant aux seules lois internes qu’il s’est données, c’est de faciliter la satisfaction à cette règle fondamentale (RA, 147-148).’

Utilisée ainsi, la référence philosophique qui doit garantir un effet de réel, devient le support d’un fantasme personnel. Nous remarquerons un peu plus loin que ce type de raisonnement pervertit gravement les références que sont les mythe et les légendes.

La forme du journal systématiquement utilisée pour les discours de Tiffauges –c’est le cas pour la plupart des personnages tourniériens –accentuée par le fait que ces journaux sont datés et relatent les faits historiques de l’époque, produit également l’impression du réel. Cependant, ce discours réel se mêle constamment avec la mégalomanie du personnage qui interprète le réel à son gré. En ce sens, cette forme de monologue incessant sert surtout à faciliter l’insertion de discours éminemment subjectifs qui l’aident à trouver un sens à sa vie, et qui justifient sans cesse son innocence. Ce dialogue avec soi, qui exclut la communication avec le monde, est aussi une manière de créer son monde et d’enfermer la vision du lecteur. Car le lecteur confronté à ce «je» qui exprime directement ses états d’âme, ses angoisses et ses joies, aura du mal à se forger sa propre opinion. Le passage où Tiffauges cherche à dessiner son image positive en s’adressant à Dieu est significatif :

‘Dieu m’est témoin que je n’ai jamais prié pour une apocalypse ! Je suis un géant doux, inoffensif, assoiffé de tendresse, qui tend ses grandes mains, jointes en forme de berceau. Tu me connais d’ailleurs mieux que je ne me connais moi-même. Avant que ma parole soit sur ma langue, tu la sais déjà tout entière (RA, 207). ’

Avec cette forme directe, le lecteur se sent personnellement et directement saisi par le discours, ce qui peut rendre plus difficile et hésitante sa perception du personnage. Par exemple, on ne peut affirmer avec certitude l’innocence ou la responsabilité de Tiffauges dans l’affaire du viol de Martine. Est-il accusé injustement comme il le prétend, ou est-il entièrement responsable comme le croient les policiers ? Provocant le doute, le discours direct de Tiffauges pervertit la vision que le lecteur peut porter sur la réalité et sur l’histoire qui est narrée.

En reproduisant ainsi causalité et logique dans la représentation de son monde, Tiffauges arrive à troubler notre perception du réel et nous ne distinguons plus clairement ce qui relève du domaine du fantasme de ce qui est réel. Ce faisant, le roman contamine réciproquement le réel et le fantasme jusqu’à brouiller l’historicité et la fictionnalité.

Ce jeu entre le réel et le fantasme pose, surtout dans Le Roi des Aulnes, une question éthique importante : la déréalisation de l’histoire récente, encore mal cicatrisée, par le fantasme du personnage qui fait apparaître l’histoire du nazisme comme l’accomplissement d’un destin personnel, soulève la question de l’attitude envers l’Histoire. La diversité des approches des critiques envers cette question, qu’elles soient positives ou négatives, vient notamment de ce jeu d’écriture qui absorbe les faits historiques par la fiction et qui les présente comme des morceaux de puzzle servant l’obsession du personnage. De notre point de vue, ce jeu risqué avec le réel rejoint l’ironie et l’humour tourniériens qui ne veulent donner aucune certitude réconfortante, mais souligner, au contraire, le refus du jugement moral, l’absence de frontière entre le réel et l’imaginaire et le jeu possible avec la logique et le sens du monde réel.

Le brouillage entre la réalité et le fantasme s’exerce aussi sur les références mythiques et légendaires. Nous allons voir que ce jeu suit la même logique qui consiste à lire et à interpréter les références selon son propre fantasme, ce qui déforme la signification conventionnelle des textes cités.

Notes
282.

Liesbeth Korthals Altes, Le salut par la fiction ? op, cit., pp. 185-186.

283.

Il est à noter que ce procédé n’est pas seulement utilisé par les personnages tourniériens, mais également par Tournier lui-même.