La modernité et le côté provocateur du mode narratif tourniérien, peu rassurant, qui participe à la perversion de la perception des lecteurs, ont été soulignés par de nombreux critiques. Parmi ceux-ci, Mariska Koopman-Thurlings signale dans son étude le rôle hypertrophié du narrateur qui intervient dans l’histoire afin de livrer au lecteur l’interprétation à faire de cette histoire : cela agace certains lecteurs, privés de leur propre rôle d’interprète. Elle souligne également l’acte de vampirisation du narrateur sur le personnage : la technique du «redoublement discursif», notamment, fait sentir la présence trop évidente de l’auteur derrière les discours des personnages, ce qui donne à la narration un caractère irréel287.
Tout en adhérant à son analyse, nous nous intéresserons dans ce paragraphe au double jeu de la narration qui provoque non seulement l’appropriation par le lecteur de la perception des pervers, mais également son doute croissant vis-à-vis du narrateur, ce qui ramène finalement le lecteur à rétablir et à déchiffrer lui-même les récits. Les procédés de l’»enfermement du point de vue» et de l’»orientation de la lecture par la narration» nous semblent être les deux principaux leviers de ce jeu qui, en situant le récit dans un terrain instable et douteux, exige finalement du lecteur le travail d’interprétation.
Mariska Koopman-Thurlings, Vers un autre fantastique, op, cit., pp. 159-175. Voir également son article “De la forme et du fond : le redoublement discursif” qui reprend son analyse de la narration subversive de Tournier, in Images et signes de M. Tournier, op, cit., pp. 279-293.