4 : L’esthétique de la perversion (en guise de conclusion)

Tout au long de ce chapitre, nous avons pu examiner la démarche des pervers qui, par leur narcissisme et leur conviction d’appartenir à un destin particulier, renversent le statut du normal et de l’anormal, du réel et du fantasme. Le but de remettre en question la norme en tous domaines (social, esthétique et moral) à travers le regard de ses personnages dits «monstres» est revendiqué par l’auteur lui-même qui affirme dans son commentaire de Tambour de Günther Grass dans Le Vol du vampire :

‘C’est que les monstres sont d’un usage très précieux dans les lettres comme dans les sciences : ils jettent une lumière neuve et pénétrante sur les autres, les êtres dits normaux. (...) Car on assiste nécessairement à une restructuration de la vision des choses et des gens : le normal et l’anormal changent leurs places, comme un damier blanc sur fond noir se transforme tout à coup sous l’oeil du spectateur en un damier noir sur fond blanc (VV, 335-336).’

Ce procédé de défamiliarisation par la vision décalée des pervers est d’ailleurs comparé par Tournier à celui du Persan qui incarne pour Montesquieu le regard critique de l’auteur pour mieux percer la société de son époque :

‘Décrire la société française du 18e siècle avec les yeux d’un Persan, voilà qui permet bien des observations savoureuses et des critiques acerbes à Montesquieu. Encore Persan n’est-il pas un monstre. Le monde raconté par un nain –observé dans la perspective de la grenouille, selon une expression allemande consacrée -, c’est la voie ouverte à des aperçus bouleversants et dévastateurs (VV, 336).’

A travers ce commentaire, Tournier déclare ouvertement que la fonction des pervers dans son oeuvre est dans l’introduction d’un point de vue nouveau et dévastateur destiné à bouleverser la norme conventionnelle. Il insiste également sur le rôle de révélateur qu’ont les pervers à l’égard de l’absurdité du monde réel. Dans son commentaire sur Les Météores dans Le Vent Paraclet, Tournier nous indique comment il est entré dans la peau des pervers afin de mieux «dévoiler» le monde normatif :

‘Après en avoir fait le tour objectivement et de l’extérieur, je me suis installé en son centre, décrivant dès lors le monde et les hommes à travers ses lunettes. Et de même que le jumeau Paul m’avait révélé un monde « singulier », de même que mon nain rouge m’avait appris que la terre est peuplée d’hommes-échassiers qui titubent sur des jambes fragiles et démesurées, de même Alexandre en devenant mon seul point de vue m’a dévoilé la société hétérosexuelle (VP, 264).’

Cette fonction subversive et révélatrice des pervers tourniériens rejoint par ailleurs celle de l’écrivain qui, selon Tournier, doit contester tous les ordres sociaux (VV, 35) par son art qui appelle le désordre au lieu de la soumission.

Cette subversion de point de vue réclamée par l’auteur rejoint le mouvement dionysiaque qui met en cause la valeur, le modèle, la norme et la vision « normale », à la fois naïve et positive, qui déterminent une culture. L’étude de J-P. Vernant montre sur ce point que Dionysos incarne à la fois la figure de l’étranger et celle de l’Autre afin de renverser la vision ordinaire et d’ébranler l’édifice des apparences pour en montrer la fausse solidité :

‘La vision de Dionysos consiste à faire éclater du dedans, à réduire en miettes cette vision « positive » qui se prétend la seule valable et où chaque être a sa forme précise, sa place définie, son essence particulière dans un monde fixe assurant à chacun sa propre identité à l’intérieur de laquelle il demeure enfermé toujours semblable à lui-même. Pour voir Dionysos il faut pénétrer dans un univers différent, où l’Autre règne, non le Même291.’

Tout comme Dionysos qui prend la forme de l’étranger ou de l’Autre pour signaler l’étrangeté et la relativité des valeurs qui forment une culture et une société, les pervers de Tournier nous livrent des perspectives décalées qui transforment le monde habituel en un univers infiniment étrange et grimaçant. Par leurs regards obliques, les pervers semblent nous renvoyer la question essentielle sur le statut de la norme : qu’est-ce qui est normal ? Qu’est-ce qui est donc anormal ?

Ce changement de point de vue introduit également la «relativité joyeuse» dont parle Bakhtine. Les références et les vérités considérées comme «sacrées» se trouvent perverties en devenant la justification du désir, par là elles sont relativisées et perdent leur fonction de fournir des critères et des modèles immuables. Le mouvement dionysiaque qui appelle le désordre et la destruction semble être le moteur de cette relativisation des valeurs. Cette destruction du sens sacré des références (mythique, légendaire, biblique, artistique) provoque également la mise en question de leur statut et de leur rôle dans le monde actuel, illustrant l’ironie propre à Tournier qui semble inciter le lecteur à se poser la question suivante : qu’est ce qui est sacré ? Quelles sont la fonction et la limite du sacré ?

Ce doute sur la normalité et la vérité s’élargit au réel dans son ensemble. Pour les pervers qui déforment la réalité pour la faire coïncider à la loi du désir, le désir individuel prévaut sur la loi morale et sociale et commande leur univers. Dans cette tentative, le réel est rudement mis à l’épreuve, vacillant sans cesse vers le fantastique. La logique irréprochable des personnages et la cohérence de leur univers qui se rapproche pourtant de la folie mettent en cause la logique et la cohérence du monde réel lui-même. La mise en question du monde réel et de la norme trouve sa force dans cette démarche singulière des personnages tourniériens qui créent leur univers parallèle au réel, en imitant la logique et la cohérence de notre mode de raisonnement. Ainsi, nous pouvons dire que la perversion tourniérienne peut être perçue comme un principe organisateur des récits romanesques qui crée le décalage et la déformation au niveau de la réalité, de la référentialité et de la valeur.

Par ailleurs, le désir de justification et de grandeur dont font preuve les pervers dans leur interprétation du réel nous conduit à nous interroger sur notre propre tendance à une lecture narcissique et justificative. Et la recherche systématique de symboles dans Le Roi des Aulnes nous invite également à réfléchir sur le déchiffrement des signes de notre propre lecture. Suscitant ainsi des interrogations essentielles qui nous placent face à notre réalité, les pervers tourniériens accomplissent magistralement leur fonction subversive qui ébranle profondément le réel. C’est sans doute aussi en ce sens là que les pervers acquièrent une valeur positive chez Tournier :

‘A partir du moment où l’on échappe au gaufrier que vous impose la société, on devient pervers. Mais en même temps inventif et donc précieux pour un romancier292.’

Il ajoute d’ailleurs que le véritable «pervers polymorphe» est le romancier, parce qu’il «dispose, outre sa vie réelle, de mille et mille vies possibles», contrairement au vrai pervers qui est bloqué dans un unique rituel. La réalisation de ces différentes vies dans un roman est possible à condition que le romancier «‘renonce à ses goûts, ses opinions, sa personnalité’ 293«, autrement dit, qu’il s’identifie aux pervers et à chaque fois «‘observe les gens et les choses de ce point de vue surprenant et révélateur’ (VV, 336)». La monoperspective qui domine ses récits ainsi justifiée, son oeuvre impose au lecteur le regard étrange des pervers qui décryptent le réel à leur façon, et le lecteur est exposé en tête à tête aux discours grimaçants, ludiques, et construits sur des logiques forcenées, et est saisi à son tour d’une oscillation vertigineuse qui le fait douter de sa propre vision de la réalité.

Ainsi, l’utilisation des pervers peut conduire à une mise en doute de la norme, du réel et du récit lui-même qui ne présente aucune synthèse véritable, mais qui oriente le lecteur vers la déconstruction du sens afin de le laisser dans l’incertitude et le doute. Cela appelle le jeu d’interprétation et de lecture où chaque lecteur est responsable de sa lecture et où différentes lectures peuvent ainsi coexister. L’image d’un auteur-pervers qui jouit en cachette, tout en orientant le lecteur dans les deux directions contradictoires de « construction-déconstruction », en échappant à une conclusion qui enfermerait ses textes, et en laissant son livre devenir un jouet intrigant, peut conclure notre analyse du jeu de la perversion tourniérienne.

Notes
291.

Jean-Pierre Vernant, Figures, idoles, masques, op, cit., pp. 229-230.

292.

“Je suis un métèque de la littérature”, entretien avec Jacqueline Piatier, Le Monde, 28/03/1975.

293.

Ibid.