Chapitre 3 : Le miroir narcissique ou la dimension de l’autoportrait.

(...) si une oeuvre d’art doit être « ressemblante », ce n’est pas à son modèle extérieur qu’elle se doit de ressembler, mais à son auteur, comme un enfant légitime ressemble naturellement à son père. Ici ressemblance veut dire signature (TS, 12-13).

L’oeuvre de Tournier est marquée par la répétition qui se manifeste à différents niveaux, par exemple, dans les thèmes, les images, les mots, voire même dans certaines expressions qui circulent d’oeuvre en oeuvre. Cette redondance lie les personnages tourniériens entre eux, active un dialogue entre les textes, dégage le côté obsédant de l’écriture qui revient inlassablement sur certains fantasmes personnels de l’écrivain, et construit ainsi l’intertexualité interne de l’oeuvre. Ce qui est le plus frappant, c’est que cette répétition s’étend au-delà des textes romanesques, pour produire une étonnante ressemblance entre le discours des personnages fictifs et celui de l’auteur. Cet étrange mouvement de récupération (ou de réutilisation) des paroles des personnages dans les essais ou dans les interviews où Tournier s’exprime en son nom propre provoque l’effet de superposition des voix qui montre la forte adhésion de l’auteur à ses personnages.

Nous pensons que ce caractère «métatextuel» de l’écriture tourniérienne qui abolit les frontières entre la fiction et le réel, entre les personnages fictifs et l’auteur, participe au mouvement «oblique» qui crée un décalage par rapport au récit traditionnel, et ce tant au niveau de la forme que du contenu. En effet, nous remarquons souvent que le discours romanesque alimente l’autocommentaire, le commentaire, voire l’essai autobiographique de Tournier, jusqu’à provoquer un phénomène d’enchaînement extraordinaire qui entraîne une sorte de brouillage entre les genres et provoque la complexité de la réception. Le dialogue entre le texte et l’écrivain, et entre les personnages «en papiers» et l’auteur réel, provoqué par la circulation de paroles identiques, nous semble dépasser la simple investigation autobiographique courante chez les romanciers, pour susciter un phénomène d’adhésion totale où l’auteur est à la fois créateur et personnage, et où les personnages sont à la fois fictifs et doubles de l’auteur, jusqu’à aboutir à une parfaite gémellisation.

Dans cette adhésion, il y a d’abord la dimension autoportraitiste où l’auteur investit son Moi dans les traits de ses personnages, à la façon de l’autoportrait dans la peinture du Moyen Age où «‘l’artiste se dissimule souvent au milieu de la foule anonyme figurée sur sa toile, ou il prête son propre visage, au contraire, à l’un de ses personnages majeurs’ (PP, 143 et CS, 98)». Cette dimension d’autoportrait est particulièrement intense chez Tournier qui donne fréquemment ses propres traits à ses personnages.

Ensuite, la gémellisation entre les personnages et l’auteur provoque un repli du texte. Le phénomène de la répétition qui renvoie sans cesse aux textes antérieurs crée une sorte de cercle fermé, diminuant sensiblement l’originalité de l’écriture. Ce retour incessant vers les oeuvres déjà publiées et la réutilisation de paroles déjà prononcées nous donneront l’occasion de parler de la relation qu’entretient l’auteur avec son oeuvre. Cette dimension autoréflexive provoque, par ailleurs, un réseau d’intertextualité interne extrêmement serré où tout devient jeu de mémoire. En effet, nous (les lecteurs de Tournier) sommes constamment saisis par une impression de déjà vu. Par ailleurs, l’autocommentaire de Tournier ressemble à une réécriture de ses romans, en fournissant sans cesse les éléments à interpréter, éléments qui reproduisent son discours romanesque. Dans cet emboîtement complexe, le lecteur se sent enfermé par l’oeuvre, et est conduit à lui-même interpréter le travail interprétatif de Tournier sur son oeuvre.

La dimension autoportraitiste se manifeste encore dans ses essais qui sont destinés à commenter des théories ou des oeuvres d’art. Ses essais sur l’art figuratif ou sur l’oeuvre littéraire brouillent constamment la frontière entre image et écriture, lecture et écriture, commentaire et autocommentaire jusqu’à provoquer une identification entre lire-autre et lire-soi. Dans ce cas où la lecture devient l’écriture de soi qui renvoie à sa propre image plus qu’à celle des autres créateurs concernés, et où Tournier impose sa grille de lecture pour (se) réfléchir, sa lecture est proche d’une lecture miroitante où l’oeuvre des autres devient le miroir de soi.

Dans ce chapitre, nous nous intéresserons donc à ce jeu ( ?) du miroir narcissique dans l’écriture de Tournier, ce qui nous permettra d’évoquer la relation entre Tournier et son oeuvre, entre Tournier et l’oeuvre des autres, où la question du Moi de l’écrivain est constamment mise en jeu. Cependant, nous précisons avec hâte que sur ce thème, l’objet de notre analyse ne sera pas Tournier en tant qu’homme réel, et encore moins sa biographie, mais son image telle qu’elle se dégage de ses «textes». En s’appuyant uniquement sur ses textes, nous tenterons tout d’abord de cerner la correspondance entre Tournier et ses personnages, son investissement autobiographique dans ceux-ci et la réutilisation dans des essais écrits ultérieurement, de paroles empruntées aux personnages, ce qui nous permettra d’esquisser le portrait de l’auteur et sa relation avec son oeuvre. Ensuite, nous nous intéresserons au jeu du miroir narcissique dans ses essais, qui pose la question fondamentale de lire et d’écrire, de l’Autre et du Même, et par là de lire Tournier.

Il nous semble important de noter dès à présent la chronologie de parution des essais et textes autobiographiques qui seront étudiés dans ce chapitre, pour mieux percevoir les «va et vient» de l’auteur entre les différents textes. La liste ci-dessous est classée par genre :

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Soulignons d’emblée l’itération frappante entre Des clefs et des serrures (1979), Le vagabond immobile (1984) et Petites proses (1986). Parmi les 40 articles qui accompagnent les photos dans Des clefs et des serrures, 32 sont repris intégralement dans Petites proses, sous la forme d’un livre sans photo. Et sur les 8 articles restants, celui dénommé «La femme et le dandy» est repris partiellement dans l’article «L’image du monde» du recueilLe Tabor et le Sinaï. «L’espace canadien», qui reprend un extrait du Journal de voyage au Canada, a lui-même été partiellement repris dans Vus de dos sous l’article «Le Bel au bois dormant». Les Petites proses reprennent également certains éléments du contenu du Vagabond immobile, texte accompagné par les dessins de Jean-Max Toubeau : «Le chat et la tortue», «Nocturne», «Téléphone», «Evangile», «Ombre», «Mon oeuf et moi», «Toucher», «Un jour, une femme», «Baroque», «Bas-fond», «Main», «Test de l’arbre», «Saison». Parmi ces articles repris, «Toucher» et «Un jour et une femme» constituent des cas exceptionnels, puisqu’ils apparaissent dans les trois livres (CS, VI, PP), illustrant par là une pratique déconcertante de triples reprises. Il faut noter également que la plupart des articles de son dernier essai Célébrations reprennent des réflexions développées dans ces trois livres.

Comme le montrent ces exemples, les textes de Tournier pratiquent la répétition ou la reprise avec excès, ce qui nuit à l’originalité et qui peut également agacer le lecteur. Les trois livres (CS, VI, PP) ont chacun une forme différente : texte accompagné de photos («texticule» selon l’expression de Tournier, CS), texte accompagné de dessins (VI) et texte sans image (PP), mais tous comportent les mêmes mots, les mêmes articles, suggérant par là que le texte de Tournier est parfaitement séparable des images qui l’accompagnent et que la place de l’image est secondaire par rapport à l’écriture. Sans s’appesantir sur ces exemples de reprises extrêmes qui semblent relever plus d’un choix d’édition que d’une volonté littéraire, nous allons voir maintenant que les répétitions textuelles plus discrètes sont fréquentes dans les écrits de Tournier. Ce phénomène engendre une intertextualité interne extrêmement dense et une autoréférentialité bien fermée qui peut rendre les textes de Tournier étouffants pour certains lecteurs. Dans cette répétition, nous nous intéresserons plus particulièrement à la situation où l’auteur reprend la parole de son personnage, ce qui souligne le caractère méta-romanesque de son oeuvre où les personnages incarnent infiniment le moi de l’auteur, et où la fiction et l’autobiographie sont inextricablement mêlées.