1-4 : Tournier et Paul.

Le premier trait qui lie Paul et Tournier se trouve dans leur représentation commune de la cellule gémellaire. Sur ce point, Tournier se contredit encore. Car dans l’entretien avec R. Zazzo, il dément clairement que la vision de Paul concernant la lecture gémellaire puisse être la sienne : «‘C’est celle de Paul qui est le jumeau qui pense, qui fait des théories gémellaires. C’est un roman, n’oubliez pas que je n’y exprime pas mes idées, j’exprime les idées de mes personnages’ 336«. Cependant, dans Le Vent Paraclet, il reproduit en son nom propre le même discours de Paul :

‘C’est que les couples hétérosexuels plongés dans les vicissitudes du temps et de l’histoire dont ils fournissent eux-mêmes la substance par leur vie et celle de leur enfants sont fascinés par la cellule gémellaire en droit inaltérable, éternelle, stérile (VP, 259).’

Il exerce également sa lecture gémellaire sur les héros mythiques337 (Roméo et Juliette, Tristan et Iseult) qui ne sont pour lui que des «‘jumeaux déguisés, mais possédant le privilège gémellaire de la jeunesse éternelle’», puisqu’ils sont ‘«à l’abri du vieillissement mais tout à fait réfractaires à la procréation’». Tournier reproduit, par ailleurs, l’interprétation gémellaire de Paul concernant l’homosexualité qui est, selon lui, ‘«contrefaçon sans-pareil de la gémellité’ (M, 416)» :

‘(...) l’homosexualité et l’inceste pratiqués par des singuliers ne sont que deux approches grossières et imparfaites de la gémellité. On ne rend pas compte d’un fait original par sa contrefaçon, on rend compte d’une contrefaçon par l’original qu’elle imite. (...) En fait, d’inceste et d’homosexualité, la gémellité apparaît comme un absolu inaccessible. C’est l’original d’une authenticité indiscutable dont l’inceste et l’homosexualité tirent des copies maladroites (VP, 254-255).’

L’éloge de la gémellité idéale, qui contient les idées d’autosuffisance s’est propagé non seulement dans les textes fictifs de Tournier, mais également dans ceux non fictifs. Par exemple, on peut se remémorer la parole de Van Deyssel qui annonce l’aventure de Robinson avec la figure symbolique du serpent : ‘«un serpent se mordant la queue est la figure de cette érotique close sur elle-même, sans perte ni bavure’ (VLP, 12)». Cette image revient dans Le Tabor et le Sinaï où Tournier voit «une endogamie poussée à la limite» dans les toiles de Martin Schmid :

‘Aucune trace ici de déchirure, de dislocation, d’écartèlement. La masse en fusion reste entière. Elle est mue par une force d’enroulement sur elle-même. Et, lorsque surgit l’animal, il n’est pas surprenant qu’il s’agisse du serpent, l’animal qui se constitue en circuit fermé et amorce sa propre disparition en se mordant le bout de sa queue, en s’avalant lui-même (TS, 161)’

Dans ce discours, Tournier évoque à la fois l’autosuffisance narcissique de la relation gémellaire et l’autodestruction de Narcisse, superposant l’image endogamique et l’image exogamique, chère à Alexandre (M, 331). Cette image revient encore dans la définition que donne Tournier de la sexualité gémellaire, «le comble de l’endogamie, sans risque» :

‘(...) parce que entre jumeaux la relation sexuelle est rassurante, c’est le même avec le même, c’est avec moi-même. Une sexualité pas du tout aventureuse, c’est le comble de l’endogamie, et sans risque. Le frère avec le frère, la soeur avec la soeur, rien ne peut arriver. Pas question de pilule et d’avortement. Et puis alors vraiment, dans une telle relation, je suis chez moi338.’

La référence à la relation gémellaire, avec son narcissisme évident qui refuse l’intrusion du monde extérieur, est très présente dans les textes tourniériens fictifs et non fictifs. Et nous pensons qu’elle peut symboliser la relation que Tournier noue avec ses oeuvres.

Un autre point qui lie Paul et Tournier réside dans leur voyage commun autour du monde. Effectuant un grand voyage pour écrire Les Météores, Tournier publie ensuite Le journal de voyage au Canada, qui est une sorte d’ébauche de la réflexion de Paul sur l’espace canadien –d’ailleurs reprise dans Des clefs et des serrures -, montrant par là non seulement une coïncidence spatiale des deux voyages, mais également une coïncidence des discours. Un autre exemple est fourni par son propre voyage au Japon, d’une durée d’une quinzaine de jours, qui a permis non seulement une «‘coïncidence totale entre (son) héros et (lui)-même’ (VP, 266)» sur le plan spatial, mais aussi une coïncidence de leur réflexion sur la miniaturisation japonaise. Voici comment Tournier décrit, dans son article «Journal du voyage au Japon» des Célébrations, le jardin japonais:

‘Rapport très particulier et intime au Japon entre maison et jardin. En France, la coupure est totale. La maison est posée au milieu du jardin, comme un corps étranger, et le jardin soumis, domestiqué se doit de s’organiser autour de la maison et dans l’espace qu’elle lui a laissé. Au Japon au contraire, il y a mélange, symbiose de la maison et du jardin. Certaines parties –galeries, allées tapissées de nattes, passerelles, etc. –sont aussi bien maison que jardin (C, 177).’

Cette réflexion reprend cette fois encore, et mot pour mot, la description du jardin japonais dans Les Météores (p. 517). Même si cette coïncidence est compréhensible –puisque le voyage réel de l’auteur alimente la vision de son protagoniste –nous ne pouvons pas nous empêcher de penser que c’est le point de vue propre à l’auteur qui est installé dans le roman, et qu’il le récupère pour clarifier son origine, en faisant la démarche de «rendre à César ce qui est à César».

Tournier reprend également la rêverie de Paul sur la langue originelle, avec sa réflexion «‘la parole humaine se situe à mi-chemin du mutisme des bêtes et du silence des dieux. Mais entre ce mutisme et ce silence, il existe peut-être une affinité, voire une promesse de l’évolution que l’irruption de la parole oblitère à tout jamais ’(M, 184)». Ouvrant «Les malheurs de Sophie» (VP) avec sa propre parole339, «la Sagesse est un silence impur», Tournier dit que «‘Le mutisme de la bête est plus proche du silence de Dieu que la parole humaine’ (VP, 286)». Cette reprise est peut-être une façon de rappeler la question de l’origine de la langue qui constitue un grand sujet des Météores.

Un dernier exemple de rapprochement entre Paul et Tournier se trouve dans l’usage qu’ils font du mot «sublimation», pris dans le sens de transformation chimique : «passage d’un solide à l’état gazeux». D’abord, Tournier voit dans l’oeuvre de Paul Jenkins une réalisation de la sublimation :

‘Il advient alors que l’ensemble des phénomènes se lèvent, se dressent, passent de l’horizontale à la verticale, nous donnent à voir une levée générale des masses colorées, une impérieuse érection. Il s’agit en vérité d’une sublimation, c’est-à-dire du passage direct d’un corps de l’état solide à l’état gazeux, sans passer par l’état intermédiaire liquide (TS, 60). ’

Dans ce propos, la sublimation (prise au sens chimique) est directement liée à la verticalité, à la légèreté aérienne, à l’absence de l’élément liquide (féminité) et au sacrifice de l’élément corporel (féminité), thèmes qui sont développés non seulement dans Les Météores, mais dans l’ensemble de l’oeuvre tourniérienne. Nous retrouvons la même image aérienne et verticale dans son commentaire de Novalis qui est selon Bachelard «‘l’un des plus grands rêveurs de la verticalité’» et il utilise le mot sublimation pour désigner ‘«le monde des dieux (qui) est la sublimation de la nature humaine’». Tournier y ajoute son idée : «‘il va de soi que sublimation doit être pris dans son sens chimique de passage d’un solide à l’état gazeux sans transition liquide’ (VV, 71)». Cette expression revient encore dans «Kant et la critique littéraire» pour rappeler qu’un ‘«corps se sublime quand il passe de l’état solide à l’état gazeux sans passer l’état liquide’ (VV, 65)». Cette obsession pour la sublimation, très présente dans les textes de Tournier, peut être comme nous l’avons suggéré dans la partie précédente, liée à la propre évolution de l’écrivain: sacrifice de la matière, de l’élément féminin et corporel, qui va de pair avec le sacrifice réel de ses personnages pour s’ériger, se sublimer.

Ainsi, Tournier ne cesse de reprendre la sublimation de Paul dans ses commentaires destinés aux autres, en réfléchissant à sa propre évolution, ou du moins à sa conception de l’évolution. Nous allons retrouver l’idée de la nécessité du sacrifice corporel avec Balthazar, un autre porte-parole de Tournier.

Notes
336.

“Dialogue avec M. Tournier”, in Le paradoxe des jumeaux, op. cit., p. 51.

337.

La même lecture se trouve dans Le vol du vampire, p. 37.

338.

“Dialogue avec M. Tournier”, op, cit., pp. 63-64.

339.

Nous avons déjà signalé que Ibn Al Houdaïdah est le pseudonyme de Tournier.