(...) les plus hauts sommets de la littérature mondiale s’appellent : les Contes de Perrault, les Fables de La Fontaine, Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, (...) on s’accorde à les déclarer pour enfant. C’est rendre un très grand hommage aux enfants et admettre, avec moi, qu’une oeuvre ne peut aller à un jeune public que si elle est parfaite.
Michel Tournier.
Faire lire un enfant, ce n’est pas remplir un vase, c’est allumer un feu.
Montaigne.
Cette parole de l’auteur explique bien l’évolution de son écriture vers la simplification, vers le conte, qui a débuté par Vendredi ou la vie sauvage, la réécriture de Vendredi ou les limbes du Pacifique à destination du public enfantin. Nous avons pour notre part déjà entrevu, dans l’analyse de l’écriture unifiante, la logique de l’évolution de l’oeuvre qui aboutit à l’écriture simple du conte. Nous allons étudier dans cette partie une autre logique de Tournier qui explique son retour à la forme du conte ainsi que son objectif. Le conte constitue selon nous à la fois l’esthétique romanesque de Tournier et l’aboutissement de sa quête d’une écriture idéale, qui passait elle-même par la recherche d’une forme littéraire idéale, capable de marier des pensées complexes aussi bien mythiques, philosophiques que romanesques. Le cheminement entrepris par Tournier illustre bien cette quête : il y a d’abord la création romanesque sous la forme de longs romans qui débute avec Vendredi ou les limbes du Pacifique et s’achève par Les Météores. Cette création romanesque est suivie de différents essais (VP, VV, TS, PP) et de petits textes de recueils (CS, VD, CM) qui sont, en quelque sorte, une réécriture de ses romans. Parallèlement à ce mouvement, nous voyons apparaître sa réécriture à l’intention de la jeunesse et le développement de l’écriture du conte.
La pratique de la réécriture de soi débute très tôt, en 1971, avec Vendredi ou la vie sauvage qui se révèle, par la suite, être une étape décisive dans l’évolution vers le conte. Car cette réécriture pour le public enfantin à partir de son roman destiné aux adultes marque le premier pas de l’ambition de l’auteur tournée vers un texte «parfait», lisible par tous. Dans son entretien avec les élèves du lycée Montaigne, Tournier exprime clairement son évolution vers cet idéal, en hiérarchisant ses écrits :
‘Quand j’écris, de trois choses l’une : ou bien, cas exceptionnel, je déborde de talent, de génie, je suis au meilleur de ma forme, et j’écris d’emblée une oeuvre si bonne que les enfants peuvent la lire et ça s’appelle Pierrot ou les secrets de la lune, que je considère comme la meilleure chose que j’ai jamais écrite. Ou bien, je rate mon coup et j’écris Vendredi ou les limbes du Pacifique mais j’ai la force de le reprendre, et ça donne Vendredi ou la vie sauvage, qui n’est en rien une version pour les enfants mais simplement une version meilleure ; ou bien je rate mon coup, et l’entreprise me paraît désespérée, insauvable et ça donne Le Roi des Aulnes. Si j’avais suffisamment de courage et de temps et d’abnégation (...) je réécrirais Les Météores et Le Roi des Aulnes mais cela me demanderait des années. Quand à mon prochain roman qui s’appelle La Goutte d’or, eh ! bien, fabricando, j’ai appris à écrire. Je crois qu’il est si bon qu’on pourra le lire à partir de l’âge de dix ans361.’
Ce propos de l’auteur qui revendique la supériorité de ses contes par rapport à ses romans sert, d’une part, de justification à la voie vers «l’épuration et la simplicité362« qu’il a prise, et, d’autre part, révèle sa recherche de la parole universelle qui peut être comprise par tous. Sans entrer dans la polémique portant sur la valeur de cette épuration qui déchire l’auteur et les critiques littéraires, on peut simplement souligner l’importance accordée par l’auteur à l’écriture limpide qui devient pour lui une sorte de modèle d’écriture. Il suffit, pour en être convaincu, de comparer les deux romans Les Météores et La Goutte d’or qui racontent tous les deux le voyage initiatique du protagoniste. Tandis que chaque étape du voyage de Paul est liée au thème central de la gémellité et trouve sa pleine justification à la fin du roman, le voyage d’Idriss est, quant à lui, beaucoup plus aléatoire et simple, et il ne comporte pas cette justification qui commande chaque rencontre. Nous remarquons également la rapidité et la simplicité du style de La Goutte d’or, plus direct, plus léger qui se débarrasse de la lourdeur symbolique qui caractérise Les Météores, et qui a atteint son apothéose dans Le Roi des Aulnes. La Goutte d’or est ainsi un exemple flagrant de l’évolution radicale de l’écriture tourniérienne, évolution induite par l’esthétique personnelle de l’auteur selon laquelle le livre «simple», qui s’adresse à tous les âges, est une oeuvre meilleure que le «livre riche» ou «le livre pour adulte».
La hiérarchisation par Tournier des genres littéraires, qui valorise particulièrement le conte «Pierrot ou les secrets de la nuit», nous fournit par ailleurs une confirmation de notre hypothèse selon laquelle la forme du conte est l’aboutissement de sa quête d’une forme littéraire idéale, permettant de fusionner ses écritures mythique et romanesque. Ce conte publié en 1979 comporte bien, en effet, toutes les thématiques tourniériennes dans l’opposition binaire qui le structure. Par exemple, à travers l’opposition entre les deux protagonistes Pierrot et Arlequin, on peut lire celle entre féminine et masculine, celle entre lune et soleil, celle entre nuit et jour, celle entre sédentaire et nomade, celle entre l’écriture et la parole, celle enfin entre l’ontologie et la métaphysique. Tournier l’explique lui-même :
‘A travers les deux petites poupées du théâtre italien, ce sont deux visions du monde qui s’affrontent : la substance contre la surface, la matière contre la forme, l’essence contre l’accident. De grands échos retentissent dans ces puérils porte-parole. C’est Goethe et Newton séparés sur la théorie des couleurs, c’est Parménide contre Héraclite363.’En ce sens, «Pierrot ou les secrets de la nuit» est une réécriture de ses thèmes sous forme de conte. En effet, cette notion de réécriture est un mot-clef qui permet d’aborder, sous un autre angle, l’évolution de l’écriture tourniérienne vers le conte. Comme chacun sait, depuis le début de sa carrière romanesque, Tournier ne cesse de pratiquer la réécriture qui est le socle de son art. Et cette réécriture, qui a débuté avec les mythes connus, s’applique de plus en plus à ses propres oeuvres, à travers les différents genres –roman, nouvelle, essais et conte -, faisant ainsi éclater les limites des genres littéraires. Cela prouve bien, d’une part, l’importance de la réécriture -surtout de sa propre oeuvre- chez Tournier. Et d’autre part, cela prouve aussi que le jeu avec la forme littéraire constitue une partie de la recherche par l’auteur d’une forme satisfaisante qui s’adapte bien avec l’essence de son écriture. Selon nous, la raison du retour à la forme simple du conte doit être cherchée dans ce rapport avec la réécriture qui constitue, depuis le début, la base de l’esthétique et de l’écriture tourniériennes.
Notre analyse du conte s’inscrit dans cette optique, en considérant que le conte est l’aboutissement de l’aventure d’une écriture à la fois mythique et romanesque dans laquelle la réécriture occupe une place primordiale. Partant de cette idée, nous essaierons de répondre à plusieurs questions qui nous semblent essentielles : qu’est-ce que Tournier a cherché dans le conte ? Comment le conte permet-il une fusion des pensées mythique et romanesque ? Pourquoi le conte est-il une forme idéale pour la réécriture tourniérienne ? L’étude de la forme spécifique du conte est nécessaire à l’éclaircissement de ces points. Nous procéderons à notre analyse par confrontation du conte avec les différents genres littéraires que Tournier a également abordés : nouvelle, poésie, mythe et roman.
Serge Koster, Michel Tournier, Julliard, 1995, p. 198.
M. Tournier, “Tournier face aux lycéens”, Le magazine littéraire, op, cit., p. 21.
Entretien avec Jérôme Garcin, “Interview avec M. Tournier”, op, cit.
M. Tournier, “M. Tournier : comment écrire pour les enfants”, Le Monde 21 décembre 1979.