3-1 : Les diverses hypothèses sur le lien entre conte et mythe.011

Dans une première approche, la différence entre le conte et le mythe paraît difficile à saisir. Marcel Détienne le signale au début de son livre L’invention de la mythologie :

‘Claude Lévi-Strauss fondait l’entreprise des Mythologiques, une genèse de la pensée, sur l’évidence qu’un mythe est perçu comme mythe par tout lecteur dans le monde entier ; et, dans le même temps, Georges Dumézil, publiant à l’aube de sa troisième vie Mythe et épopée, avouait qu’il n’avait encore jamais compris la différence entre un mythe et un conte381. ’

C. Lévi-Strauss écrit pour sa part, dans son Anthropologie structurale 2 (pp. 152-157) où il a apporté quelques remarques sur l’analyse structurale de Vladimir Propp, qu’ « ‘il n’y a aucun motif sérieux pour isoler les contes des mythes, bien qu’une différence entre les deux genres soit subjectivement perçue par un grand nombre de sociétés’ 382 ». Il ajoute que le mythe et le conte sont interchangeables et complémentaires. Premièrement, parce que «‘des récits qui ont le caractère de contes dans une société, sont des mythes pour une autre et inversement’». Deuxièmement, parce que le mythographe retrouve les mêmes personnages et les mêmes motifs que ce soit dans les mythes ou dans les contes d’une population donnée, ce qui d’ailleurs oblige à étudier le conte pour constituer «‘la série complète des transformations d’un thème mythique’». Avec cette optique, C. Lévi-Strauss conteste l’interprétation de Propp qui hiérarchise les deux genres, en subordonnant le conte au mythe :

‘S’il a le grand mérite d’y voir les espèces d’un même genre, il n’en reste pas moins fidèle à la priorité historique du premier sur le second. (...) un genre ne peut donc pas être tenu pour une survivance de l’autre, à moins que l’on postule que les contes préservent le souvenir d’anciens mythes, eux-mêmes tombés en désuétude. (...) bien au contraire, mythe et conte exploitent une substance commune, mais le font chacun à sa façon. Leur relation n’est pas celle d’antérieur à postérieur, de primitif à dérivé. C’est plutôt une relation de complémentarité. Les contes sont des mythes en miniature383.’

Etablissant cette relation de complémentarité, il voit la différence entre le conte et le mythe dans le degré de l’opposition qui les structure : «‘les contes sont construits sur des oppositions plus faibles que celles qu’on trouve dans les mythes’ 384«. Cela explique la plus grande liberté du conte qui «offre plus de possibilités de jeu» que le mythe :

‘Le premier (conte) est moins strictement assujetti que le second (mythe) sous le triple rapport de la cohérence logique, de l’orthodoxie religieuse et de la pression collective. Le conte offre plus de possibilités de jeu, les permutations y deviennent relativement libres et elles acquièrent progressivement un certain arbitraire385.’

Cette liberté du conte qui facilite la transformation d’un thème mythique est renforcée par la liberté dont dispose le conteur dans le choix de certains personnages et dans l’omission ou la répétition de certains motifs. Cette remarque de C. Lévi-Strauss rejoint celle de Propp qui voit que cette liberté est «‘une propriété spécifique du seul conte populaire’ 386«.

D’autres chercheurs ont également essayé de trouver la spécificité du conte, tout en établissant la relation substantielle qui unit le conte et le mythe. Pour cela, ils ont souvent tenté de cerner d’abord la spécificité du mythe pour pouvoir dégager, en parallèle, celle du conte. L’étude de Georges Jean387 présente un résumé fort intéressant de cette approche. Il décrit les trois types de pensées qui distinguent le conte du mythe. Il y a tout d’abord celle qui assimile le conte à un mythe désacralisé. Il y a ensuite celle qui constate que le conte incarne le manque individuel, contrairement au mythe qui représente le manque collectif388. Il y a enfin, celle pour qui le conte présente, comme le mythe, un parcours initiatique, mais qui est banalisé389. Nous nous intéresserons à la première pensée, sans doute la plus répandue, qui semble avoir un rapport avec l’idée personnelle de Tournier.

L’analyse de Propp, que nous venons de mentionner, s’inscrit dans cette optique selon laquelle le conte est une forme de mythe «réduit» ou «vulgarisé», et la déclaration de Tournier qui voit les contes comme des «grands mythes travestis et brisés qui ne prêtent pas moins leur puissante magie (VV, 43)» semble également rejoindre cette idée. Mircea Eliade indique pour sa part que «‘dans les cultures archaïques le mythe, vidé de sa signification religieuse, devient légende ou conte pour enfants’ 390«. Cependant, il souligne que cette diminution ou perte de signification religieuse n’entraîne pas forcément la désacralisation du mythe :

‘Il n’est pas toujours vrai que le conte marque une « désacralisation » du monde mythique. On parlerait plus justement d’un camouflage des motifs et des personnages mythiques ; et au lieu de « désacralisation » il serait préférable de dire « dégradation du sacré » (...) si dans les contes, les Dieux n’interviennent plus sous leurs propres noms, leurs profils se distinguent encore dans les figures des protecteurs, des adversaires et des compagnons des héros. Ils sont camouflés, ou, si l’on aime mieux, « déchus », -mais ils continuent de remplir leur fonction391.’

Antoine Faivre lie cette «laïcisation» ou «dégradation du sacré» des mythes dans les contes à l’humanisation du fabuleux, en insistant sur le caractère «merveilleux» du conte qui, selon lui, remplace le caractère «sacré» du mythe :

‘Le monde merveilleux du conte aspire à être humanisé, tandis que les miracles des légendes attirent l’homme dans la sphère du sacré. Il est certain que dans la geste, la légende et le conte, les événements se rapportent à l’homme même. Dans la première, il est touché par l’extraordinaire ; dans la deuxième, il est porteur du sacré ; dans le conte, il est le personnage agissant porté par des miracles. Dans le mythe, en revanche, il n’est même pas nécessaire que l’homme apparaisse : les animaux eux-mêmes peuvent y être les dieux392.’

Ces points de vue soulignent à la fois le lien profond, qu’on pourrait qualifier de «substantiel», entre le conte et le mythe, et leur différence essentielle qui se trouve dans l’univers propre de chaque genre : tandis que le monde du mythe rapporte au sacré, l’univers du conte rapporte à «l’homme» et au «réel». Georges Jean affirme que l’une des différences marquantes entre le mythe et le conte se trouve dans le monde des contes où «‘un certain réalisme se substitue au sacré’ 393«, en ajoutant que cette présence du monde réel n’a rien de contradictoire avec la présence du merveilleux. Il poursuit en précisant que ‘«la saveur des contes la plus subtile est sans doute due à cette rencontre entre l’impossible et le quotidien’».En effet, l’une des spécificités du conte se trouve dans cette capacité à juxtaposer le monde réel et le monde merveilleux. Nous avons déjà constaté que cette double dimension du conte séduit Tournier qui veut une écriture réalisant l’union entre «‘la familiarité la plus quotidienne et le fantastique le plus grandiose (’VP, 52)».

Ainsi, les diverses hypothèses sur la relation entre le mythe et le conte peuvent se résumer en deux idées : premièrement, la «relation de complémentarité» qui fait des contes des «mythes en miniature», et deuxièmement, la «relation de subordination» qui fait des contes des «mythes désacralisés». La différence perçue par les chercheurs entre les deux genres s’est révélée minime : une liberté plus grande est accordée au conte qui conjugue le merveilleux et le réel, et par là représente plus le monde humain que le monde sacré. Nous pensons que le passage de Tournier du mythe au conte trouve sa raison plus dans ce lien profond entre les deux genres que dans leur différence. Nous essayerons donc de saisir les caractères communs au mythe et au conte dans la parole de l’auteur.

Notes
381.

Marcel Détienne, L’invention de la mythologie, op, cit., p. 11.

382.

Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale 2, op, cit., p. 153.

383.

C. Lévi-Strauss, op, cit.,pp. 155-156.

384.

Ibid., p. 154.

385.

Ibid., p. 154.

386.

Ibid., p. 154.

387.

Georges Jean, Le pouvoir des contes, Casterman, 1981, pp. 29-37.

388.

Voir l’étude de Denise Paulme : “Si le manque initial ne concerne qu’un isolé, il s’agit plutôt d’un conte ; s’il concerne la communauté, il s’agit d’un mythe”, in La Mère dévorante. Essai sur la morphologie des contes africains, Gallimard, 1976, p. 48.

389.

C’est l’idée de Mircea Eliade qui voit que le conte “reprend et prolonge « l’initiation » au niveau de l’imaginaire. (...) pour la conscience banalisée et notamment pour la conscience de l’homme moderne”, in Aspects du mythe, op, cit., p. 243.

390.

Mircea Eliade, Aspects du mythe, op, cit., p. 21.

391.

Ibid., p. 241.

392.

Antoine Faivre, “Les contes de Grimm, mythe et initiation”, in Cahiers de recherches sur l’imaginaire, n° 10-11, 1979, p. 55.

393.

Georges Jean, Le pouvoir des contes, op, cit., p. 99.