d. Le Triomphe de Plutus

Apollon change de positionnement par rapport au premier dénouement, dans le mesure où, au lieu de subir la morale imposée par Plutus, il apparaît comme celui qui délivre une morale collective. Le personnage sort de l’action pour devenir une sorte de personnage supérieur, pour retrouver la fonction des dieux de tragédie grecque qui commentent ce qui se passe.

La scène XVIII est donc la scène finale. Elle est ouverte par Apollon qui prend d’emblée ce rôle supérieur. On peut remarquer que l’on se trouve dans la même situation qu’à la scène II : les dieux se parlent. Apollon commence par dévoiler les identités  689 . Ce discours sur les identités sera développé par Apollon dans une sorte de définition de chaque dieu, “le dieu du mérite”, “le dieu des vices”, puis par le dévoilement du rapport entre déguisement et identité  690 . Au-delà de ce dévoilement d’identité, cette scène sert de bilan au passé puisque l’intrigue est grossièrement rappelée  691 . Par ce rappel, le bilan peut être fait entre ce qui se gagne et ce qui se perd, comme ordinairement chez Marivaux. C’est Plutus qui est perdu (“vous vous passerez bien de moi” et au-delà de cette formulation, on se rend bien compte que ce qui est perdu c’est le dénouement par mariage). Ce que l’on gagne, c’est de l’argent (“je vous laisse les présents que je vous ai faits”, “les musiciens sont payés”). Plutus sort lui aussi de l’action pour se placer en spectateur de la comédie et en futur narrateur d’un spectacle donné aux dieux. Cette fin est donc rattachée au théâtre, elle fait disparaître les humains, comédiens malgré eux, au profit d’un combat des dieux fait pour les dieux. Il y a emboîtement de l’intrigue centrale au profit d’une intrigue supérieure donnée à d’autres spectateurs. Le lecteur-spectateur se trouve de ce fait amené à ce statut de dieu et de juge de la condition humaine à laquelle paradoxalement il appartient. Le “allons” est faussement réconciliatif : Plutus se dissocie du groupe puisque l’on a “divertissez-vous” et non “divertissons-nous”. Son “Adieu” sert de dénouement.

Le groupe est à nouveau scindé, non dans une opposition entre Apollon et tous les autres personnages mais dans une opposition entre les dieux et les autres. La structure de la pièce se referme donc dans un cercle puisque seuls les dieux s’expriment comme au début, Armidas, représentant des humains, ne parlant que pour traduire au nom de tous une incompré­hension collective. Les dieux ont le dernier mot et les sentiments sont balayés au profit de l’argent.

Il y a donc une pièce thématiquement fort différente de la plupart des pièces de Marivaux, la problématique amoureuse étant comme caricaturée, réduite à peu de chose, se montrant comme une forme vide pour mieux souligner le pessimisme de la nature humaine par rapport à l’argent. Le silence du personnage féminin est de ce point de vue éloquent : Aminte a été le jouet des hommes comme les hommes ont été les jouets des dieux.

La rapidité de la scène finale souligne cet effet de silence. Tout est montré, il n’y a plus rien à dire.

Notes
689.

Plutus, vous l’emportez sur Apollon”.

690.

“Cela signifie qu’Ergaste est Apollon, et moi Plutus”. La clarification apportée par Plutus permet de rappeler le statut particulier du mystère des paroles d’Apollon, dieu qui a besoin de traduction.

691.

Cf. “qui lui a escroqué sa maîtresse”, “les présents que je vous ai faits”.