2. analyse des scènes de dénouement

a. L’Île des esclaves

La dernière scène de L’Île des esclaves joue sur un paradoxe. Elle commence comme une scène d’achèvement. Trivelin, comme un père dans une pièce à mariage, est en position d’observateur d’un spectacle qu’il décrit et commente. La comparaison avec des scènes d’achèvement des pièces du premier type est éclairante :

Ce positionnement de Trivelin induit que nous sommes face à une sorte de mariage, mais un mariage inter-social qui accorde les personnages par sexe, dans une relation maître / valet et maîtresse / servante. En même temps, l’affirmation de cette union des classes ne va pas sans rappeler le code amoureux de certaines scènes régulières, comme le montre la comparaison fructueuse avec Les Sincères :

La réaction de Trivelin (“Vous me charmez”) est comparable à celle des pères marivaudiens dans de telles circonstances. Ainsi Monsieur Argante, dans la scène de fin du Dénouement imprévu, prononçait des paroles du même acabit (“j’en suis charmé”). De même, Trivelin, en annonçant le divertissement à venir, est dans cette position de destinateur qui appartient aux pères marivaudiens.

Dans cette phase de pseudo-achèvement, le personnage dominant est Arlequin, auteur du dénouage. Il dresse le bilan, accentué, dans sa phraséologie, par le pléonasme “en fin finale”, et accompagné de ces formules qui rendent compte d’un état accompli, d’un nouvel équilibre : “la paix est conclue”, “la vertu a arrangé tout cela”.

Ce bilan porte aussi sur l’être, c’est-à-dire sur la transformation qui s’est opérée dans les personnages pendant toute la pièce : “nous sommes admirables”, “nous sommes des rois et des reines”.

Au-delà de ce bilan, Arlequin donne les clés d’une fin possible, d’un départ de tout le quatuor des naufragés. Mais, responsable du dénouage, Arlequin ne peut pas être le moteur du dénouement, lequel est apporté, dans la deuxième partie de la scène, par Trivelin, comme le prévoyait d’emblée son statut privilégié de décideur “dans ce canton-ci”. La formule du dénouement est un substitut de l’impératif, à valeur semi-performative (ou, si l’on peut dire, à valeur performative sans la formule performative) :

‘“Vous partirez dans deux jours  700 , et vous reverrez Athènes”.’

Le futur de certitude, qui vaut décret, offre un dénouement par autorisation. Le discours qui précède ce dénouement pose problème par l’alternance qu’il offre entre le dit et le non-dit. Certes, Trivelin dresse à son tour un bilan des événements passés :

‘“Vous avez été leurs maîtres, et vous en avez mal agi ; ils sont devenus les vôtres, et ils vous pardonnent”.’

Mais la formulation est curieuse. En effet, elle omet une phase importante qui pourrait se dire ainsi : “ils sont devenus les vôtres, et ils ont mal agi”. La faute des valets devenus maîtres, à savoir l’exercice gratuit de la tyrannie, est comme oubliée et toute l’action est recentrée sur les maîtres statutaires. L’ellipse argumentative est appuyée par des remarques de Trivelin qui laissent entendre qu’il fait de la rétention d’information : “je n’ai rien à ajouter”, “je ne vous en dis pas davantage”. La fin, ce faisant, insiste moins sur la portée sociale ou politique possible que sur une fatalité intangible, qui fait des uns et des autres des maîtres ou des valets. La leçon explicite replace le débat sur le plan moral (il faut être de bons maîtres et de bons serviteurs), voire religieux  701 . La justification de la décision qui constitue le dénouement (tout recommence comme avant) réintègre l’expérimentation vécue dans ce hors-cadre qu’est l’île dans l’Athènes dont les personnages sont issus. Il n’est absolument pas question de changer les règles sociales en dehors de cette utopie, sorte de fête des fous d’un jour que l’isolement seul peut autoriser  702 .

Notes
700.

Doit-on y voir la nécessité de trouver un compromis raisonnable entre le temps initialement annoncé (“trois ans”) et le temps réalisé ? Faut-il y voir l’utilisation symbolique du chiffre trois (“trois ans” d’un côté et trois jours de l’autre) ?

701.

Sur cette question, cf. A. Blanc (1996 b), p. 15-16.

702.

I. Zatorska (1992) indique qu’il y a deux utopies dans cette fin, celle de Trivelin et celle d’Arlequin : “Il faut rendre à l’utopie ce qui est à l’utopie ; la fête suit et prolonge la leçon. Celle-ci n’est pas la même pour Arlequin et pour Trivelin : ce dernier, se prévalant de l’autorité divine ‑ puisqu’il se réfère à la volonté des dieux ‑, attribue à l’expérience passée une valeur transcendantale ; mais il insiste sur la supériorité morale des esclaves. Arlequin, lui, rend hommage au mérite égal de tous les protagonistes ; on pourrait dire qu’ainsi il instaure une utopie parallèle à celle dont Trivelin est le porte-parole : une alternative qui est l’ailleurs de l’ailleurs ‑ une utopie au second degré, et un commentaire sur la première. Ce serait une utopie d’un ‘monde vrai’” (p. 122-123).