3. le vaudeville de L’Épreuve

Le vaudeville est très fortement rattaché à l’économie générale de la pièce. En effet, si l’on considère que c’est logiquement Lucidor et non Lisette qui prononce l’avant-dernière strophe (cf. la note 801 de la p. 548), tous les personnages de la pièce s’expriment dans le vaudeville. Ce dernier est donc, symptomatiquement, en miroir par rapport à L’Épreuve. Cette mise en abyme est évidemment accentuée par le fait que le mot Épreuve achève chaque strophe. De la même façon, la pièce stricto sensu se referme sur le mot danses : on voit donc que la pièce inclut dans son dernier mot le divertissement, lequel, par le dernier mot de chaque strophe, inclut la pièce entière, subsumée par son titre. Un principe d’imbrication mutuelle régit le rapport entre les deux éléments, dans une circularité parfaite.

Au-delà de ce jeu structurel, des éléments du vaudeville renvoient explicitement au texte de L’Épreuve. La cohérence tient par exemple à la façon dont les locuteurs et les personnages que nous avons vu vivre s’identifient. Cela est particulièrement vrai pour les valets. Lisette, dans le vaudeville, fait explicitement référence à la situation de la pièce, dont elle présente en quelque sorte la suite, le mariage une fois réalisé. Blaise est, dès lors, le “mari” de la soubrette. La continuité est garantie par l’emploi de la première personne : le personnage du vaudeville prolonge celui de la comédie. Pour Frontin et Blaise, la cohérence est marquée par la référence au type de personnage plutôt qu’à un rappel de la situation antérieure. Ce sont les thèmes de leurs couplets, caractéristiques de leur statut de valet, qui font le lien avec la comédie. Frontin mêle son propos de grivoiseries ; Blaise a la jovialité et les préoccupations du paysan comique. Cependant, si sa parlure et son idiolecte le rattachent au personnage de la comédie précédente, la référence au personnage inconnu de Mathuraine l’en éloigne. Il y a donc une distorsion progressive du vaudeville par rapport à la comédie support.

Cela se remarque davantage encore dans les strophes confiées aux personnages principaux qui, quittant la spécificité de la fable, visent à la généralité. Madame Argante et Lucidor s’adressent aux hommes de l’assistance, en les désignant soit par ce qu’ils sont (“Maris jaloux, tendres amants”), soit par ce qu’ils ont (“Vous qui tenez dans vos filets”). En revanche, Angélique s’intègre à un groupe constitué des femmes de l’assemblée, ou à celui des femmes en général (“Si le sort nous avait permis…”).

La strophe de Madame Argante fait bien référence au contenu de la pièce, mais en le réorientant du tout au tout, dans une sorte d’anti-modèle de ce que le spectateur a vu pendant la comédie : “Croyez l’objet de vos amours” est un appel à la confiance, dont (et à laquelle) Lucidor a cruellement manqué. La mise en garde finale, “Car on ne gagne pas toujours // À la mettre à l’épreuve”, sous forme d’un adage, d’un aphorisme, met en place une leçon raisonnable qui contraste avec ce qui s’est déroulé sur la scène.

Les deux dernières strophes procèdent d’un autre effet. Il s’agit là d’une généralisation de l’étape de la séduction et de celle du mariage à travers deux points de vue, celui des hommes et celui des femmes. Le danger du mariage pour les couples est une préoccupation constante des héroïnes de Marivaux, tant dans les pièces que dans les Journaux. Il n’est pas indifférent que ce soit Angélique, personnage resté silencieux lors de la scène dernière, qui se fasse le porte-drapeau de cette inquiétude féminine.

L’ensemble du texte du vaudeville est traversé par une isotopie récurrente dans les espaces de fin de comédies marivaudiennes, à savoir celle du gain et de la perte, que l’on retrouve dans chaque strophe :

  1. “gagne” ; “mettre”
  2. “fournir” ; “donne” ; “mets”
  3. “prenez” ;
  4. “prenons” ;
  5. “tenez” ; “prendre” ; “prend” ; “se rend”
  6. “prendre”…

Un bilan est fait : une fois effectué l’équilibre, à l’intérieur de la dynamique amoureuse, entre ce que l’on a donné, ce que l’on a perdu, ce que l’on a reçu et ce que l’on a pris, que reste-t-il à chacun ? Le vaudeville, à cet égard, est beaucoup plus décisif que la dernière scène. Il donne aux spectateurs des conseils directs qui sont autant d’adaptations à des situations dramaturgiques, en fonction du point de vue des personnages.