4. Une audience durable 

Quant à l’influence de la Postille sur les autres travaux exégétiques, nous rappelons les propos d’un confrère de Hugues - Bernard Gui - cités plus haut. Bernard constate un demi-siècle après la composition des postilles qu’elles servaient de source pour beaucoup d’œuvres ultérieures. C’est le résultat même de l’enquête menée par Beryl Smalley : Hugues est compilé par pratiquement tous ses successeurs. 169 Le dominicain Guerric de Saint-Quentin, qui enseigne dès 1233 à l’Université avec Hugues, cite déjà ‘Frater Hugo’. Bonaventure a copié si abondamment les commentaires de Hugues que l’on se demandes’il n’était pas un étudiant de ce dernier avant de rejoindre l’ordre de Saint François. 170 Cette influence hugonienne sur saint Bonaventure a été confirmée par le Père Bataillon après l’analyse des commentaires des deux frères sur l’Evangile de Luc. En effet, le père dominicain a démontré que dans le texte examiné Bonaventure avait eu recours aux Postilles de Hugues de Saint-Cher pour chercher ses sources patristiques. 171 En outre, il fut constaté par Beryl Smalley que même les biblistes de moindre importance connaissaient la Postille et la seule exception à cette règle semble être Simon de Hinton, dominicain d’Oxford. 172

Les compilateurs les plus fidèles de Hugues étaient les Mendiants. Parmi les dominicains, les frères les plus illustres ont abondamment puisé dans les postilles pour confectionner leurs travaux : Albert le Grand copie souvent Hugues dans son commentaire sur Isaïe, tandis que Thomas d’Aquin emprunte les propos du cardinal dans son commentaire sur Isaïe et celui sur l’Evangile de Jean. Quant aux Frères Mineurs, ils sont tributaires de Hugues à divers endroits. Nous avons mentionné plus haut qu’Alexandre de Halès a composé son œuvre vraisemblablement par le biais de Hugues. De même, rappelons la dépendance de saint Bonaventure des Postilles de Hugues - attestée plus haut – et qui est confirmée par le Père Bataillon d’après des occurrences relevées dans le commentaire de Bonaventure sur Luc. 173

Au XIVe siècle, l’évêque cistercien Philippe de Rathsamhausen (†1322) s’est inspiré de la Postille sur Luc de Hugues dans son exposé sur le Magnificat (Expositio super Magnificat). Un siècle plus tard, le franciscain Bernardin de Sienne (†1444) a abondamment puisé dans l’oeuvre de Hugues, sans le citer, pour ses Postillae in epistolas et euangelia de tempore et de sanctis. 174 Notons enfin qu'à la fin du Moyen Age, Jean Trithème (†1519), abbé de l’abbaye bénédictine de Spanheim - puis de celle de Würtzburg - exhorte ses frères dans son sermon en disant que pour comprendre le sens spirituel de l’Ecriture, il faut recourir à Hugues de Saint-Cher. 175 Finalement, remarquons qu’Etienne de Bourbon divise les chapitres de l’Ecriture selon la même règle - en sept parties - que le fait Hugues dans ses Postillae. 176

Concernant la diffusion de la Postille, signalons qu’elle fut comptée parmi les textes exégétiques les plus utilisés. Les Postilles de Hugues ont connu une large audience pendant - et au-delà même – du Moyen Age, dont témoignent les nombreux manuscrits et les publications imprimées dès le XVIe siècle. 177 Elle a connu une diffusion importante dès son apparition, entre 1230-60. Bien que l’on connaisse peu d’exemplaires du XIVe siècle, le siècle suivant a montréun intérêt particulier pour lesPostilles. De cet engouement prolongé témoigne la dernière publication de la Postille faite au milieu du XVIIIe siècle, de Venise. 178

Notes
169.

B. Smalley, The Study of the Bible, op. cit. p. 273.

170.

Art. cit. p. 273. C. Van der Borne a démontré la dépendance de Bonaventure par rapport au corpus hugonien dans _l’Ecclésiaste (C. Van der Borne, « De fontibus Commentarii S. Bonaventurae in Ecclesiasten », In. Archivum Franciscanum historicum X (1917), p. 257-270.) De même, Beryl Smalley a prouvé l’influence de Hugues sur le maître franciscain dans les deux Evangiles de Luc et de Jean. (B. Smalley, The Gospels in the Schools c. 1100-1280, London, 1985, p. 206-208).

171.

L.-J. Bataillon, Les sources patristiques du commentaire de Bonaventure sur Luc et Hugues de Saint-Cher, In. Bonaventuriana, Miscellanea in onore di Jacques Guy Bougerol OFM, vol. I, Rome, 1988, p. 17-32

172.

« I have found no instance among the lesser men of their being ignored, with one exception, and this obediently proves the rule… », In. B. Smalley, The Study of the Bible, op. cit. p. 273.

173.

L.-J. Bataillon, Un sermon de saint Thomas d’Aquin sur la parabole du festin, In. L.-J. Bataillon, La prédication, op. cit. XVI. p. 451-456.

174.

J. Longère, La prédication médiévale, Paris :Etudes augustiniennes, 1983. p.189.

175.

« Certes, pour comprendre l’Ecriture, il faut commencer par étudier Nicolas de Lyre, pour le sens littéral, puis Hugues de Saint-Cher, pour le sens spirituel, et les commentaires de Raban Maur sur toute la Bible… », Homilia 4, De lectione et studio divinarum scripturarum, in. Opera, Mayence, 1605, p. 426. In. : Dictionnaire de Spiritualité, t. 4/1, p. 222.

176.

Voir: A. Lecoy de la Marche, Anecdotes historiques, légendes et apologues tirés du recueil inédit d’Etienne Bourbon, dominicain du XIIIe siècle (éd. part.),coll. Société d’Histoire de France, Paris, 1877, p.15 On trouve aussi cette manière de citer les versets en les localisant dans le chapitre, chez Federico Visconti, et chez Raoul de Châteauroux.

177.

Le premier manuscrit connu, celui de Guillaume de Pont-de-l’Ange, date de 1225-35. La première édition imprirmée est celle de Venise en 1487.

178.

La dernière édition imprimée date de 1754. Au-delà des nombreuses réimpressions de l’ouvrage, ayant vu le jour au cours des siècles, rappelons l'anthologie publiée par Denys Mézard.D. Mézard, De vita spirituali, Ratisbonne, 1910