b - Les saint-simoniens veulent marquer leurs distances avec Law pour éviter qu'on les compare à celui-ci.

b1 - Risque de voir apparaître une similitude.

Une vingtaine d'années après la chute du système, après que la polémique relative à celui-ci se fût terminée par la défaite totale des idées de Law, l'entreprise de ce dernier, nous l'avons vu, paraissait indéfendable, les partisans de l'orthodoxie financière l'ayant fait passer pour un montage extravagant et frauduleux.

A partir de cette époque, quiconque voulait présenter un projet bancaire, devait se démarquer précautionneusement de celui de Law pour avoir une chance d'être entendu.

Les saint-simoniens, pour la plupart, ne dérogent pas à cette précaution élémentaire. Celle-ci était d'autant plus impérative dans leur cas que leur démarche présente, au premier abord, une similitude avec celle de Law qui pouvait discréditer leurs propositions et les réduire à néant.

Le risque de voir s'établir une filiation entre les conceptions monétaires de Law et des saint-simoniens n'est pas vaine si on se réfère à Schumpeter qui insiste sur la pertinence des objectifs poursuivis par les "fondateurs de la banque du XVII e siècle [qui veulent] une manufacture de monnaie ! Le crédit créateur de monnaie" 462 . Il exprime l'idée que leurs tentatives ouvrent "des perspectives autres que symboliques" 463 et qu'elles sont, par conséquent, intéressantes et réalistes. "Ce dont ils [ces financiers] se rendirent pleinement compte, en tout cas, dit-il, c'est que, pour les affaires, une découverte promettait beaucoup : savoir, que l'on pouvait fabriquer ou créer de la monnaie – et donc, du capital au sens monétaire du terme" 464 .

Ces tentatives, d'après Schumpeter, n'étaient nullement vouées à l'échec dès le départ. Si elles ont échoué malgré tout, c'est plutôt à cause de leur impréparation ou encore du fait que leurs concepteurs ont perdu le sens de la mesure au cours de leur réalisation. Et sur ce point encore, il établit un parallèle entre ces financiers visionnaires du XVIIe, et d'autres économistes eux aussi visionnaires, mais du XIXe siècle cette fois, aux rangs desquels il classe en premier lieu les saint-simoniens.

Il écrit en effet : "L'échec de leurs projets – de ceux de Law en particulier – fit beaucoup de tort à leur réputation, tout comme au XIXe siècle des idées foncièrement analogues pâtirent d'être associées avec des opérations bancaires extravagantes et avec l'échec de projets qui tournèrent mal, sans pour autant être frauduleux ou absurdes, tel le Crédit Mobilier des frères Péreire" 465 .

Les saint-simoniens sont aussi, de leur côté, très conscients sans doute, qu'on peut leur reprocher la similitude de leurs principes avec ceux de John Law : qu'au nom de la même orthodoxie financière, si rétrograde pour eux, on peut critiquer leurs projets novateurs de la même manière.

Notes
462.

J.-A. Schumpeter, op. cit., t. I, p. 446.

463.

Idem

464.

Ibid. Au sujet de ces banquiers et financiers du XVIIe siècle sur lesquels Schumpeter porte un jugement si positif quant à la validité théorique de leurs analyses monétaires, se référer à l'ouvrage de Françoise Bayard, Le Monde des financiers au XVII e siècle, dont nous avons déjà parlé (cf. supra n. 1, p. 165).

465.

Ibid.