Autour des années 1825-1830, les saint-simoniens ont l'ambition d'enrichir la réflexion théorique par un retour aux sources de l'économie française du XVIIIe siècle. Ils regrettent l'évolution parcourue par la science économique depuis cette époque car ils pensent qu'en se consacrant à l'étude des mécanismes superficiels du marché, elle a perdu de vue l'essentiel : la circulation des richesses au sein du corps social. C'est à cette réflexion originelle de la science économique qu'ils veulent revenir : certes les économistes du XVIIIe siècle ont pu se tromper sur certains aspects, pensent-ils, mais il suffit de corriger leurs erreurs en restant fidèles à l'état d'esprit de leur pensée ; à l'inverse, toujours d'après eux, certaines analyses des libéraux du XIXe siècle peuvent constituer une avancée dans le domaine méthodologique et il est possible de les utiliser si on veut construire une réflexion authentique sur la circulation des richesses, mais pour cela il faut les extraire du contexte libéral dans lequel elles ont été formulées.
Nous voyons une nouvelle fois que l'ambition des saint-simoniens de se référer à des sources d'inspiration diverses donne lieu à l'émergence d'un courant hétérodoxe proposant une analyse alternative à la représentation dominante d'une économie régie par les mécanismes inexorables du marché : pour l'essentiel les saint-simoniens se réfèrent à la tradition physiocratique et ils veulent constituer une théorie du circuit. Les tentatives dans ce sens ont été très rares au cours du XIXe siècle, et à ce titre, l'étude du courant saint-simonien est intéressante.
Leur analyse monétaire est très intéressante en particulier lorsqu'elle se rapporte à la question du taux d'intérêt : à sa signification sociale et à sa fonction économique. Le contenu de la controverse qu'ils entretiennent sur ce point avec J.-B. Say, qui apparaît alors comme le représentant officiel de la science économique en France, donne une idée de l'enjeu politique que la fixation du niveau du taux d'intérêt recouvre à l'époque.
Les économistes des deux courants, les saint-simoniens et les partisans de J.-B. Say, pensent que le taux d'intérêt doit baisser, mais les raisonnements par lesquels ils arrivent à cette conclusion sont très différents. Leurs deux interprétations de la baisse du taux d'intérêt, en effet, s'intègrent dans des conceptions globales de l'économie radicalement différentes. Say, et les économistes qui se réfèrent à lui, font confiance aux mécanismes du marché : leur fonctionnement dans le cadre d'une économie libérale déclenche des effets positifs, comme la baisse du taux d'intérêt, favorables au développement économique. Les saint-simoniens, au contraire, pensent que le marché n'a aucune efficience : il est seulement une institution au service des capitalistes qui occupent encore à leur époque une position dominante dans les rapports sociaux.
Ce marché institutionnalisé exacerbe une concurrence très néfaste pour les travailleurs. Il constitue un obstacle permanent au développement économique et au progrès social. L'Etat doit absolument intervenir pour l'abolir et pour le remplacer par l'organisation du travail. Il incombera alors à cette nouvelle organisation d'imaginer le développement de formes monétaires originales ainsi que la fondation d'un système de banques au service des travailleurs. C'est pourquoi l'analyse des fonctions de la monnaie et du rôle des banques est aussi importante dans la théorie saint-simonienne.
La période saint-simonienne (1825-1832) représente, à notre avis, un moment important de cette analyse monétaire qui veut utiliser la monnaie dans le but de transformer les rapports sociaux. Afin de situer les saint-simoniens au sein de cette tradition monétaire, qui a comme objectif avoué d'inverser les relations de pouvoir entre les producteurs et les rentiers, afin aussi d'établir leurs sources d'inspiration et tenter d'en retrouver l'origine, il était intéressant, pensons-nous, de montrer qu'ils se sont beaucoup référés à Law qui symbolise à leurs yeux le personnage du banquier courageux, capable de s'engager courageusement au côté des industriels. Ils ont osé, en prenant certes beaucoup de précautions, renouveler ses analyses et réaffirmer ses objectifs.
Les saint-simoniens, en effet, s'inspirent beaucoup de Law pour envisager la ligne directrice d'une politique monétaire à long terme : on peut parler à son sujet d'une politique structurelle puisqu'elle vise à modifier en profondeur l'organisation financière de la société.
Le taux d'intérêt est l'instrument principal de cette politique et la baisse de ce taux en est le dispositif essentiel puisqu'il doit bouleverser les relations entre les deux classes antagonistes, celle des oisifs et celle des travailleurs. Les oisifs correspondent, dans l'ordre financier, au groupe des propriétaires qui prêtent leurs capitaux : ces créanciers sont alors toujours pénalisés par une baisse du taux d'intérêt qui entraîne par contrecoup une perte de leur influence sociale. Les travailleurs, à l'inverse, correspondent au groupe des emprunteurs devant se procurer les capitaux qu'ils ne possèdent pas : toute la réorganisation financière a pour but de leur faciliter l'accès à ces capitaux qui représentent pour eux des instrumens de travail ; ces débiteurs sont alors avantagés par une baisse du taux d'intérêt.
En ce qui concerne la postérité de ce courant de pensée et ses développements ultérieurs, il est intéressant de constater, qu'après une longue éclipse, il reparaît après la première guerre mondiale et pendant la grande crise des années 1930 : le problème de la monnaie et de sa stabilité se repose alors comme l'avait déjà posé Law ainsi que les saint-simoniens. Keynes en particulier reparlera de la stabilité de la monnaie dans les mêmes termes que ces prédécesseurs. Après la première guerre mondiale, alors que la déflation sévissait et que les économies étaient très endettées, il écrira dans La Réforme monétaire : "Ainsi l'inflation est injuste et la déflation est dangereuse. Des deux maux, la déflation […] est sans doute la pire. Il est pire en effet, dans un monde appauvri, de causer du chômage que de duper des rentiers" 542
L'objectif à long terme des saint-simoniens est affirmé très clairement, à longueur de colonnes et de discours : il faut baisser le taux d'intérêt pour réduire le prélèvement rentier et rendre moins coûteux le financement de l'activité industrielle. Toutefois, malgré le langage messianique qu'ils utilisent fréquemment pour annoncer la réalisation de cet objectif, c'est à dire la baisse du taux d'intérêt, on ne peut les classer parmi les utopistes tournés vers un avenir lointain.
Car ils ont au contraire un sens aigu de la réalité du moment et ils sont très conscients des obstacles à surmonter dans l'immédiat. Ils ont une perception lucide du fonctionnement cyclique de l'économie capitaliste : ils se rendent bien compte que les capitalistes bénéficient d'une situation institutionnelle privilégiée et qu'ils sont mieux armés que les travailleurs pour faire face aux difficultés qui, périodiquement, frappent l'industrie et dérèglent son activité ; les perturbations conjoncturelles qui en résultent font alors le jeu des capitalistes et leur permettent de faire obstacle à la baisse du taux d'intérêt.
Ils estiment que les stratégies rentières visant à préserver le niveau du taux d'intérêt ont une responsabilité directe dans le déclenchement des crises et dans le déroulement cyclique de l'économie capitaliste et ils pensent également que les rentiers mettent la crise à profit pour bloquer momentanément le développement de la production. La crise provoque la régression du pouvoir social des industriels en même temps que celle de l'activité industrielle.
C'est ainsi que le taux d'intérêt se trouve au cœur du fonctionnement cyclique de l'économie capitaliste et au cœur des enjeux qui lui sont liés.
J. M. Keynes, La Réforme monétaire, Kra, 1924, p. 57. Après la première guerre mondiale, les travaux des saint-simoniens connaissent un vif regain d'intérêt. Il n'est, pour s'en persuader, que de considérer la publication de l'ouvrage de J. B. Vergeot, Le Crédit comme stimulant et régulateur de l'industrie. La conception saint-simonienne, ses réalisations, son application au problème bancaire de l'après guerre, thèse pour le doctorat présentée et soutenue le 10 juin 1918.L'auteur se pose la question du financement de la reconstruction après les destructions massives dues à la guerre de 14-18. Toutefois il présente surtout l'aspect institutionnel du problème : quelle organisation de l'industrie en général et de la banque en particulier est la mieux à même d'apporter un remède à des économies profondément bouleversées ? C'est essentiellement à la dimension industrialiste du saint-simonisme qu'il se réfère et non à l'analyse monétaire inhérente à ce courant : il parle assez peu en effet du recours à l'instrument monétaire et de la politique relative au taux d'intérêt qui pouvait être menée.