L'organisation du crédit est, pour les saint-simoniens, une caractéristique fondamentale de la société industrielle car elle permet le transfert des instruments de travail des oisifs vers les travailleurs et par conséquent aussi l'accroissement très rapide de la production des richesses dont toutes les classes peuvent bénéficier. Il s'agit là, sans doute, de la conviction la plus profonde des saint-simoniens, sans cesse réaffirmée : "La société toute entière, écrit Enfantin, peut retirer [un grand avantage] du crédit que les oisifs accordent aux producteurs" 708 .
La référence des saint-simoniens au système de Law est très intéressante pour comprendre leur théorie de la circulation, nous l'avons vu dans le chapitre II. Elle est aussi très intéressante pour comprendre leur volonté de privilégier l'instrument monétaire pour organiser une politique économique en phase avec la situation conjoncturelle de l'économie. Malheureusement pour eux le système de Law est encore très présent dans les mémoires où il a laissé des souvenirs si douloureux que toute réflexion relative à l'organisation du crédit est frappée de suspicion : aussi la tâche que les saint-simoniens s'assignent à partir de 1825, d'imaginer les principes constitutifs d'une organisation du crédit est-elle risquée.
Les saint-simoniens nous l'avons vu également ont essayé de comprendre les causes de l'échec de Law pour éviter que leur projet connaisse le même sort. Ils veulent éviter qu'un tel échec se reproduise, mais ils pensent qu'il est toujours aussi urgent de constituer un système de banque afin de mener une véritable politique monétaire. Il s'agit alors de reprendre la réflexion où elle en était restée sur ce point à l'époque de Law en poursuivant l'étude des pistes explorées alors, tout en dénonçant les erreurs commises : c'est pour cette raison qu'ils forcent le trait lorsqu'ils critiquent son système ; c'est à ce prix, écrit O. Rodrigues dans son article du Producteur, que les saint-simoniens parviendront grâce aux "travaux [engagés] à développer la théorie positive du crédit et de la circulation" 709
Ils tiennent surtout, nous l'avons vu également, à se démarquer du banquier écossais en conférant à leurs analyses un fondement théorique très solide pour que leur crédibilité ne puisse souffrir d'une comparaison avec celles de leur prédécesseur.
Si la tentative de Law pour développer le crédit a échoué, c'est, pensent-ils, parce qu'il n'a pas assez réfléchi à la nature de la monnaie : O. Rodrigues estime, nous l'avons dit, qu'il "s'était formé des illusions sur la nature du papier-monnaie" 710 . D'autre part dit toujours O. Rodrigues, Law "avait étudié le mécanisme apparent des banques" 711 , sans doute, mais son analyse était restée trop superficielle et imparfaite pour qu'un gouvernement puisse mener une politique conjoncturelle adaptée aux difficultés du moment en s'appuyant sur elles. "Il n'avait pas approfondi suffisamment la nature du billet de banque ; il ignorait les conditions qui règlent l'émission de ces billets ; il croyait que les banques peuvent arbitrairement livrer leurs capitaux fictifs à un taux ou à un autre" 712 : C'est le reproche que les saint-simoniens adressent en priorité à Law : il n'a pas fourni une réflexion théorique préalable suffisante sur la question de la monnaie et sur celle de la banque avant d'engager son action.
Or cette réflexion préalable est très importante, pensent-ils : pour que le crédit soit accepté comme le principe fondamental de l'organisation industrielle, il faut expliquer la nature de la monnaie et le mode de fonctionnement de la banque. C'est d'après O. Rodrigues le sens des "travaux à développer la théorie positive du crédit et de la circulation" 713 engagés par les saint-simoniens.
C'est pourquoi nous étudierons les efforts qu'ils ont déployés pour constituer une théorie autonome de la monnaie : nous verrons en particulier les difficultés qu'ils éprouvent à surmonter, dans cette voie, les présupposés quantitativistes qui dominaient les représentations monétaires de leur époque (§ 1). Nous verrons également comment pour organiser la circulation monétaire ils envisagent la constitution d'un système de banque et comment alors ils prennent part à la controverse théorique, très vive à leur époque, sur l'organisation de la banque en déclarant fermement leur hostilité à l'idée d'un monopole d'émission privé, tel que celui de la Banque de France (§ 2).
P. Enfantin, "Des banques d'escompte. Premier article", Le Producteur, t. II, n° 14, p. 19.
O. Rodrigues, "Du système de Law", Le Producteur, t. IV, n°1, p. 6-7.
Idem, p. 7. Voir supra p. 174-175.
Ibid.
Ibid., p. 7-8.
Ibid., p. 6-7.