3.1.2. Le RASED, lieu des conflits, comme signe

La forme des aides E ou G, elles-mêmes proches ou différentes, peut plus ou moins ressembler à celle proposée par le maître généraliste. Plus le "même" opère, plus les professionnels spécialisés sont acceptés. Plus la différence est marquée, plus ils sont en risque d'être mis à part, voire rejetés, alors qu'ils devraient pouvoir prendre place comme inter-locuteurs, "tiers entre deux".

Cette ségrégation témoigne des réticences ou du refus des généralistes à entrer dans le symbole. Le RASED, diabolisé ou déifié, en devient le signe. Les mots même le disent avec clarté. Le préfixe sym- du grec sun-, avec, introduit l'idée de réunion, le symbole étant un signe de reconnaissance qui rassemble. Le préfixe dia-, en séparant, marque au contraire la désunion, la brouille. Le diable est étymologiquement celui qui jette de part et d'autre, qui divise. L'action de diaboliser marque une préférence pour le clivage. Parallèlement, faire de quelqu'un un dieu produit un fossé infranchissable.

Le RASED apparaît ainsi comme une cible trop fréquemment visée pour ne pas être signifiante. Il incarne tour à tour l'étranger, le bouc-émissaire chargé des péchés de l'école, la victime expiatoire accusée de façon irrationnelle. La méconnaissance massive dont il est l'objet le désigne comme l'étranger. Ce mot, construit avec le préfixe correspondant à ex-, hors de, vient du latin exterus, du dehors, étranger et de extraneus, étrange, bizarre. L'étranger est par définition celui qui reste inconnu, étrange, bizarre ; le RASED en est la figure. En confirmation des entretiens, la presse l'illustre abondamment. Par exemple, un dossier du Nouvel observateur du 14 février 2002 intitulé "Echec à l'école, comment sauver nos enfants" déforme jusqu'à la signification du sigle : le RASED devient Réseau d'Aide et de Soutien aux élèves en difficulté. Le sens donné aux initiales traduit une représentation redondante de l'aide, un peu à la manière d'un disque rayé inaudible, et désamorce l'idée même de spécialisation. Au-delà de la méconnaissance, les professionnels de RASED ne sont plus vraiment professeurs des écoles même si c'est la dénomination figurant sur leur fiche de paie. Leur étrangeté provient de ce pas de côté, de cette modification de place et d'activité 498 . Elle entraîne aversion ou fascination. Elle est ainsi la préfiguration d'un appel à la fusion, possible ou impossible, l'autre ayant ce qui manque pour être complet.

E54 Nadège (option G) A2 p. 708

‘Il y a des équipes qui voudraient qu'on soit tout le temps avec eux, qui ne comprennent pas qu'on ne soit pas que pour eux. Ils voudraient une sorte de fusion, c'est toute la question de la frustration, du manque et tout...’

Le refus de satisfaire à cette demande déclenche souvent chez les généralistes un glissement transférentiel. C'est moins l'élève en difficulté qui cristallise malaise et tentation de rejet que le spécialisé redoublant par son attitude le ressenti initial d'incomplétude. Le RASED peut alors être vécu en tant que minorité menaçante insupportable et inspirer une aversion caractérisée. Dans ce cas, il est désigné comme bouc émissaire. Cette place apparaît telle une nécessité institutionnelle répétant en écho celle déjà vécue par l'enfant. Que l'enfant de la classe perde le statut possible d'exclu, l'empêcheur de ce mécanisme est aussitôt nommé par le généraliste pour prendre sa place.

E37 Florian ( Superviseur d'analyse de pratique) A1 p. 498

‘La maîtresse était en échec, elle a passé la main en disant "toi, tu vas voir ce que tu vas voir, tu vas aussi, toi, être mis en échec par moi". Et c'est lui [le spécialisé] qui va être rejeté.’

Le réseau accueille aussi les mauvais objets, l'impuissance, la souffrance, etc. appartenant aux enseignants. Ceux-ci peuvent malmener les témoins de leur malaise, voire chercher à les rendre fautifs d'un conflit qui leur est étranger. Les pratiques des spécialisés, inconnues et stigmatisées comme telles, font trou et sont chargées de tous les maux qui n'ont pu être mis en mots. La tentation est de croire alors que leur suppression entraînerait avec elle la disparition de l'étrangeté et du mal. Cette tentation est d'autant plus grande que la transformation en bouc-émissaire des dispositifs d'aide permet aux généralistes de récupérer une identité collective, toujours fragile. Ainsi le groupe ne se structure-t-il plus autour d'un élève initialement rejeté, mais autour du RASED "sacrifié".

A l'extrême les réseaux apparaissent comme des victimes expiatoires. Ce rôle répond presque à une nécessité humaine : il faut souffrir dans l'institution pour être susceptible d'accueillir la souffrance d'autrui. Le personnel de RASED travaille alors la capacité d'introduire l'autre dans une élaboration de l'angoisse. Mettre des mots sur ce qui se passe permet de circonscrire le conflit douloureux. Cette fonction même, qui évoque la difficulté interne de tout un chacun et la voie de sa résolution, est objet de contestation. Le RASED apparaît comme souffre-douleur, ne disparaît pas pour autant, témoigne de l'altérité, est ainsi à même d'apporter de l'aide etc.

E37 Florian A1 p. 497

‘Ce point de conflictualité est interne à tout sujet. (…) Quand on travaille avec les équipes, on sent bien que c'est un point de conflit institutionnel, aussi à l'intérieur de l'Education Nationale. Chacun demande à l'autre : "Alors, tu fais quoi ?" "Tu fais mieux que moi là où je suis en échec ou tu fais autre chose ?"… C'est entre la maîtresse et le maître E, c'est entre le maître E et le maître G, c'est un débat dont on ne peut pas se débarrasser. Il me semble que c'est un débat interne au sujet qui se trouve mis en scène, de façon presque psychodramatique au sein des institutions et de l'Education Nationale en particulier pris dans cette problématique de savoir s'il faut faire des pédagogies plus adaptées ou au contraire aider les enfants dans leurs difficultés intérieures".’

Le RASED cristallise sur lui à la fois conflits personnels et conflit institutionnel. Tel un paratonnerre, il absorbe la foudre de la colère ou du malaise d'autrui. Sa présence rappelle l'urgente nécessité de l'acceptation de l'altérité, sur laquelle tout homme bute inéluctablement. D. Sibony en précise toute la difficulté : "Supporter l'altérité, c'est supporter un minimum de désintégration, de non-intégrité, d'identité fêlée. Supporter que le semblable soit autre, que soi-même on devienne autre n'est rien moins qu'évident : c'est accepter pour soi un changement qui nous échappe ; accepter l'idée corrosive du temps et de la mort" 499 . Cette prise de conscience trace la voie d'une solitude incontournable à accepter, à intégrer, à assumer. Elle invite à une reconnaissance mutuelle, dans une dimension éthique et politique qui permet de traiter la pluralité humaine comme un bien indépassable. Il ne s'agit pas, comme le précise M. Cifali, de développer une idéologie de plus mais bien de mettre en actes notre humanité : "Reconnaître un autre dans sa différence ne peut être ni l'aboutissement d'une morale extérieure, ni d'un dit de tolérance, ni d'un programme. Vivre avec l'autre est un apprentissage" 500 .

Le RASED comme signe de conflits inéluctables se révèle éminemment positif. Il fait figure de sécurité face au spectre du totalitarisme où tout le monde serait en accord avec tout le monde. Les enseignants sont dans la nécessité de faire le deuil d'une harmonie : la différence de l'autre provoque en chacun des heurts. Reconnaître la singularité d'autrui, la nôtre, c'est accepter d'entrer en conflit et de le vivre non comme une blessure narcissique mais comme un incontournable de la condition humaine. L'altérité peut être alors une promesse d'enrichissement : l'autre par la rencontre qu'il suscite déloge de toute suffisance mortifère. L'étrangeté cesse d'être étrange, elle est indispensable pour échapper à la négation de l'autre. Les incompatibilités premières peuvent se muer en complémentarité par des mécanismes qu'il s'agit d'élucider.

Notes
498.

Les spécialisations qui conduisent à "quitter" la classe évoquent souvent même une trahison : ces enseignants abandonnent le vécu quotidien qui façonne l'identité des professeurs d'école. Cf. CROUZIER M.F. (1997) Devenir maître G : le désir de "rééduquer" à l'école, Mémoire de maîtrise de Sciences de l'Education, Lyon 2

499.

SIBONY D. (1988) Ecrits sur le racisme, Paris, Bourgeois, p. 219

500.

CIFALI M. (1994) Le lien éducatif : contre-jour psychanalytique , Paris, PUF, p. 132