Les rencontres

A six heures du matin, le deuxième samedi du mois de juin 1994, le « manipula­teur » me retrouve et nous voici sur la route internationale qui mène à Ciudad Obregón. Notre discussion, pendant les trois heures de trajet, fut très instructive tournant principalement autour du théâtre et du mime Marceau. C’est d’ailleurs au cours de cette discussion que je me suis aperçu que le « manipulateur » agissait, d’une certaine façon, pour le compte de Cutberto Tolano Audeves et que si nous parvenions à localiser García Wikit, il avait pour mission de lui amener.

A notre arrivée à Ciudad Obregón, je savais que le meilleur endroit pour obtenir des informations sur les Yaqui était le Musée yaqui et sa bibliothèque. Je dois remercier Ramón Níñez, responsable de la bibliothèque du Musée yaqui, de son aide et de m’avoir offert deux exemplaires du journal yaqui bilingue « Neo’okay » ainsi que deux négatifs photographiques représentant un enfant yaqui. Monsieur Níñez m’a de plus orienté vers Loma de Bacum, village yaqui où il me serait sans doute possible de localiser la maison de García Wikit. Ramón Níñez m’a aussi présenté monsieur Rogelio Valenzuela 46 qui s’occupait d’un programme de recherche sur les communautés amérindiennes. Pendant presque deux heures monsieur Rogelio Valenzuela m’a parlé de « l’éveil des nations amérindiennes » autour de leurs traditions orales ainsi que de certaines prophéties des « signes du temps » 47 et de l’attention que nous devions accorder à l’expression de la notion d’oralité. Enfin, il a fait allusion au « chemin de la beauté et de la sagesse Tolteca », c’est-à-dire celui de la Toltecáyotl 48 où sont disposées les clefs de l’individuation et du « corps astral », chemin de la mise en pratique du savoir Tolteca révélé par la maîtrise du « acecho, del desatino y de la recapitulación » 49 .

Monsieur Rogelio Valenzuela m’a également indiqué plusieurs groupes (à Mexico D.F., à Guanajuato) impliqués dans les programmes de sauvegarde et de protection des traditions orales des communautés amérindiennes.

Après avoir pris congé, j’ai retrouvé Carlos Valenzuela pour lui indiquer le lieu où nous pouvions avoir la chance de trouver García Wikit. Le territoire yaqui s’étend sur environ 500 000 hectares où sont réparties les 52 localités des municipalités de Guaymas, Bacum, Cajeme et Empalme. Ces quatre municipalités regroupent les Goi Naiki Pweblotam 50 , les « Huit Villages » (Vicam, Potam, Bacum, Torim, Huírivis, Rahum, Belem et Cócorit) qui représentent le siège du gouvernement traditionnel yaqui. Je voudrais préciser, à propos des limites du territoire yaqui, que son étendue représente un handicap presque insurmontable pour tout chercheur qui ne serait pas équipé d’un véhicule adapté 51 et qui n’aurait pas l’appui financier nécessaire à la location d’un tel véhicule. Faire un travail de recherche sur la communauté yaqui, au-delà de leur hostilité légendaire à l’encontre des yorim 52 (des blancs), demande une préparation et un appui financier con­sidérables.

Me voilà donc parti avec le « manipulateur » en direction de Loma de Bacum pour essayer de trouver García Wikit ; entre Ciudad Obregón et Loma de Bacum, en voiture, il faut compter une vingtaine de minutes. Le village de Loma de Bacum (dans la répartition de ses habitations) ne diffère pas beaucoup des autres localités où les maisons sont éloignées les unes des autres en moyenne d’une quinzaine de mètres. Par contre, la maison de García Wikit est vraiment isolée et se trouve à environ 200 mètres de l’habitation la plus proche, une Taquería dont le nom m’échappe.

La propriétaire de l’établissement m’a signalé la maison qui se trouvait derrière sa Taquería comme étant celle de García Wikit. A partir de là il n’y avait plus de route mais un chemin défoncé qui cessait à cinq mètres de la barrière pour pénétrer sur le terrain de la maison. Carlos Valenzuela a klaxonné et a appelé à plusieurs fois (au moins pendant cinq bonnes minutes) avant qu’un jeune homme ne sorte de la maison et nous fixe pendant un court instant ; il a réapparu accompagné d’une femme assez âgée. Le jeune homme s’est approché seul sous le regard de la femme pour répondre à notre appel.

Carlos Valenzuela l’a salué et a immédiatement pris l’initiative de la conversation.

« C’est bien la maison de García Wikit ? », lui a demandé Carlos Valenzuela.

« Oui », a répondu le jeune yaqui.

« Il est là ? ».

« Non ».

« Vers quelle heure revient-il ? », lui a demandé Carlos Valenzuela.

Le jeune homme s’est alors retourné vers la femme et, lui parlant en yaqui, il a semblé l’interroger sur l’heure du possible retour de García Wikit ou tout simplement lui demander s’il devait nous répondre.

« Ça dépend, souvent il rentre vers quatre heures », a enfin répondu le jeune homme.

« Et maintenant, où se trouve-t-il ? », a insisté Carlos Valenzuela.

« Oh, il doit être à Obregón ».

« Très bien, nous reviendrons plus tard », a dit Carlos Valenzuela.

Il était environ midi et attendre sur place n’offrait vraiment aucun intérêt. Carlos Valenzuela a décidé de retourner à Obregón pour tenter notre chance autour de certains points névralgiques de la ville : la place du marché, la gare des bus, le Musée d’Obregón, etc. où il pensait trouver García Wikit. Nous avons tourné dans la ville pendant plus d’une heure mais sans résultat ; García Wikit 53 demeurait introuvable. Finalement, Carlos Valenzuela m’a déposé à l’hôtel prétextant divers rendez-vous qu’il devait honorer ; il viendrait me rechercher vers 15h30.

Le « manipulateur » est venu me chercher plus tard que prévu, il était déjà quatre heures de l’après-midi. Sans un commentaire nous sommes partis pour Loma de Bacum. A nouveau, devant la barrière de la maison de García Wikit, le « manipulateur » a klaxonné un long moment mais cette fois-ci personne n’est sorti de la maison. Nous avons décidé de revenir vers la Taquería où la patronne nous a dit que García Wikit arrivait très souvent par le bus de 18h00 ou de 18h30. L’arrêt du bus se situait exactement de l’autre côté de la route, juste en face de la Taquería.

Le bus de 18h00 et celui de 18h30 sont passés sans déposer aucun voyageur ; j’ai senti l’impatience du « manipulateur » grandir et vers 20h00, convaincu que García Wikit ne viendrait plus, il m’a dit qu’il était temps de partir. De mon côté, j’ai toujours considéré que lorsqu’on prenait la décision de se placer dans une position bien définie, dans le cas présent celle d’attendre, il me paraissait normal d’assumer cette attitude jusqu’au bout. Alors, pour essayer de calmer l’impatience du « manipulateur », je me suis levé pour m’enquérir auprès de la patronne de l’heure à laquelle devait passer le dernier bus. Le dernier bus qui venait d’Obregón passait aux alentours de 21h00. La nuit était sombre et les petites ampoules de la Taquería diffusaient un halo de lumière trop faible pour distinguer les personnes qui pourraient descendre du bus dont l’arrêt était à une quarantaine de mètres de la Taquería. Le bus de 21h00 s’est arrêté. Debout, le « manipula­teur » essayait d’apercevoir un homme qui pourrait correspondre, par sa façon de s’ha­biller (chapeau blanc en fibres de palme, petit foulard de couleur autour du cou, chemise blanche ou à carreaux, pantalon de mézeline et huaraches) à un yaqui de la région. La patronne s’est approché de nous et nous a dit que l’homme qui coupait au plus court par le petit sentier (et que nous n’avions pas vu) était García Wikit.

D’un bond, le « manipulateur » est sorti de la Taquería et dans la nuit noire, il a crié le nom de García Wikit. Mais l’homme n’a pas bronché et a continué son chemin. Le cri du « manipulateur » avait pourtant résonné distinctement dans la nuit sombre et j’ai été surpris que García Wikit n’esquisse le moindre mouvement. Précipitant le pas, pour le rejoindre, le « manipulateur » a crié une deuxième fois le nom de García Wikit, mais à nouveau l’homme sans un geste est resté hors de notre atteinte. L’initiative du « mani­pulateur », d’appeler cet homme à grands cris 54 , m’avait incommodé car aucune personne respectueuse n’aurait jamais poussé de tels cris en pleine nuit. Les Yaqui accordent une dimension très particulière à la nuit car elle matérialise un espace de phénomènes inattendus. La nuit, pour un Yaqui, présente des dangers redoutables et des cris intempestifs ou ce qui pourrait ressembler à des cris humains, sont le plus souvent, dans la noirceur de la nuit, la manifestation de certains pouvoirs.

Enfin, le « manipulateur », pressant à nouveau le pas, s’est suffisamment rapproché de García Wikit et cette fois-ci d’une voix beaucoup plus posée a prononcé le nom de l’in­téressé. Celui-ci, je suppose, ayant apprécié et évalué la situation s’est arrêté pour répondre à l’appel, donnant même l’impression qu’il venait juste de se rende compte de notre présence.

Nous nous sommes salués tandis que Carlos Valenzuela engageait déjà la conversation sur les motifs de notre intérêt pour sa personne. García Wikit a écouté avec attention pour, au moment où le « manipulateur » finissait sa phrase, s’adresser directement à moi et me demander les motivations qui m’avaient amené à entreprendre un si long voyage. Je lui ai exposé assez brièvement les raisons de mon intérêt pour la culture yaqui et lui ai demandé s’il aurait l’obligeance de répondre à mes questions. Nous avons décidé de nous retrouver le lendemain, tôt dans la matinée, pour déjeuner ensemble. C’est à ce moment-là que j’ai vraiment senti le poids de la présence du « manipula­teur » qui, à partir de cet instant, a pris les choses en main et a fixé le déroulement de notre journée avec García Wikit.

Le lendemain matin, juste avant de retrouver García Wikit, nous nous sommes arrêtés un instant dans une épicerie pour que je puisse acheter de l’eau minérale. Cette halte, des plus anodines, allait pourtant donner une dimension singulière à ma rencontre avec García Wikit. Au moment même où je suis descendu de la voiture du « manipulateur », le regard d’une femme yaqui (assez âgée) m’a cloué presque sur place. Elle portait le jíniam 55 avec lequel les femmes yaqui se couvrent le visage, ce voile qui leur donne une part de mystère et de détachement envers autrui ; mais son regard, par contre, m’a littéralement transpercé. Et, c’est la première fois que j’ai ressenti le sentiment étrange que quelqu’un lisait en moi comme dans un livre ouvert. J’ai été impressionné par le regard de cette femme yaqui dans lequel il m’a semblé voir une sorte de mise en garde 56 .

Je n’ai pas eu l’audace de soutenir le regard de la femme yaqui, de toute façon il ne pouvait en être autrement. Je suis entré dans l’épicerie pour en ressortir presque immédiatement. La femme yaqui avait disparu. Sur le moment, seul mon sentiment de malaise, celui de me trouver en l’occurrence avec le « manipulateur », donnait un sens à ce regard où le fait que je sois un yori (singulier de yorim) fournissait une explication logique à l’attitude de cette femme yaqui. Ce n’est que beaucoup plus tard dans la journée que j’ai pris conscience, me semble-t-il, de ce que signifiaient sa présence et son regard.

Notes
46.

Le Lic. Rogelio Valenzuela est enseignant à l’Université du Sonora, Unidad Regional Sur, División de Ciencias Económicas y Sociales. En 1999, il a d’ailleurs participé au troisième « Coloquio Regional de Cultura Historia e Identidad del Sur de Sonora », avec une conférence intitulé : « Transición a democracia o proyecto indígena ».

47.

Par exemple la transmission du savoir.

48.

Cf. 3ème partie.

49.

De la « traque, de la folie et de la récapitulation ».

50.

Cf. 2ème partie.

51.

A cette occasion, je voudrais ici encore une fois remercier le Mtro. Manuel Carlos Silva Encinas pour avoir pris en charge la plupart de mes déplacements sur le territoire yaqui.

52.

Cf. 2ème et 3ème partie.

53.

Wikit en langue yaqui signifie oiseau.

54.

Sahagún, dans son Historia General de las cosas de Nueva España, Livre VI, Chap. XXII, à propos de la doctrine et des discours que le Père principal ou le Seigneur faisaient aux jeunes hommes, cite ce passage où ils en appellent à la mesure et à la pondération : « Deuxièmement : lorsque tu vas par les rues et les chemins, prends garde à marcher avec calme et tranquillité, sans empressement… ne cours pas ; marche avec maturité et honnêteté… Troisièmement : prends garde aussi à parler posément, calmement ; n’élève pas la voix, ne parle pas trop vite, ne hurle pas comme un fou, un insolent, …tu auras un ton modéré, ni trop bas, ni top haut, pour que ta parole soit douce et gracieuse ». (Cf. Sahagún, Historia General de las cosas de Nueva España, Ed. Porrúa, México, 1981, pp. 359-360).

55.

La mantille (ou voile) avec laquelle les femmes yaqui se couvrent la tête, les épaules et le visage.

56.

Mon enquête de terrain portait sur l’étude de la sorcellerie et des pratiques magiques au sein de la communauté yaqui. Ma naïveté s’est vite estompée et je dois reconnaître que le rapport d’enquête que je livre dans cette première partie fait plutôt état de mon échec que de ma réussite sur ce sujet. Je dois tout de même ajouter, à ma décharge, que le particularisme identitaire des Yaqui m’a fait entrevoir que je m’étais engagé sur un chemin qu’eux-mêmes redoutaient et que je devais interroger mon cœur pour savoir si je désirais vraiment entrer dans cet univers de la sorcellerie. D’ailleurs, je mettais aussi en jeu ma responsabilité, ce qui irrémédiablement m’amenait à en assumer et à en supporter les conséquences ; on ne se déplace pas impunément à la recherche de sorciers, surtout sur le territoire yaqui, sans se mettre en danger. Enfin, comme me l’a fait remarquer Crescencio Buitimea, quelques années plus tard : « Ici, tout le monde se méfie des sorciers. D’après ce que je sais, sur la route qui mène vers le Omteme se trouve la maison d’un sorcier très réputé. Il vit isolé avec sa famille, ne salue jamais personne et tous essayent de ne jamais croiser son chemin ».