Hermosillo, las Pilas, el Coloso

En 1998, quatre ans après mon premier séjour au Mexique, je me suis retrouvé à l’aéroport international d’Hermosillo. Francisco est venu me chercher pour me plonger à nouveau dans l’atmosphère écrasante de la ville.

La première chose à faire était de reprendre contact avec tous ceux qui, quatre ans auparavant, avaient bien voulu répondre à mes questions. J’avais prévu un séjour de 6 mois 86 , cela me semblait largement suffisant pour compiler mes notes de recherche. Je me suis lourdement trompé : après trois séjours successifs je suis encore loin d’avoir atteint le but que je m’étais fixé. Pendant ces trois séjours je ne suis jamais parvenu à accéder, sauf de façon personnelle 87 , à cet univers des jitebií, des « guérisseurs », et des pratiques traditionnelles.

Mon travail de recherche était, au début, exclusivement orienté vers le domaine de la sorcellerie et des pratiques curatives et mes efforts, pour réaliser cette enquête auprès des « brujos, curanderos, hierberos, espiritistas, sobadores, etc. » et autres spécialistes de la médecine traditionnelle yaqui se sont avérés infructueux. Mis à part ma rencontre avec Hilario Valenzuela 88 , un guérisseur « hierbero » spécialiste des plantes médicinales, toutes mes démarches ont été vaines. D’ailleurs, à ma décharge, les seules publications de référence (à ma connaissance) sur les pratiques curatives et les plantes médicinales des Yaqui se comptent sur les doigts des deux mains et sont dues à des personnes qui ont reçu l’appui des « Promotores Culturales Bilingües » de la communauté yaqui. Ces personnes sont rattachées, le plus souvent, aux organismes officiels qui participent aux plans de développement des communautés amérindiennes, comme le IMSS, ISSSTE, INI, INAH, SMRC ou la Dirección General de Culturas Populares, Unidad Regional Sonora. Ces publications 89 sont :

« Medicina moderna en un mundo mágico, un estudio médico-social en el Yaqui » du docteur Héctor Antonio Ochoa Robles, édité en 1990 par le Gobierno del Estado de So­nora et le Instituto Sonorense de Cultura.

« La medicina tradicional yaqui » de José Antonio Mejía Muñoz 90 , publié par la Dirección General de Culturas Populares, INI.

« La medicina tradicional de los pueblos indígenas de México » édité par le INI, mais sous la direction de José Antonio Mejía Muñoz pour le chapitre consacré aux Yaqui.

« La flora medicinal indígena de México » également édité par le INI.

José Antonio Mejía Muñoz précise, en outre, que ce travail sur la médecine traditionnelle yaqui vient en réalité satisfaire la demande faite par les Autorités yaqui, dans le cadre de leur « Plan INTEGRAL » 91 pour le développement de la culture yaqui, à la Direction Générale de Culturas Populares pour la protection de leur culture 92 . Ainsi, sans l’appui des Promoteurs culturels bilingues et des Autorités du gouvernement yaqui, il est presque impossible (dans des délais aussi courts) d’effectuer une enquête complète et sérieuse sur la médecine traditionnelle yaqui. Lors de mon séjour dans le village de Huírivis, chez des amis yaqui de Carlos Silva, j’ai fait l’expérience du refus amical qui m’a été adressé lorsque je les ai sollicités pour être présenté à la tante de la femme du « Maejto » 93 Alfonso, qui était guérisseuse. La femme du « Maejto » m’a dit en souriant : « Elle n’aime pas beaucoup parler (la guérisseuse) avec des étrangers et encore moins de son travail de curandera ».

Le lendemain, la femme du « Maejto », sans doute pour atténuer ma déception, a eu la gentillesse de m’offrir un petit livre, intitulé Jiak Bwa’ame 94 , « Cuisine traditionnelle ya­qui », que les Promoteurs culturels 95 bilingues de la communauté yaqui, sous la direction de José Antonio Mejía Muñoz et de la sociologue María Trinidad Ruiz Ruiz, ont publié.

Les Yaqui, d’après mes observations, dans ce processus d’interaction entre le chercheur et les membres de la communauté, opposent presque toujours un refus catégorique pour d’une certaine manière évaluer les réactions des individus qui viennent effectuer une enquête, un reportage, sur leur territoire. Par ces indications, je voudrais préciser les difficultés inhérentes au rapport de force que les Yaqui instaurent avec les enquêteurs, mais aussi comment les Yaqui déterminent la nature de leurs échanges avec les étrangers ; par exemple, pendant le déroulement des fêtes religieuses 96 une personne qui souhaiterait faire une enquête chez les Yaqui aura, dans les grandes lignes, deux options. La première, la personne en question peut solliciter une entrevue auprès des Autorités officielles de la communauté yaqui pour exposer sa demande ; Manuel Carlos Silva m’a vivement déconseillé cette option, car tout refus est définitif 97 . La deuxième option, avec les nuances que nous pouvons lui rattacher, est d’une certaine façon tributaire des médiateurs et du rapport de confiance qui s’instaure entre eux et l’enquêteur. A part ma petite déconvenue avec le « manipulateur », je dois dire que mes démarches auprès de la Direction Générale de Culturas Populares, de l’INAH, de la Uni-Son, plus ma patience, m’ont permis d’assister à différentes cérémonies yaqui. Cette réussite je la dois à Tonatiuh Castro Silva 98 , qui a tenu le rôle « d’accompagnateur », mais surtout au Mtro. Manuel Carlos Silva pour avoir agi sans agir dans son rôle de « passeur ».

A partir de cette modalité d’interaction, j’ai dû reconsidérer ma méthodologie d’enquête et m’estimer heureux d’avoir obtenu quelques entretiens directs avec des membres de la communauté yaqui. Pour donner un exemple précis, sur le territoire yaqui les Autorités vous interdisent de prendre des photos, d’enregistrer et surtout de filmer leurs cérémonies religieuses ; je me suis même abstenu de prendre des notes directement en présence des Yaqui. Nous sommes confrontés à une société de la Tradition Orale qui, aujourd’hui encore, par « l’acte de parole » (tel que je l’ai vécu) tente de préserver son particularisme communautaire.

Partie 1 - fig. 1 
Partie 1 - fig. 1 

Source : El Independiente, Hermosillo, Sonora, Lunes 19 de Junio del 2000

Les Yaqui ont toujours défendu jusqu’à la mort leur sentiment de liberté et d’autonomie car jamais personne, même au temps de la Conquête, n’a réussi à les soumettre ; même encore aujourd’hui, comme l’illustre le dessin (Fig. 1), les Yaqui 99 inspirent le respect et la crainte. Le gouverneur de l’État du Sonora, Armando López Nogales, en 2000 a dû intervenir pour éviter un conflit armé entre les Ejidatarios de Líliba 100 et la tribu yaqui. Les négociations qui ont eu lieu a las Guásimas (sur le territoire yaqui) entre le gouvernement traditionnel yaqui et le gouverneur, se sont soldées par le versement d’une indemnité de 48 millions de pesos au profit de la communauté yaqui.

On peut apprécier, à partir de ces indications, le niveau d’indépendance qui caractérise la tribu yaqui dans ses relations avec les personnes extérieures à leur communauté. Les Yaqui sont en mesure de se défendre et l’une des choses qu’ils exigent c’est le respect des accords que le président Lázaro Cárdenas a signé en 1937 sur les limites de leur territoire.

Notes
86.

Après trois séjours au Sonora, trois années consécutives, d’une durée plus ou moins identique, je dois avouer que mon évaluation était très irréaliste. De Manuel Carlos Silva, j’ai appris que cela faisait plus de dix ans qu’il travaillait sur le groupe ethnique des Yaqui et qu’au bout de dix années de travail de terrain, aujourd’hui encore, il lui arrivait d’affronter l’hostilité de certains Yaqui.

Je me suis également trouvé dans cette même situation où l’hostilité affichée par certains membres de la communauté yaqui était parfois difficile à gérer.

87.

En 1999 j’ai consulté la « curandera » María Matuz pour des problèmes de santé personnels.

88.

Rencontre qui, sans le soutien de Tonatiuh Castro Silva, c’est-à-dire « l’accompagnateur », n’aurait pas eu lieu.

89.

Il faut citer aussi la thèse du docteur Emigdio Picchioni (qu’il m’a été impossible de trouver) intitulée, Curanderos y curaciones en el sur del Estado de Sonora, Tesis P.I.C.S.A. 104 O.E.A. México, 1961 ; ainsi que « Tres mujeres curanderas yoremes » de Maritere Zayas dans Símbolos del desierto, de María Eugenia Olavarría, Unidad Iztapalapa, UAM, México.

90.

José Antonio Mejía Muñoz sans le soutien des « Promoteurs Culturels Bilingues », de la communauté yaqui, n’aurait pas pu mener à bien son excellent travail sur la médecine traditionnelle yaqui pour la Dirección General de Culturas Populares, Unidad Regional Sonora.

91.

José Antonio Mejía Muñoz, La medicina tradicional yaqui, op. cit., p. 3.

92.

Ibidem.

93.

Maejto yo’owe, Prêtre principal. Cf. 2ème partie.

94.

La cuisine traditionnelle pour les Yaqui, ou tout simplement manger, n’est pas seulement une nécessité physiologique mais aussi un acte profondément cérémoniel qui défend les sentiments familiaux, la notion de partage pour honorer le nom d’Itom’Achai ainsi que la nature qui leur a « enseigné que le ciel, la terre, l’air, l’eau… sont les éléments qui donnent la vie… d’où va émerger l’homme… ». La tribu yaqui reconnaît dans cet acte quotidien le meilleur moyen de maintenir et de renforcer les liens communautaires entre les individus. Cf. PACMYC, Jiak Bwa’ame. Comida tradicional yaqui, Cd. Obregón, Sonora, 1997.

95.

Les Promoteurs qui ont participé à ce livre sur la cuisine yaqui sont :

Josefina González Valenzuela, María del Rosario Hernández Urzúa, Salustriano Matuz González, Ismael Castillo Rendón, Felicitas Jaime León, Severa Matuz Váldez et Domitila Molina Amarillas.

96.

Par exemple, la Semaine Sainte du Carême.

97.

En 1999, le directeur de l’Alliance française à Hermosillo, monsieur Jocelyn Nayrand, m’a raconté la mésaventure d’un reporter français, Patrick Profit, qui voulait faire un reportage sur les enfants yaqui. Pris en charge par Adolfo Salido, qui travaille pour Sonora Tour, agence de l’Office du Tourisme d’Hermo­sillo, Patrick Profit s’est trouvé dans une situation où Adolfo Salido a opéré comme un « manipulateur ». Il lui avait donné l’assurance qu’il était le seul qui pouvait lui obtenir l’autorisation de réaliser son documentaire. Patrick Profit a bien réalisé un documentaire mais sur une enfant de la tribu Seri. Le film s’inti­tulait, « Telma, l’enfant de Punta Chueca », diffusé sur la cinquième en 2000, si ma mémoire est bonne. Les Yaqui, pour signifier leur refus, lui auraient dit qu’ils savaient très bien se servir d’une caméra et qu’ils n’avaient besoin de personne pour filmer leurs enfants.

98.

Tonatiuh Castro Silva est ethnologue et chargé de mission à la Dirección General de Culturas Populares, Unidad Regional Sonora, pour la protection des cultures indigènes du Sonora.

99.

Le dessin a été publié dans le journal El Independiente du 19 juin 2000, p. 7A.

100.

Propriétaires terriens qui, dans un programme de travaux aquicoles, ont empiété sur certains terrains de la tribu yaqui.