La deuxième intervention de « l’accompagnateur » s’est produite lorsque je lui ai fait part de mes échecs successifs pour rencontrer des « curanderos » de la communauté yaqui. Une fois encore il a été d’un grand secours ; c’est à cette occasion que nous nous sommes rendus dans le quartier el Coloso pour rencontrer don Hilario Valenzuela 114 , guérisseur yaqui. El Coloso est un quartier d’Hermosillo qui a aussi mauvaise réputation que les quartiers de la Matanza et de las Pilas.
« L’accompagnateur », juste avant de pénétrer dans le quartier, m’a à nouveau adressé la même remarque quant à ma responsabilité devant les incidents qui pourraient survenir. La maison de Hilario Valenzuela se trouve à flanc de colline et ressemble à la plupart des habitations des Yaqui d’Hermosillo ; une maison avec un patio assez grand dont la vue sur le contrebas est très plaisante.
Hilario Valenzuela doit avoir une cinquantaine d’années, assez grand, plutôt fort (physiquement), avec des cheveux épais et blancs. La poignée de main a été ferme et sèche, comme avec la plupart des Yaqui qui acceptent de vous serrer la main.
Tonatiuh Castro Silva a fait les présentations et a expliqué succinctement à Hilario Valenzuela pourquoi je désirais le rencontrer. Le « curandero » nous a invité à nous asseoir dans le patio parce que de cette façon il pouvait surveiller les préparatifs de la Semaine Sainte qui allait avoir lieu en bas sur la place du quartier. Il était responsable, avec d’autres personnes de la communauté yaqui du Coloso, de l’organisation des festivités du Carême. Hilario Valenzuela nous a proposé de l’eau, « l’accompagnateur » a accepté et à nouveau j’ai refusé poliment.
Après un échange informel, le « curandero » a commencé par mentionner sa rencontre avec un jeune chercheur allemand. Ce jeune Allemand était venu lui demander des informations sur les pratiques curatives des Yaqui. Le « curandero » avait été très surpris par le comportement du jeune Allemand. Pendant la durée de l’enquête, le jeune ethnologue avait toujours refusé de boire le café qui lui était proposé. Il ne se séparait jamais de son thermos à café. Par cette remarque, je voudrais préciser comment se sont déroulés les entretiens qu’il m’a été donné d’avoir avec des membres de la communauté yaqui. Les informateurs yaqui, dès nos premiers échanges, m’ont toujours raconté la façon dont cela s’était passé avec d’autres chercheurs, insistant surtout sur la manière dont ils s’étaient comportés. Ces indications étaient une sorte d’avertissement qui me disait que les Yaqui avaient l’habitude d’être sollicités par des enquêteurs étrangers et que leur attitude était pour beaucoup dans la réussite de leur travail auprès de la communauté yaqui 115 .
Hilario Valenzuela a commencé par me dire que son père avait lui aussi été « curandero » et qu’il lui avait transmis des feuillets sur les plantes médicinales qu’il avait depuis perdus. Hilario Valenzuela est un véritable « hierbero », un spécialiste des plantes médicinales qui affirme connaître un nombre très important de plantes. Sa principale activité, collecter les plantes dans la Sierra et autres lieux dignes d’intérêt 116 , l’amène à voyager beaucoup 117 . Il m’a fait part des relations qu’il entretenait avec des guérisseurs d’autres États du Mexique, de ces rencontres interethniques avec des Huichol, des Azteca, des Michoacan, des Tarahumara, etc. Par exemple, à Torreón, en octobre 1997, s’est tenue l’une de ces rencontres à laquelle il a participé avec des « curanderos » d’origines ethniques différentes. Ces rencontres sont organisées entre les « curanderos » des divers groupes pour favoriser les échanges de savoirs et de plantes médicinales.
La rencontre de Torreón s’est déroulée sur plusieurs jours mais c’est surtout pendant la nuit que les « curanderos » exécutent des danses, des cérémonies sacrées où ils enseignent leur art. Mais, même entre Amérindiens, Hilario Valenzuela insiste sur la méfiance de certains « curanderos » qui ont refusé de montrer certaines de leurs pratiques. Dans quelques mois, il devait participer à une autre rencontre et il avait prévu plusieurs excursions pour récolter des plantes et ainsi les échanger ou les vendre lors de cette nouvelle rencontre. Son activité principale est la collecte de plantes et c’est ce qui lui permet d’avoir une connaissance parfaite de la région.
Quant à ses pratiques curatives, Hilario Valenzuela m’a donné très peu d’indications sauf sur les pathologies qu’il avait dernièrement traitées, par exemple, les infections pulmonaires, les douleurs aux jambes, les douleurs osseuses, l’hépatite, etc.
Je lui ai alors posé une question directe sur les sorciers et la place qu’ils occupaient dans la communauté yaqui ; le Mtro. Manuel Carlos Silva m’avait dit qu’une question sans détours pouvait, dans certains cas, obtenir une réponse tout aussi directe et spontanée. Hilario Valenzuela m’a affirmé sans ambages que les sorciers n’existaient plus et qu’ils avaient tous été tués. Pour Hilario Valenzuela, les « brujos » étaient des individus très dangereux et leur disparition était plutôt une bonne chose pour la population des Yaqui vivant à Hermosillo. Sa réponse m’a surpris d’autant plus que les facteurs étiologiques qui sont à l’origine de la plupart des pathologies ou qui sont la cause des désordres humains sont étroitement liés à ce monde des forces surnaturelles qui peuvent tout aussi bien être bénéfiques que maléfiques. Par exemple, un Yeé sisíbome 118 a le pouvoir de soigner le mal comme de le provoquer.
Mais sans me laisser le temps d’être étonné par sa réponse, il a reconnu qu’il connaissait un « brujo » qui vivait à la Reserva, un quartier mitoyen du Coloso. Sans relation apparente avec ce qu’il venait de me dire, Hilario Valenzuela m’a parlé du nahual 119 , c’est-à-dire de la capacité qu’a un homme de se transformer en animal 120 , de se fondre dans les ténèbres pour se métamorphoser. Il a illustré son propos en se référant aux « Michoacanos » qui possèdent le don de la métamorphose, du nahual.
J’ai compris que notre entretien allait s’interrompre et j’ai posé une dernière question ; je voulais qu’il m’explique l’importance du Itom’achai 121 dans la pensée yaqui, ma question était mal formulée mais dans l’urgence je n’ai pas pu faire autrement. Hilario Valenzuela s’est tourné vers « l’accompagnateur » et en répétant plusieurs fois le mot Itom’achai, il lui a demandé s’il savait qui c’était. Il lui a répondu non. Le silence s’est installé et jetant un regard vers la place en contrebas il nous a dit qu’il devait nous quitter car les autres étaient déjà en position pour le début de la cérémonie de la Semaine Sainte. Je n’avais pas obtenu de réponse mais, à ma grande surprise, il m’a proposé de lui rendre visite dans sa maison de Vicam.
Hilario Valenzuela s’est levé, « l’accompagnateur », qui avait écouté en silence, et moi-même nous nous sommes levés aussi ; je me sentais à nouveau frustré par le déroulement de cet entretien et je voyais de plus en plus compromis mon travail de recherche.
A l’arrêt de bus, j’ai remercié encore une fois « l’accompagnateur » qui d’un regard m’a montré qu’il comprenait ma déception. Il m’a proposé alors de l’accompagner à Potam où la Dirección General de Culturas Populares, Unidad Regional Sonora, avec le concours des « Promoteurs » de la culture yaqui, était invitée à assister à une des cérémonies religieuses de la Semaine Sainte.
Ma rencontre avec Hilario Valenzuela correspond à mon séjour qui a eu lieu entre mars et août 1999.
J’ai commis, parfois sans m’en rendre compte, quelques impairs. Mais je sais d’autre part que ma présence répétée et mon attitude m’ont apporté la considération de certains yaqui grâce en grande partie, je dois le reconnaître, à l’amitié et à la confiance de Manuel Carlos Silva.
Lieux qu’il n’a pas situés.
Les propos de Hilario Valenzuela annulent cette idée reçue que les Yaqui, ainsi que les autres groupes ethniques, sont des individus qui vivent exclusivement sur leur territoire, repliés sur eux-mêmes.
Les Yaqui sont des individus qui se déplacent beaucoup (par exemple, pour rendre visite aux Yaqui qui vivent aux États Unis) et dans le cas de Hilario Valenzuela, pour participer à des « rencontres interethniques » entre « curanderos ».
Cf. 2ème partie.
Cf. 2ème et 3ème partie.
Je ne savais pas encore que les Yaqui les nommaient yoawa.
Cf. 2ème partie.