Par rapport à mon expérience, dans le village de Huírivis, j’étais plutôt déçu ; l’aspect de fête foraine, avec tous ces vendeurs ambulants et ces gens se bousculant pour être au plus près des danseurs, m’a causé une certaine déception.
J’ai laissé « l’accompagnateur » et sa fiancée rejoindre les autres agents de la Dirección General de Culturas Populares pour entrer dans l’église. A l’intérieur de l’église j’ai tout de suite remarqué la grande tenture noire qui avait été tendue devant l’autel 130 . De temps en temps, une personne ou deux passait derrière pour ressortir quelques instants après. Je me tenais le long du mur sans vraiment savoir ce que je devais faire ; j’ai alors remarqué la présence d’un couple étranger qui se déplaçait avec discrétion. C’était des Anglo-américains. Le couple était sous la tutelle des agents de la Dirección de Culturas Populares. C’était la première et la dernière fois que je me trouvais au même moment, dans un village yaqui, avec des intervenants étrangers.
Je suis sorti de l’église. Je sentais les regards se poser sur moi mais personne ne m’a adressé la parole. Pendant le Carême les Yaqui, en plus de leur méfiance à l’encontre des yorim, s’abstiennent également de leur parler parce qu’ils les considèrent impurs.
Tous n’observaient pas cette recommandation et c’est peut-être pour cette raison, dans mon cas, que j’ai subi la « mise à l’écart » afin que les Yaqui qui sont venus me parler ne contaminent pas les autres par notre échange.
Faisant le tour de la place un yaqui ivre s’est approché de moi. Je l’ai regardé tituber me demandant comment il faisait pour tenir debout. J’étais aussi très surpris de le voir dans cet état car pendant le Carême il est formellement interdit de boire. Je n’ai pas cherché à l’éviter et il s’est, tant bien que mal, arrêté devant moi ; je ne comprenais rien à ce qu’il marmonnait. Entre ses efforts pour se tenir debout et me parler, je ne parvenais pas à saisir ce qu’il voulait. Quelques gestes de sa main gauche et un mot qu’il m’a semblé reconnaître, « ret’at’o no, ret’at’o no », j’ai enfin compris qu’il pointait du doigt, façon de parler, ma sacoche et qu’il me disait « pas de portrait, pas de portrait ». J’étais estomaqué. Comment dans son état avait-il pu remarqué ma petite sacoche de couleur sombre et surtout dès le moment où il m’avait aperçu à plus d’une vingtaine de mètres.
Pour le rassurer je lui ai dit que je n’avais pas de caméra, mais il insistait et devenait menaçant. Alors, pour couper court, j’ai rangé ma petite sacoche dans mon sac à dos. L’intervention d’un groupe de jeunes yaqui qui l’ont raillé gentiment m’a permis de m’éclipser.
J’ai rejoins le porche de l’église où sont d’ailleurs disposées les tombes (Fig. 2) des Poteños 131 , pour me trouver une bonne place et ainsi assister au moment tant espéré du « canto de Gloria », le « chant de Gloire », qui commence aux douze coups de midi.
Pour les Yaqui, le Samedi Saint, qu’ils appellent Looria, constitue dans la Passion du Christ, par le combat rituel du lancer des fleurs, le climax de la Waehma 132 . Après les activités du matin avec les chants à l’étoile du matin, la recherche de Jésus, le jugement de Judas 133 , le moment tant attendu du « chant de Gloire » s’est déroulé en cet instant très beau où les danseurs Pajkoola et Venado « bombardent de fleurs » 134 les Chapayekam.
C’est vraiment l’un des moments les plus émouvants de toute la Waehma avec ces centaines de fleurs qui volent dans les airs. Je me trouvais malheureusement trop loin de la cérémonie pour pouvoir en ressentir toute la charge émotionnelle. Pour être précis, mon poste d’observation était situé au beau milieu des tombes. Je n’étais pas le seul, car les tombes étant disposées de chaque côté de l’entrée principale de l’église et l’allée principale étant occupée par les groupes rituels, il ne restait pas d’autre place, tant la foule était importante.
J’avoue que je me sentais mal à l’aise, car si je faisais attention à ne marcher sur aucune des tombes, d’autres n’y prêtaient même pas attention. A la fin du sewa kauti, « lancer des fleurs » 135 , les danseurs Pajkoola et Venado dansent devant l’église, pendant un long moment, puis vont rejoindre la Ramada qui se trouve à l’autre extrémité de la place, juste en face de l’église, pour danser jusqu’au Dimanche de Pâques.
Source : Los Yaquis. Historia de una cultura, Edward H. Spicer.
La multitude s’étant un peu dispersée après le sewa kauti qui, je le répète, est un moment très fort de la Waehma, je me suis rapproché de l’allée centrale menant à l’église pour observer les danseurs Pajkoola et Venado. Les danseurs Pajkoola et Venado que j’avais vus danser à Huírivis en 1998, m’avaient vraiment impressionné par leur agilité et leur grâce. A Potam, la présence de la foule agglutinée autour des danseurs plus une sorte de lassitude dans le comportement des danseurs, m’a laissé une fâcheuse impression. Ce n’étaient pas de piètres danseurs, mais je sentais que les pas esquissés n’étaient pas interprétés avec énergie et détermination.
Les Pajkoola et le Venado n’ont pas dansé très longtemps avant de rejoindre la Ramada située de l’autre côté de la place. Les personnes, encore assez nombreuses, qui s’étaient groupées autour des danseurs se sont finalement dispersées.
C’est à ce moment-là que j’ai retrouvé « l’accompagnateur », ou plutôt Tonatiuh Castro Silva (car à Potam il n’a pas du tout tenu ce rôle) avec sa fiancée. Ils se dirigeaient vers la Ramada pour assister aux danses des Pajkoola et du Venado. Je les ai suivis.
Là aussi, les danses ont été très courtes et les danseurs se sont retirés pour aller se reposer. Il était trois heures de l’après-midi et je savais que jusqu’à cinq ou six heures de l’après-midi, ils ne reviendraient pas.
De toute façon, j’avais prévu de passer la nuit du Samedi Saint au Dimanche de Pâques dans ce village de Potam. Je voulais assister aux cérémonies qui devaient avoir lieu le Dimanche, c’est-à-dire le jour où prend fin le Carême.
Tonatiuh Castro Silva s’est tourné vers moi pour me dire qu’il rentrait à Hermosillo. Je ne m’attendais pas du tout à ce départ. J’étais persuadé (c’était la première fois qu’il venait dans un village yaqui) 136 qu’ils allaient rester. Leur départ ne faisait qu’obéir aux avertissements des autres agents de la Dirección de Culturas Populares qui lui avaient dit qu’il était souvent dangereux de rester toute la nuit, seul, dans ce village de Potam. Cette mise en garde était justifiée et je me suis alors souvenu de ce commentaire de Manuel Carlos Silva qui, chaque fois qu’il se rendait dans un village yaqui, se faisait accompagner par une ou deux personnes. Se rendre seul dans un village yaqui (surtout pendant les fêtes où l’alcool n’est pas interdit) crée des situations parfois très délicates où l’intrus peut devenir le centre d’un conflit. Mon expérience à Torim et, d’une façon plus nuancée, dans les autres villages yaqui, confirme ces dangers.
Jetant un dernier regard sur la place de Potam et son église, j’ai rejoins Tonatiuh et sa fiancée pour prendre le bus du retour vers Hermosillo. Je suis parti à contre cœur en ayant tout de même le sentiment d’avoir fait le bon choix.
Cf. Edward Spicer, Los Yaquis. Historia de una cultura, pour une analyse complète des symboles du Carême présentés par les Yaqui.
Les habitants de Potam.
Le Carême.
Profesor Emilio Moreira Silvestre, « Semana Santa Yaqui », Danza Popular Mexicana, Instituto Cultural Raices Mexicanas.
Edward Spicer, Los Yaquis. Historia de una cultura, op. cit., p. 105.
Pour Manuel Carlos Silva le terme exact serait plutôt sewaka.
Je dois préciser que Tonatiuh Castro Silva ne travaillait pas du tout sur la communauté yaqui mais sur les Kikapoo. Cela explique pourquoi c’était la première fois qu’il venait dans un village yaqui. En 1999, il s’est trouvé impliqué dans un programme de recherche avec l’INAH sur la communauté yaqui ce qui m’a amené à le revoir dans le village de Vicam pueblo pour la fête de la Saint Jean.