Le feu d’artifice

Le moment le plus inattendu, au cours de cette nuit à Vicam Pueblo, a été le spectacle de ce que les Espagnols appellent le « Castillo » ou la « Pira », c’est-à-dire un feu d’artifice disposé sur une structure verticale en bambou (me semble-t-il) qui ressemble à une tour de château. Les gens s’étaient réunis, en cercle et à bonne distance, autour de la « Pira » qui d’un instant à l’autre allait s’illuminer de mille couleurs. Je me trouvais devant l’église à côté des trois cloches datant de l’époque des jésuites. Un cavalier s’est approché de la « Pira » et a allumé la première mèche. Les premières fusées explosaient dans la noirceur du ciel tandis que d’autres déjà faisaient long feu et se dirigeaient vers la foule tout en provoquant les rires et de petits mouvements de panique parmi les personnes qui tentaient d’éviter les projectiles.

Le cavalier s’est approché plusieurs fois pour allumer les différentes mèches qui constituaient le feu d’artifice. Enfin, l’apothéose du spectacle s’est manifestée avec l’ouver­ture, sur le mât en haut de la tour et dans un jeu de lumière, d’une bannière représentant Saint Jean. Une salve d’applaudissements et de hourras a salué le bouquet final.

Ensuite les participants ont repris leur place dans les lieux réservés à leurs activités cérémonielles. Suivre, dans sa totalité, les activités de chacun des groupes étaient irréalisable car comment m’eût-il été possible de me trouver à trois endroits différents (la Ramada des Bleus, la Ramada des Rouges et l’église) en même temps. Finalement, j’ai décidé de rejoindre la Ramada des Rouges et de ne plus en bouger. Les danseurs Pajkoola, Venado et les musiciens jusqu’à quatre heures du matin, à peu près, ont interprété inlassablement les chorégraphies rituelles pour remplir la fonction qui était la leur. En outre, plus la nuit s’avançait plus la foule se dispersait et les rares personnes qui restaient, autour de la Ramada, au petit matin étaient le plus souvent dans un état d’ivresse extrême. Ces moments-là m’ont très souvent laissé des souvenirs délicats, car l’attitude agressive de certains individus me faisait sentir toute leur hostilité dans un flot de paroles incompréhensibles. Quand la tension devenait trop importante je me « réfugiais » dans la voiture du Mtro. Manuel Carlos Silva (qu’il avait pour habitude de garer, quand cela était possible, sur l’un des côtés de la Ramada) pour m’isoler du cadre rituel 202 .

A Vicam Pueblo, le comportement des différents individus ivres qui m’ont abordé, n’est pas allé plus loin de l’agressivité habituelle envers les yorim ; l’un d’entre eux, aux premières lueurs de l’aube, s’est approché de moi pour me proposer de la marihuana puis, devant mon refus, de la cocaïne, que j’ai refusé aussi, et puis finalement du peyotl. J’ai cru que son comportement allait devenir plus menaçant, mais non, devant mes trois refus il m’a dévisagé simplement d’un air étonné puis a rejoint les trois personnes qui étaient avec lui.

Vers six heures du matin, la musique du Tamp’aleo 203 a résonné.

« Ça y est, ils vont bénir le Saint », m’a dit Manuel Carlos Silva.

Il m’a demandé si je voulais suivre la procession pour assister à cet acte religieux de la bénédiction de Saint Jean. Sa question était déconcertante : je n’avais pas fait 15 000 kilomètres et passé une nuit blanche pour me soustraire à ce qui normalement suscitait la curiosité de toute personne assistant, pour la première fois, à la fête de la Saint Jean chez les Yaqui.

C’est alors que Carlos Silva m’a parlé du risque que je prenais, car certains yaquis avaient l’habitude de se jeter à l’eau et si quelqu’un avait la malchance de se trouver à portée de main, il subissait le même sort. J’avoue que sur le moment j’ai hésité puis je me suis souvenu qu’en arrivant j’avais remarqué que la rivière de la bénédiction ressemblait plus à une mare de boue qu’à une rivière digne de ce nom. Prendre un bain de boue, à six heures du matin, n’est certes pas agréable mais cela fait sans doute partie des imprévus à assumer.

Notes
202.

Je me rappelle qu’à Potam, en juin 2000, vers deux ou trois heures du matin, Manuel Carlos Silva, devant l’agressivité qui commençait à s’installer entre nous et quelques individus ivres, m’a dit qu’il était préférable pour nous de partir avant la fin des danses. Potam, comme Vicam Estación, sont des villages où la population est beaucoup plus métissée que dans les autres villages yaqui, comme par exemple Huírivis, Rahum ou Bataconcica, et cela provoque des tensions entre les yorim et la population métisse. Les Yaqui qui remplissent des fonctions religieuses regagnent leurs foyers quand les cérémonies auxquelles ils participent sont finies.

203.

Le joueur de tambour.