La cosmovision des peuples amérindiens du Sonora, dans leur rapport avec les forces et les formes de la nature/surnature, traduit, à notre avis, l’importance des cérémonies magico-religieuses autour de l’observation par l’homme naturel du monde qui l’entoure. Par exemple, les géoglyphes du Pinacate (Tinaja, « Las Figuras »), selon Manuel Robles Ortíz, montrent « une figure sans doute en relation avec des danses cérémonielles » 1105 qui, pour l’homme naturel, étaient le moyen de provoquer les états transcendantaux capables de favoriser les manifestations de l’Esprit. Ainsi, l’homme naturel, confronté à des phénomènes inexpliqués, a élaboré des techniques et des pratiques magiques pour répondre et réussir à maîtriser les manifestations du pouvoir de la nature/surnature.
D’une certaine manière, les activités (la chasse par exemple) des hommes de la préhistoire étaient calquées sur le comportement des animaux qui, par le phénomène de la mimésis d’imprégnation, sont devenus des créatures déifiées et mythifiées. Ainsi, les procédés « qu’employaient ces hommes pour se procurer de la nourriture, étaient une imitation de ceux employés par les bêtes féroces » 1106 ; la crainte et l’admiration que les hommes ressentaient, par leur perception animiste du monde, témoignent du rôle qu’a joué l’Esprit de la nature/surnature dans la créativité des premiers hommes. Le monde naturel ou plutôt de l’Esprit de la nature/surnature montre que toutes les formes de vie, de la faune et de la flore, possédaient une essence.
L’art rupestre amérindien, pour une grande partie, nous confronte au monde de la pensée symbolique où la rencontre avec les surfaces de représentation (la paroi, la roche, le sol terreux, etc.) était le procédé par lequel ces hommes pensaient capter l’efficacité des symboles représentés. Dans cet univers des forces de la nature/surnature, des hommes se sont alors fait remarquer, c’est-à-dire le sorcier, l’homme de pouvoir, le « Sage », le chaman 1107 (pour respecter la terminologie en vigueur), etc. ; ceux qui, par la compréhension des esprits de la nature/surnature, ont dû élaborer des techniques (le rêve éveillé, la métamorphose, l’autre moi, la géométrisation des formes et des corps, etc.) capables de résoudre ou de répondre à l’angoisse de la double réalité du monde. Pour les Nahua, le principe de leur double présence au monde était connu sous le nom d’Ometéotl, c’est-à-dire la « Dualité suprême ».
Chez les Yaqui, par exemple, le pouvoir de la métamorphose, du nahualisme (pour reprendre le terme propre aux Nahua), est appelé yoawa 1108 , force de l’esprit qui est un don de leurs ancêtres les Surem. Ainsi, même avant la naissance, les Yaqui possèdent déjà le pouvoir du yoawa. Ils disent alors que le corps a reçu le don du « morea ». Le morea est la manifestation de l’Esprit par laquelle un animal peut se métamorphoser en homme et un homme en animal ; homme qui, par ses aptitudes magiques — la maîtrise du rêve et des formes abstraites ainsi que sa conscience intime de la mort — manipule et contrôle 1109 le pouvoir de l’esprit présent dans son corps.
Manuel Robles Ortíz, Sonora . Arte rupestre. Tradiciones, Mitos e Historia, op. cit., p. 23.
Fortunato Hernández, Las razas indígenas de Sonora y la guerra del Yaqui, op. cit., p. 87.
Le terme chaman, comme nous l’avons déjà un peu expliqué, ne restitue pas, pour le continent amérindien, le sens exact des pratiques magico-religieuses exercées par ces hommes ou ces femmes.
Chez les Mazateca, par exemple, celui qui est reconnu comme « chaman » est appelé le « Sage ».
Les Yaqui, pour leur part, établissent une distinction entre les différentes spécialités exercées par les guérisseurs ; le chaman chez les yaqui est appelé yeé sisíbome.
Cf. 3ème partie.
Pour un examen plus détaillé voir, dans l’ouvrage de Jean Clottes et David Lewis-Williams, Les chamanes de la préhistoire, ainsi que dans l’ouvrage de David Whitley, L’art des chamanes de Californie, les diverses théories proposées pour expliquer ces formes d’expression.