La vision mythique des peuples amérindiens exprime un engagement dont la volonté est de comprendre leur propre avènement comme le fondement de la vérité absolue, source d’inspiration par laquelle ils tentent de résoudre les problèmes de caractère spirituel « qui de tout temps ont inquiété l’âme humaine : création de l’univers, fonctions divines, rapports entre dieu et l’homme, problème de l’homme, du devoir, de la vérité… origine des êtres et des choses ; la vie, la mort et la destinée humaine ; lois de la causalité des phénomènes, etc. » 1307 .
Ainsi, les Anales de Cuauhtitlán, Historia tolteca chichimeca, la Leyenda de los Soles, las Crónicas mexicanas, etc., mais aussi le Popol Vuh, le Chilam Balam, les mythes et légendes de tous les peuples amérindiens renferment une cosmovision propre à fonder le noyau commun des sources citées 1308 . D’ailleurs, comme le souligne Le Clézio, le calendrier suscite de nombreuses questions. Par exemple : comment ce même « calendrier a-t-il pu être connu par des peuples aussi différents que les Toltèques, les Aztèques et les nations barbares du nord-ouest, Apaches, Sioux, Arapahoes, jusqu’aux limites du continent, Iroquois, Kwakiutl ? » 1309 , mais aussi comment l’importance du mysticisme des peuples amérindiens, dans leur vision du monde, dans leur idée d’un écoulement du temps cyclique, a-t-elle pu imprégner aussi bien la mythologie des Tolteca, des Azteca, que celle des Maya ? Pour Le Clézio, la réponse prend forme dans le fait que le « calendrier exprime sans doute une pensée philosophique liée aux mythes d’origine des cultures amérindiennes, où dominent la croyance dans un monde carré divisé en orients et en couleurs, et la conception sphérique d’un univers où tout est sans cesse recommencé » 1310 .
La tradition orale des Amérindiens, mais aussi les Codex des Nahua, des Maya ou des Mixteca, expriment l’appartenance à une culture commune et affirme, par l’éclosion de mythes et de croyances identiques, la présence, dans un temps très ancien, des différents noyaux fondateurs du substrat mythique.
Ainsi, 1 200 ans av. J.-C., nous pouvons déjà mentionner : les Soleils ou Âges cosmogoniques, les différents calendriers, les deux paradis qui délimitent la trajectoire du soleil du levant au couchant, Tlalocan (le paradis terrestre de Tláloc) et Tamoanchan (le paradis mythique et lieu d’origine des dieux), la Dualité sacrée Ometéotl, le dieu de la pluie Tláloc, etc., qui étendent leur influence jusqu’à des zones géographiques très éloignées les unes des autres. Les Azteca, ajoute Miguel León-Portilla, en « mélangeant les mythes et les traditions, ils (les tlamatinime) rappellent le souvenir, non seulement des Toltèques, mais aussi des fondateurs de Teotihuacan et enfin de peuples encore plus anciens, comme ceux qui peuplèrent la mythique Tamoanchan,… à qui ils attribuaient l’invention du calendrier et la possession des livres qui contenaient les doctrines religieuses » 1311 .
On comprend mieux pourquoi les peuples amérindiens, pour la plupart, recèlent de secrètes affinités et détiennent, semble-t-il, dans leur mémoire, le souvenir enfoui qu’ils appartiennent à une même origine.
La Relation 1312 (page suivante) exprime la volonté des nouveaux arrivants, sur le plateau de l’Anahuac, de se placer dans un cadre référentiel qui permet aux tlamatinime de formuler, par les liens qui les unissent à la culture mère des côtes du Golfe, une parole fondatrice de leur légitimité. La Relation , par son style, rappelle aussi la forme de la poésie ancienne nahuatl et fait référence, par la mention faite à Tloque Nahuaque, le « Seigneur du proche et du contigu », qui n’est autre que le principe duel et fondamental de tout ce qui existe (la Dualité suprême connue sous le nom d’Ometéotl), à une époque très éloignée.
Le texte suivant (de la Relation ) contient toute la conscience du Mexique antique qui nous permet de mettre en évidence la parenté entre la cosmovision du peuple yaqui et la réalité mythique des Nahua. Par exemple, autour des termes déjà mentionnés, comme le yoawa, le monde de la poésie et des fleurs, le rêveur, les forces de la « surnature », les concepts de centre et de dualité, mais aussi de l’ombre et de la lumière (le corps), de la métamorphose, etc., s’expriment ces concordances qui nous emportent vers un passé très lointain. En fait, nous retrouvons ici l’origine de la sagesse, du savoir (la tamatiliztli des Nahua), que les tlamatinime avouent détenir de leurs ancêtres les « Toltecat », ces hommes de connaissance qui étaient capables de dépasser leur condition humaine.
‘ La Relation : ’ ‘Voici la RelationLa Relation exprime la parole d’une tradition qui, dans la fusion des éléments historiques et mythologiques, cherche à pérenniser la connaissance que les « Sages » ont emportée ; en « partant ils empruntèrent la direction du visage du soleil, ils emportèrent l’encre noire et rouge, les codex, les peintures, et toute la connaissance, la Toltecáyotl , ils emportèrent tout, les livres de chants et les flûtes ».
Le « visage du soleil », c’est-à-dire son mouvement, son action, dont nous avons déjà évoqué le parallélisme avec la position de l’homme yaqui, du Yo’eme au centre du cercle cosmique, nous situe dans un univers de la connaissance, celui de « l’encre noire et rouge » (lieu sacré du Tlillan Tlapallan, situé à l’est), qui appartient à ceux qui ont acquis l’enseignement et le titre de Quetzalcóatl. Et, c’est pour cette raison que Quetzalcóatl est le « symbole du savoir et de l’origine de tout bien. C’est ce que symbolise le terme de Toltecáyotl , dans sa signification abstraite de Toltéquité » 1313 .
Mais le « visage du soleil », nous renvoie aussi au nahual et au tonal, à la dualité, à cette nécessité, pour les « Sages » nahua, dans la transmission du savoir, de faire prendre « un visage, un cœur » aux jeunes élèves instruits. Le vocable nahuatl teixcuitiani, « qui fait prendre un visage aux autres », exprime toute la densité de la sagesse nahuatl dans son désir de provoquer la Toltéquité. Enfin, le « Sage » est aussi teyocoyani, « inventeur de gens, d’hommes », celui qui, tel un dieu, ouvre la voie vers l’Omeyocan, le « lieu de la Dualité ». D’ailleurs, teyocoyani est l’un des titres que l’on attribue à Ometéotl (dont le visage double prend le nom de Tezcatlipoca/Tezcatlanextia), mais aussi à Quetzalcóatl, symbole de « la sagesse créatrice de la dualité » 1314 .
Source: Pensamiento y religión en el México antiguo, Laurette Séjourné.
Raphaël Girard, L’ésotérisme du Popol Vuh, Ed. Adrien Maisonneuve, 1960, p. 11.
R. Giddings ou Edward H. Spicer font remarquer, à ce propos, les similitudes entre l’organisation sociale et religieuse des Yaqui et celles d’autres peuples amérindiens. Par exemple ici, avec celles des Pueblo, tribu originaire du Sud-Est des États-Unis. Ces ressemblances sont encore plus apparentes dans la complémentarité de l’élaboration du calendrier et dans les rituels identiques de chacune des deux tribus.
Le Clézio, Le rêve mexicain, op. cit., p. 255.
Le Clézio, Le rêve mexicain, op. cit., p. 255.
Miguel León-Portilla, La pensée aztèque, op. cit., p. 238.
Ibid., p. 239.
Miguel León-Portilla, La pensée aztèque, op. cit., p. 197.
Ibid., p. 287.