III. 1. 3. La structure d’apprentissage

Nous venons de le voir : un mouvement d’éloignement et de rapprochement caractérise sans exception les parcours narratifs de nos sujets. Mis à part Zohra, Myriem et Jean-Hafid, à travers leurs quêtes, les héros s’éloignent de l’espace maternel, de leur famille et de leur village natal, pour se rapprocher d’un espace étranger, le plus souvent celui de la ville où la rencontre avec l’Autre pourra se réaliser. Pour accéder à l’objet de la quête le sujet doit quitter l’espace du Même et se rapprocher de l’espace étranger, celui de l’Autre. Mais les villes algériennes et leurs sociétés sont incapables de servir de cadre favorable à la réalisation des désirs de nos héros. Dans trois cas nous trouvons des parcours qui se terminent avec l’exil, avec une préférence pour l’autre côté de la Méditerranée : Ahmed Ben Mostapha quitte sa tribu pour se battre du côté des Français et finalement meurt en Suisse, Bou-el-Nouar fuit sa famille et les gens de sa campagne pour acquérir le savoir dans les écoles, puis s’exile en France pour sauver l’union du couple mixte. Il espère y trouver une société qui accepte leur union malgré toutes les différences, une société où ils pourront s’adapter et à laquelle ils pourront s’assimiler. Enfin Méliani qui abandonne sa femme Zohra pour l’amitié de Grimecci et le plaisir de l’alcool s’exile au Maroc, après avoir purgé sa peine de prison. Dans les deux romans de Chukri Khodja, l’espace qui aurait dû accueillir les héros finalement les rejette vers leur case de départ : Mamoun quitte son village pour acquérir la richesse matérielle du monde occidental, mais il sombre dans la débauche et finalement revient mourir chez son père. Ledieux quant à lui quitte sa religion et épouse avec Zineb la religion qu’il finira par renier au moment de sombrer dans la folie.

Au début de la deuxième partie de la recherche, nous avons présenté quelques uns des traits caractéristiques des romans à thèse selon la définition qu’en donne S.R. Suleiman. Nous avons souligné le caractère rhétorique et persuasif des romans à thèse, puis nous avons essayé de démontrer comment se nouait le contrat de lecture dans les différentes parties du péritexte. Si l’idéologie et la thèse véhiculées par nos romans se signalent de manière non ambiguë au lecteur, la force persuasive de l’histoire et sa capacité à imposer la thèse au lecteur comme valable et applicable dans sa propre vie restent plus que problématiques. Dans les romans à thèse la valorisation du discours et la persuasion reposent sur deux grands piliers. Tout d’abord sur le rôle du narrateur qui se pose comme source de l’histoire qu’il raconte, et qui fait figure non seulement d’auteur mais aussi d’autorité. Dans cette perspective, le narrateur n’est pas seulement la source de l’histoire mais aussi l’interprète ultime du sens de celle-ci. Mais l’autre moyen de persuasion est l’histoire elle-même, dans la mesure où elle est vécue comme transformation et expérience par un sujet à travers le temps et l’espace romanesque. Le but du roman à thèse est de déclencher un processus où les transformations négatives ou positives qui touchent le sujet fictif de l’histoire se reportent sur le sujet réel qui lit l’histoire. Dans la mesure où le sujet fictif de l’histoire évolue vers une situation de bonheur et d’accomplissement de ses désirs, le lecteur réel sera incité à le suivre dans la bonne voie. En revanche, si le protagoniste du roman finit mal, son échec sert de leçon ou de preuve pour le lecteur, en lui permettant de voir la mauvaise voie qu’il ne devra pas suivre. Dans le premier cas nous parlons d’apprentissage exemplaire positif accomplit par le sujet de l’histoire, et dans le second cas d’apprentissage exemplaire négatif 233 .

Dans le cas des romans étudiés, sans exception, les programmes narratifs de rapprochement de l’espace de l’Autre réalisent des apprentissages exemplaires négatifs qui se terminent avec l’échec de la quête. Sur les cinq sujets aucun n’arrive à atteindre l’objet de sa quête et une chute inévitable termine leurs parcours. La sanction de leur entreprise de rapprochement de l’Autre est l’exil, la prison, la folie ou la mort. Seule Myriem, celle qui se rapproche de l’espace du Même, peut se vanter d’avoir réussi un apprentissage exemplaire positif car elle atteint le bonheur auquel elle avait aspiré au début du roman. Zohra qui refuse également de s’éloigner de cet espace du Même ne pourra atteindre l’objet de sa quête. Elle accomplit un parcours jugé positivement par le narrateur mais elle chute dans sa course pour le bonheur et la sauvegarde de son couple. Il faut donc reconnaître que le seul parcours possible de réussite sur le plan du désir est celui de Myriem (et de son frère Jean-Hafid), celui où le sujet de la quête ne tente pas de mouvement de rapprochement avec le monde de l’Autre. Car ceux qui s’engagent sur le chemin du rapprochement trouvent inévitablement l’échec à la fin. Cependant le parcours de Myriem, valorisé par le narrateur du roman, ne vient pas illustrer le discours idéologique développé à travers l’œuvre mais il le contredit. Dans les autres romans étudiés, cette contradiction est plus évidente, car personne ne pensera au succès du discours sur l’assimilation après la lecture de l’échec de Mamoun, de Zohra, de Bou-El-Nouar ou d’El-Euldj. La seule différence est qu’ici le bonheur acquis par Myriem pourrait faire penser au succès des thèses avancées dans la partie discursive. Mais l’histoire dit exactement le contraire de la thèse annoncée par le discours idéologique: Myriem trouvera le véritable bonheur en s’éloignant de l’espace de l’Autre, en s’approchant de la religion, la langue et la culture maternelles.

Nous devons reconnaître que, dans les romans algériens de langue française de l’entre-deux-guerres, malgré la volonté affichée des auteurs de démontrer ses avantages, le discours de l’assimilation est voué à l’échec au niveau de la fiction littéraire. A chaque fois le désir de l’autre, et tout spécialement le désir de l’Etrangère, vient au secours du discours idéologique qui ne résiste pas à l’épreuve de la représentation romanesque. Dans le cas des parcours narratifs impossibles le désir est en accord avec le discours idéologique et vient le soutenir pour lui redonner un élan qui s’effrite sur les obstacles objectifs de l’assimilation. Mais le secours du désir et même son accomplissement sont insuffisants pour sauver le parcours narratif de l’échec inévitable qui l’attend. L’acquisition de l’objet du désir ne fait qu’accentuer la profondeur de la chute et de la désillusion qui s’en suit : au moment où le héros pense avoir atteint le sommet de sa quête avec l’acquisition de l’objet sentimental et sexuel, il tombe dans le vide de l’assimilation impossible. Dans le cas des parcours narratifs possibles, le désir est en désaccord avec le discours idéologique. Au lieux de le soutenir ou de l’illustrer, il le contredit et dirige le sujet de la quête dans une direction opposée à la thèse qu’il devrait illustrer. L’objet du discours est la réalisation de l’assimilation, mais l’objet du désir est l’amour d’un personnage qui contredit le discours de l’assimilation. Le désir des héros vient supplanter le discours idéologique affiché de l’œuvre et le bonheur final des héros ne dit pas la réussite du discours mais la victoire du désir.

En conclusion, il est donc clair que nous avons d’un côté des œuvres à parcours impossibles qui présentent un apprentissage exemplaire négatif et, de l’autre côté, le roman Myriem dans les palmes où les deux héros de l’histoire accomplissent un parcours possible et par conséquent un apprentissage exemplaire positif. Selon le modèle théorique du roman à thèse, le lecteur de l’œuvre en question devrait se sentir appelé à suivre l’exemple du sujet de l’action romanesque. Mais dans notre corpus cinq romans sur six expriment clairement à travers l’apprentissage exemplaire négatif accompli par les acteurs que le parcours présenté est à éviter et que c’est la mauvaise voie où il ne faut donc pas s’engager. Le seul roman qui nous présente un apprentissage exemplaire positif, introduit une contradiction entre la direction de cet apprentissage et la direction du discours idéologique qui sous-tend l’ensemble de l’œuvre. Un véritable roman à thèse correspondant au discours sur l’assimilation, adopté et affiché par l’ensemble de nos auteurs, devrait présenter un apprentissage exemplaire positif qui vient renforcer la thèse avancée : Bou-el-Nouar devrait vivre heureux avec sa femme Georgette en Algérie ; Mamoun devrait s’épanouir dans sa relation avec Lili sa maîtresse et trouver du travail à Alger ; Lediousse devrait trouver l’apaisement de son âme aux côtés de sa femme Zineb et de son fils devenu muphti de la mosquée et Myriem devrait se marier avec l’aventurier Ipatoff, et ainsi de suite. Du point de vue de la thèse idéologique le parcours de Myriem est donc également un apprentissage exemplaire négatif. Exception faite de Myriem, tous les héros de nos romans accomplissent un parcours qui signale au lecteur à travers sa fonction actantielle, qu’il ne faut par suivre cette direction. Force est de constater que les œuvres soumises à l’étude ne réalisent pas le modèle de la structure d’apprentissage selon la thèse qui est avancée et selon les critères des romans à thèse tel qu’ils sont définis par Suleiman. Mais alors, s’agit-t-il de romans à thèse d’un autre type ? Ou tout simplement de romans à thèse mal réussis à cause des limites ou des maladresses des auteurs comme nous le laisse penser Mohammed Ould Cheikh dans la préface de Myriem dans les palmes ?

‘« Toutefois, je n’ai aucune prétention d’avoir écrit un livre à thèse. » 234

La rhétorique du roman à thèse et celle de l’exemplum est une rhétorique simple, c’est-à-dire sans retour ironique sur elle-même et sans ambiguïté dans ses propos. C’est là le caractéristique de tout discours qui désire rester pragmatique. Les romans algériens de l’entre-deux-guerres dérangent le critique et l’historien de la littérature maghrébine qui s’y intéressent car ils affichent une simplicité apparente à tous les niveaux : simplicité de l’écriture et de la narration, simplicité des parcours accomplis par les sujets et simplicité du discours idéologique qu’ils mettent en pratique, et finalement simplicité de la rhétorique qui sous-tend le texte littéraire. Mais sous cette apparente simplicité de sa rhétorique nous venons de découvrir l’ambiguïté profonde dans laquelle elle se réalise. Désormais, nous ne pouvons plus affirmer avec autant de certitude que les romans du corpus sont des romans à thèse. Certes, ils reproduisent plusieurs éléments caractéristiques des romans à thèse, mais ils se distinguent par une ambiguïté profonde au niveau de la relation entre le discours idéologique affiché et sa réalisation au niveau de l’histoire. La structure d’apprentissage, positive ou négative, au lieu de renforcer la thèse de l’assimilation, la contredit et introduit le doute quant à l’interprétation de la fonction actantielle des sujets.

Notes
233.

Voir SULEIMAN Susan Rubin, Le roman à thèse, Paris, P.U.F., 1983, pp. 79-123.

234.

Myriem dans les palmes, Avant-Propos, p. 4.